LY Ibrahima

Par Françoise Blum et Ophélie Rillon

Né en 1935 au Soudan français Mali - (Novembre 1936 d’après les archives coloniales) - 1er février 1989 ; Enseignant ; écrivain ; Membre de la FEANF ; Membre du Regroupement des patriotes maliens ; premier dirigeant du Parti malien pour la révolution et la démocratie ; membre du Front national démocratique et populaire

Ibrahima Ly est un intellectuel et militant malien, célèbre à plus d’un titre : il fut un étudiant en mathématiques brillant au Mali, à Dakar, puis à Toulouse, Paris et Léningrad, un enseignant, militant et écrivain reconnu. Il fut aussi une victime du régime de Moussa Traoré, et un exilé. Il laisse avec Toiles d’Araignées un roman qui peut être qualifié d’auto-fiction, et qui dit beaucoup de lui, en tout cas de sa douloureuse expérience de la prison. De son héroïne Mariama, il dira « Mariama c’est moi » et « Mariama c’est Madina » faisant ainsi référence à sa femme.

Il est originaire de la ville aujourd’hui malienne de Kayes, capitale du Haut-Sénégal Niger, étape sur la route du Dakar-Niger, et plus précisément du quartier de Kayes N’Di (ou Kayel). Les archives coloniales le font naître en 1936 mais il semble, d’après une mémoire familiale dotée de références temporelles précises que ce soit plutôt 1935. Il appartient à une famille de lettrés musulmans. Son père, Thierno Oumar Ly, est maître d’école coranique et Imam de la mosquée de Kayes N’Di. Sa mère, Diénéba Ahmadou Dia, disparue de façon précoce, en 1952, resta pour lui toute sa vie une figure marquante. Les femmes, dont il dénonce l’oppression dans les sociétés africaines, sont centrales dans son œuvre.

Il fut d’abord éduqué à l’Ecole coranique, puis envoyé à l’école française, malgré les résistances de son père. Mais ce dernier figurait sur la liste des dix chefs de famille de Kayes obligé d’envoyer un enfant à l’école française. C’est ainsi qu’ Ibrahima Ly ne devient pas Imam mais fréquente d’abord l’école de Kayes –Khasso puis celle de Médina-Khoura à Bamako, et après sa réussite à l’examen d’entrée en sixième , le collège classique et moderne Terrasson de Fougères, seul lycée d’enseignement secondaire du Soudan formant sur sept années. Parallèlement, il milite au sein de l’Union des scolaires du Soudan, et organise quelques frondes notoires au lycée, en guise de protestation face aux rigueurs et mauvaises conditions de vie de l’internat colonial, face aussi au traitement différentiel réservé aux blancs et aux noirs. En terminale, à l’âge de 21 ans, il entre au PAI, suit des cours de marxisme malgré une première réticence liée à l’athéisme de la doctrine, et, bien entendu, milite pour le non au referendum de 1958. Après son bac, Ibrahima Ly intègre la faculté des sciences de Dakar, en mathématiques, tout en continuant à militer, à l’UGEAO.

Il va poursuivre ses études en France, d’abord à Toulouse pour laquelle il part en Octobre 1959, juste après avoir épousé celle qui sera la compagne de sa vie, mais qui est aussi elle-même étudiante en histoire, et militante, Madina Tall . Il milite immédiatement à la FEANF dont il sera en 1963 le secrétaire aux affaires panafricaines et en 1964, année où il gagne Paris, président. Ce poste lui donne l’occasion de voyager, en Algérie, où il rencontre Ben Bella, au Ghana où il rencontre Nkrumah qu’il décide à offrir un siège parisien à la FEANF, ce qui ne sera pas sans poser problème lors du coup d’état au Ghana . Mais cette position, que Abdel Kader Fall l’a convaincu d’accepter un peu malgré lui, ne lui attire pas que des avantages car sa bourse est coupée par le gouvernement malien. Ibrahima Ly et sa famille – 2 enfants sont nés en France et le 3eme est bientôt à venir juste avant leur départ - vivent alors à Rungis , cité des Closeaux et sont obligés de prendre tous leurs repas, faute d’argent au restaurant de la Cité universitaire d’Antony.

