Née en 1926 à Kankan (Guinée) ; institutrice et diplomate guinéenne ; militante du Rassemblement démocratique africain en Guinée (1947-1949 ; 1958-1984) et au Sénégal (1949-1958) ; responsable de l’Union des Femmes Sénégalaises (1954-1958) ; secrétaire générale de la Conférence des femmes africaines/ Panafricaine des femmes (1962-1974) ; responsable permanente de la Guinée aux Nations Unies (1972-1976), présidente du Conseil de Sécurité des Nations Unies (1972) ; députée de la Guinée (1968) ; ministre des Affaires sociales en Guinée (1976-1984).

Née à Kankan, deuxième ville de Guinée, en pays malinké, Jeanne Martin Cissé est issue d’un milieu de fonctionnaires instruits et familiers de l’école coloniale. Son père, Darricau Martin, était employé des PTT et sa mère, Damaye Soumah, était sage-femme, diplômée de l’école de médecine de l’AOF en 1923. Aînée de sept enfants, elle entre tôt à l’école, dès l’âge de 5 ans, et est admise, en 1940, à l’école normale de jeunes filles de Rufisque. C’est une période de prise de conscience politique et de naissance d’un sentiment panafricain, auquel elle est restée fidèle tout au long de sa vie. Son engagement en politique se fait cependant de manière progressive. Une fois diplômée, elle est affectée en Guinée, à Kankan de 1944 à 1946 puis à Conakry de 1946 à 1949. Elle épouse en 1946 Mohamed Camara, un inspecteur de police qu’elle n’a jamais vu, suivant en cela la décision de ses tantes. Sous l’influence de son époux et de son aînée à Rufisque, Sarata Diané, elle entre à l’Union du Mandé en 1946, une des associations régionales qui se développent et se politisent rapidement au lendemain de la guerre. En fréquentant le milieu des jeunes fonctionnaires qui s’intéressent à la politique, Jeanne Martin Cissé se rapproche de Sékou Touré, alors syndicaliste, et de Madeïra Keïta, préparateur à l’Institut Français d’Afrique Noire et premier secrétaire du RDA de Guinée, qui est marié à son amie d’enfance, Nankorya Kourouma Keïta. Fin 1946, alors qu’elle est enceinte de trois mois, elle perd son mari dans un accident de voiture. Après de longs mois d’hésitation, elle finit par adhérer au RDA en décembre 1947.
Elle se remarie en 1948 à Ansoumane Touré, fonctionnaire à Dakar, qu’elle rejoint en compagnie de ses deux sœurs cadettes en 1949. Son mari, militant de l’Union démocratique du Sénégal (UDS), section sénégalaise du RDA, organise ses réunions à la maison. Cela la contrarie dans un premier temps, car elle craint les mutations sanctions dont il pourrait faire l’objet de la part de l’administration coloniale et qui pourraient séparer son ménage. Mais elle finit par suivre avec intérêt les activités du parti. Sékou Touré, qui passe souvent au Sénégal et avec qui elle a gardé des liens, la convainc de représenter les femmes de l’UDS-RDA au congrès de la Fédération Internationale Démocratique des Femmes (FIDF), tenu en octobre 1954 à Asnières. Elle effectue donc son premier voyage en Europe avec sa fille nouvelle-née : cette réunion est l’occasion pour elle de prendre conscience de la similitude des situations entre les femmes des Antilles, d’Afrique et d’Indochine. Elle tisse également ses premiers réseaux à l’échelle internationale, avec Eugénie Cotton (présidente de la FIDF), Fanny Edelman (Argentine) ou Ransome Kuti (Nigeria). A son retour, elle prend la tête de l’Union des Femmes du Sénégal (UFS), association féminine qui s’affiche d’abord apolitique, mais qui se politise rapidement et défend la section sénégalaise du RDA. Cette association participe notamment à la commémoration du massacre de Thiaroye avec le Parti Africain de l’Indépendance (1957). En 1958, elle effectue à nouveau deux grands voyages, au congrès de la FIDF à Vienne puis en dans les pays du bloc de l’est (Chine, Russie). Elle ne rentre en Guinée qu’après le NON au référendum pour rejoindre son mari, nommé directeur de cabinet du ministre de la Santé dans la toute jeune République de Guinée devenue indépendante (1958).
En juillet 1959, elle participe avec d’autres déléguées guinéennes au premier congrès de l’Union des Femmes de l’Ouest Africain (UFOA) à Bamako, au cours duquel sont dénoncées la polygamie, les mutilations génitales et les inégalités hommes-femmes. A leur retour, les déléguées guinéennes se heurtent cependant aux résistances des militantes « de base » de Conakry sur les deux premiers points. Nommée membre du Comité d’encadrement de a Jeunesse du RDA (JRDA), Jeanne Martin Cissé est plus particulièrement chargée de l’éducation des jeunes filles. Parallèlement, elle est élue au bureau du comité de Camayenne (quartier de Conakry) et grimpe progressivement les échelons au sein du Parti Démocratique de Guinée, jusqu’à entrer au comité central (1971) puis au bureau politique national. En 1968, elle est élue députée au Parlement. Dans ses mémoires, Jeanne Martin Cissé refuse de se prononcer sur la dictature guinéenne, qu’il s’agisse de la répression du « complot des enseignants » en 1961, des purges consécutives à l’agression guinéo-portugaises du 22 novembre 1970 ou du « complot peul » de 1976. Pourtant son propre mari, Ansoumane Touré, est arrêté et meurt en prison dans les années 1970, tandis que Telli Diallo, auprès de qui elle avait fait ses premiers pas dans la diplomatie au début des années 1960, est exécuté par « diète noire » en 1977.