Quand ils rentrent au Mali en 1965, Ibrahima Ly est affecté comme professeur de mathématiques à l’Ecole normale supérieure. Il apporte un soutien critique au régime de Modibo Keita, alors même qu’il est nommé au poste de Directeur Général adjoint de l’Ecole normale supérieure, chargé des programmes et de la formation idéologique. Au titre d’une telle charge 40 000FM lui sont mensuellement versés comme prime de responsabilité qu’il reverse au bureau du comité des étudiants de l’établissement. Le 18 novembre 1968, les militaires prennent le pouvoir. Le lendemain même, Ibrahima Ly distribue des tracts hostiles au coup d’état. Il interpelle publiquement l’homme fort du régime, Tiékoro Bagayogo, au lycée de Badalabougou. Il y perd son poste et reste plusieurs mois sans affectation. Les bourses UNESCO que sa femme et lui avaient obtenu pour Paris sont annulés. Finalement, il va réussir à partir en Union soviétique, à Léningrad, poursuivre ses études alors que sa femme retournera en France avec les enfants. Il écrit à sa femme : « Ce séjour me fait tellement de bien ! Que serais-je devenu sans lui ? Ici je me sens équilibré. La vie, ma vie et mes convictions s’harmonisent enfin ». Il en gardera toujours un excellent souvenir, et le sentiment d’y avoir vécu ses utopies, contrairement à bien d’autres de ses compatriotes, que la vie en Union soviétique rebutera.

Il soutient, en 1973, à l’université d’Etat de Léningrad, une thèse dont le sujet est : « Sur les conditions pour qu’une algèbre de Bernside d’un demi-groupe fini et inversible soit une algèbre de Frobenius ». Il rentre au Mali en juillet de la même année et est réaffecté à l’école normale supérieure. Dès son retour, parce qu’il est effondré par l’état du pays, il organise autour de lui un cercle de militants, que l’histoire retiendra sous le nom de « groupe des treize », et qui en fait issu du Regroupement des patriotes maliens (RPM) parti d’opposition au sein duquel il milite, et qu’il a contribué à créer, en 1969, en URSS. Celui-ci, alors que s’est ouverte la campagne pour le referendum constitutionnel, se manifeste par la distribution d’un tract violemment hostile au régime. Le document est intitulé « la farce électorale du 2 juin 1974 » et commence par l’énumération des biens des membres du Comité militaire au pouvoir « seul bilan positif » depuis leur accession au pouvoir. Il dénonce le caractère anti-démocratique de la constitution et appelle à un vote massif pour le « non » afin « d’en finir avec ce régime de la honte et de la fin, ce régime de terreur qui, par le biais d’un plébiscite monté, veut que nous le subissions pendant cinq ans encore ». Trahi par la nature du papier utilisé pour le tirage du tract, le « groupe des 13 » est bientôt appréhendé par la police, sauf Madina qui vient de partir se faire soigner à Paris. Ibrahima Ly est arrêté le 8 juin 1974. Commence alors un périple de 4 ans, qui le conduit des commissariats de Bamako, à la prison de Niono en passant par le bagne de Taoudénit, et de tortures en tortures. Durant son séjour en prison, il prend de très nombreuses notes qui serviront pour son futur roman Toiles d’Araignées qu’il publiera en 1982, et qui sera adapté au cinéma par Ibrahima Touré. C’est un livre violent, une auto-fiction –l’auteur lui-même y apparaît sous le nom de Yoro, à l’attitude digne et fière, véritable aide morale pour les autres prisonniers - qui n’épargne au lecteur-trice aucun détail pénible, charrie de manière quasi-obsessionnelle les coups, le sang et les excréments en une même confusion mortifère. Au-delà de la dureté des scènes, à la limite du supportable, du fait d’une écriture précise parfois jusqu’à la préciosité, il y a une critique radicale de l’ordre sous-jacent à cet impitoyable univers concentrationnaire. Et c’est plus que les ravages de la colonisation, l’Afrique elle-même qui est visée, dans ses archaïsmes, son ordre figé où les anciens écrasent les jeunes de tout leur poids, où l’obéissance est la seule loi que l’on connaisse, et le fondement même de tous les asservissements. Son deuxième livre : Les Noctuelles vivent de larmes, dont seul paraîtra un premier volume intitulé Ténèbres blanches (1988) va chercher les racines du mal dans l’Afrique esclavagiste pré-coloniale. Ibrahima Ly, en tous cas, maitrise la langue française jusque dans ses raffinements les plus extrêmes, ce qui est sensible en particulier dans sa manière de décrire la nature.

En mai 78, Ibrahima Ly est relaxé, 2 mois avant l’expiration de sa peine. Mais il est rétrogradé et se retrouve à l’Institut pédagogique national, dans de très mauvaises conditions, qui lui inspireront peut-être le tableau au vitriol du monde des bureaux, tracé dans les Noctuelles.

Il va donc choisir l’exil et part avec sa famille dans ce Sénégal qu’il connaissait déjà bien. Il y est encouragé par celui qui est alors ministre de l’éducation nationale, Kader Fall, son ancien compagnon de la FEANF. Il y trouve, en 1980, un poste à la faculté des sciences de Dakar, où il enseigne l’algèbre pour un mi-temps, le reste de son temps étant consacré à l’encadrement et à la recherche pédagogique à l’IREMPT (Institut de recherches et Etudes mathématiques physiques et technologiques). Cela ne l’empêche pas de militer encore et toujours contre la dictature. Il est le premier dirigeant du Parti malien pour la révolution et la démocratie (PMRD) et participe en 1986 à la création du Front national démocratique et populaire (FNDP) qui regroupe les différents groupes de l’opposition clandestine. Il meurt le 1er février 1989, d’un cancer.
Ibrahima Ly est d’une certaine manière une figure archétypale. Il a bénéficié, sans aucun doute, de par sa famille d’un capital culturel qu’il a doublé avec celui acquis à l’école française, une école française où ses enfants réussiront brillamment, à sa grande joie. Sa fille aînée est médecin et son fils, Oumar Tatam Ly, reçu à l’Ecole normale supérieure, a été, brièvement, premier ministre du Mali d’IBK. Ibrahima Ly fut aussi de cette génération militante qui fit ses premières armes dans les internats coloniaux, et les affuta dans les organisations étudiantes indépendantistes, l’UGEAO au Sénégal et la FEANF à Paris. Génération dont bien des membres intégrèrent les régimes de ceux qu’ils avaient honnis. Mais d’autres comme Ibrahima Ly restèrent critiques, voir s’opposèrent audacieusement au prix, dans son cas, de la prison et de l’exil. Scientifique par des études menées en France puis en Union soviétique, il acquit une légitimité littéraire par Toiles d’Araignées qui fut consacré à sa sortie par un prix de la Fondation Senghor, et réedité plus tard par Actes Sud – autre forme de consécration -de même qu’il confortait sa légitimité militante et son image d’homme sans compromis. Il est une figure exemplaire de ce qu’Amadou Booker Sadji appelle la « génération charnière ouest-africaine ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article160384, notice LY Ibrahima par Françoise Blum et Ophélie Rillon, version mise en ligne le 27 juin 2014, dernière modification le 7 mai 2016.

Par Françoise Blum et Ophélie Rillon

Ibrahima Ly, Toiles d’araignées, Paris, L’Harmattan, 1982. Rééd. Suivi d’un entretien de l’auteur avec Bernard Magnier, Actes Sud, 1997 ;--------, Ténèbres blanches, Paris, L’Harmattan, 1988. Reed sous le titre général Les Noctuelles vivent de larmes, L’Harmattan, 1989.

SOURCES : Paroles pour un continent : la vie et l’œuvre d’Ibrahima Ly, L’Harmattan, 1990. ;
Entretien avec Madina Ly Tall, Paris, le 5 juin 2014 ;
http://guineeactu.info/HTML/a-la-memoire-d%E2%80%99ibrahima-ly.htm, consulté le 6 juin 2014
http://www.journaldumali.com/article.php?aid=3644

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