Elle consacre l’essentiel de sa carrière à l’action diplomatique, dans les organisations panafricaines de femmes d’abord, puis comme représentante de son pays aux Nations Unies. Elle devient tout d’abord la secrétaire générale de la Conférence des Femmes Africaines pendant douze ans (1962-1974). Le siège de l’organisation est à Bamako, où elle réside jusqu’en 1968. Elle défend alors des positions articulant maternalisme, panafricanisme et anticolonialisme. Parallèlement, elle assiste chaque année à la session de l’Assemblée générale des Nations Unies (1961-1969), et est déléguée à la commission de la condition de la femme siégeant à Genève (1963-1969) et à la commission des Nations Unies chargée des affaires humanitaires. Cette expérience des institutions internationales explique sa nomination, en 1972, au poste de représentante permanente de la Guinée aux Nations Unies. Son pays étant cette année-là membre non permanent du Conseil de Sécurité, elle devient la première femme présidente du Conseil de Sécurité de l’ONU. Elle prit alors une part active aux débats sur la reconnaissance des mouvements de libération des colonies portugaises, la condamnation du régime de Rhodésie du sud et le règlement du conflit israélo-arabe. Elle voyage en Amérique du Sud (1973) car elle est aussi ambassadrice siégeant à New York auprès du Brésil, de l’Argentine et du Venezuela. Dans les années 1970, ses convictions panafricaines se doublent d’une volonté de rapprochement des pays africains avec les mouvements afro-américains : c’est ainsi qu’elle fait inviter Stokely Carmichael, leader des Black Panthers et sa femme Myriam Makeba aux festivités nationales en Guinée. Jeanne Martin est élue présidente du Comité spécial contre l’apartheid des Nations Unies en 1974. Elle effectue alors plusieurs missions en Europe, en Inde et aux Philippines puis au Brésil, en Guyane et à Trinité-et-Tobago pour plaider la cause de l’ANC. Elle reçoit aussi mandat, en 1975, de visiter les camps de réfugiés de la SWAPO en Angola, puis se rend en Zambie et en Tanzanie. Lors de son compte-rendu à l’Assemblée générale, elle rend hommage aux mouvements de libération dans ces pays.
En 1976, Jeanne Martin Cissé est brusquement rappelée en Guinée, suite au décès de Mafory Bangoura, pour prendre sa place au Ministère des Affaires Sociales, où elle se consacre plus particulièrement à la santé de la mère et de l’enfant, à la formation professionnelle et à l’alphabétisation des jeunes filles non scolarisées.
En 1984, après le coup d’Etat militaire consécutif à la mort de Sékou Touré, elle est emprisonnée pendant plus d’un an avec d’autres dignitaires du régime de Sékou Touré (avril 1984 – mai 1985), puis à nouveau arrêtée, pendant quelques jours, après le coup d’Etat manqué du colonel Diarra Traoré, numéro deux de la junte (juillet 1985). Dans ses mémoires, elle dénonce les mauvais traitements infligés aux prisonniers par les militaires. Fin juillet 1985, elle quitta la Guinée pour le Sénégal et abandonna les activités politiques jusqu’en 1988. Invitée aux cérémonies du 25e anniversaire du Comité spécial de l’apartheid aux Nations Unies, elle accepta de participer au Comité international de solidarité en faveur des femmes et des enfants d’Afrique australe : à ce titre, elle effectua une nouvelle mission dans les camps de réfugiés de Zambie et du Zimbabwe. Elle vécut ensuite aux Etats-Unis.
Elle reçut plusieurs décorations : le Prix Lénine pour la Paix en 1975, le Prix « Aline Sitoé Diatta » de l’organisation sénégalaise Yéwui Yéwe(1989), l’Ordre national du Mali (1999)et la médaille d’honneur « Amilcar Cabral » du Cap vert (2006). En 2005, une association de jeunes filles guinéennes créa un Prix « Jeanne Martin Cissé » pour récompenser les personnes impliquées dans la promotion féminine. Depuis sa création au Mali en 2006, Jeanne Martin Cissé participe au Club Ahmed Sékou Touré dans ce pays et en Guinée. Son admiration et sa loyauté pour le leader guinéen sont restés intacts tout au long de sa vie.

OEUVRES : Cissé Jeanne Martin, La fille du Milo, Paris, Présence africaine, 2009, 198 p.

SOURCES : Barthélémy Pascale, « Jeanne Martin Cissé, une normalienne en politique à l’heure des indépendances », in Goerg Odile, Pauthier Céline et Diallo Abdoulaye (dir), Le NON de la Guinée (1958) : entre mythe, relecture historique et résonances contemporaines, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 107-131 ; Cissé Jeanne Martin, La fille du Milo, Paris, Présence africaine, 2009, 198 p. ; MBaye d’Erneville Annette, Femmes africaines, Romorantin, Martinsart, 1981 ; Pauthier Céline, « ‟La femme au pouvoir, ce n’est pas le monde à l’enversˮ, Le militantisme au féminin en Guinée, des années 1950 à 1984 », in Gomez-Perez, Muriel (dir), ouvrage collectif à paraître, 2014.

Céline Pauthier

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