La FEANF est créée aux congrès successifs de Lyon en avril 1950 et de Bordeaux en décembre de la même année, grâce aux efforts conjugués de quelques associations académiques d’étudiants africains. Déclarée comme association loi de 1901 et dissoute par le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing le 5 mai 1980 elle a joué un rôle très important pour les étudiants africains résidant en France, et au-delà, pour l’Afrique toute entière, tout du moins l’Afrique francophone. Elle fut à la fois un syndicat étudiant , défendant des intérêts spécifiques tels l’octroi de bourse ou l’accroissement du taux de ces dernières, l’accès au logement, l’accès à la sécurité sociale, et un creuset de formation, un think tank politique, lieu de maturation et de discussion de théories nécessaires pour penser le devenir de l’Afrique, avant et après la décolonisation. Outre les articles publiés par son organe de presse, l’Etudiant d’Afrique noire, on lui doit deux grands textes qui eurent leur heure de gloire, malgré la saisie qui fut faite sur le second : « Les Etudiants noirs parlent » publié dans un numéro spécial de Présence africaine et le Sang de Bandoeng, violemment hostile à la guerre d’Algérie, que la FEANF commandita auprès de 4 avocats, dont Jacques Vergès, qui en fut le véritable maître d’œuvre. Think tank politique mais aussi culturel, car la FEANF organisa de nombreuses manifestations, telles les Nuits de l’Afrique dont le but était double : réunir autour des mêmes activités des étudiants parfois isolés mais aussi donner à voir aux Français le meilleur de la culture africaine. Festif, culturel et politique étaient ainsi étroitement liés, ce qui contribua beaucoup à son succès. En 1962, la FEANF qui a pourtant déjà connu ses premières grandes difficultés regroupent encore 2 500 cotisants sur un ensemble d’approximativement 8000 étudiants poursuivant leurs études en France. On décompte à ses congrès près de 600 participants.
La Fédération regroupait deux types de structures distinctes : les sections académiques fondées sur le lieu d’études –qui sont 14 en 1960– et les sections territoriales– 21 en 1960 – , devenues après 1960 sections nationales, qui regroupent les étudiants par territoires –ou pays- d’origine. Chaque section a un bureau dont le président, ainsi qu’un deuxième délégué, siège au Conseil d’administration. Après 1960, un organe supplémentaire sera créé : le bureau des présidents de sections nationales, pour tenter d’enrayer de possibles tendances centripètes, mais qui n’aura qu’un rôle mineur. La fédération s’est aussi dotée d’un comité directeur –ou exécutif – qui , en dehors des sessions du CA, prend les décisions et applique les grandes orientations décidées par le congrès annuel , tenu à partir de 1955, à la fin du mois de décembre , juste après les congrès des différentes sections nationales.
La FEANF a évidemment évolué de 1951 à 1981, tant dans ses prises de position que dans son rôle, l’accès des pays africains à l’indépendance, en 1960, étant sans aucun doute la rupture majeure. Son premier comité directeur comprenait à part égal des membres du GAREP (Groupement africain de recherche économique et politique) et des membres de l’AERDA (Association des étudiants du rassemblement démocratique africain). Solange Faladé, étudiante en médecine et qui deviendra une psychanalyste reconnue, fondatrice de l’école freudienne, qui en fut la première –et d’ailleurs dernière - présidente, appartenait au GAREP où l’on trouve également Abdoulaye Ly et Ahmadou Mahtar Mbow. Les Etudiants de l’AERDA étaient très liés au PCF, et en particulier à son groupe de langue, et avaient pris violemment position contre le « repli tactique » et désapparentement du RDA d’avec le PCF. Ce fut leur tendance qui l’emporta rapidement et à partir de 1957 et la fondation du Parti africain de l’indépendance – PAI, marxiste- celle toujours communiste des militants du PAI qui se retrouvèrent en nette majorité au bureau. Ses affinités avec le communisme conduisirent la FEANF à adhérer, en 1956, à l’Union internationale des étudiants de Prague, ce qui lui offrit certains avantages, dont la gestion d’un contingent de bourses à destination de l’Europe de l’Est.
Mais l’essentiel n’est sans doute pas là. Quelles qu’aient été les positions du PC, la FEANF fut opposée à l’Union française, à la loi-cadre de 1956, considérée comme responsable de la balkanisation de l’Afrique comme à la Communauté franco-africaine proposée par le referendum de 1958. Très tôt indépendantiste, la fédération appela à voter non. Elle mérite à ces titres de figurer pour l’histoire au rang des mouvements de libération nationale.
Après les indépendances, la FEANF va perdre ce qui faisait une grande part de son pouvoir c’est-à-dire son siège à l’OCAU (Office central d’accueil universitaire), organisme de gestion des dossiers des étudiants africains en France. Ce siège lui permettait notamment d’avoir son mot à dire en matière de bourses et de logement, et, partant, une influence certaine dans les décisions prises. Son rôle corporatiste se voit ainsi sérieusement entamé , ce qui explique qu’elle tentera – et réussira- à mettre sur pied des comités de résidents dans les principales maisons universitaires dédiées aux étudiants africains, en particulier à la Maison de la France d’Outre-mer du boulevard Jourdan et à la Résidence Poniatowski détenue en co-propriété par les Etats d’Afrique de l’Ouest.
Elle a aussi perdu son principal cheval de bataille, la lutte indépendantiste. La Fédération néanmoins retrouve assez vite des mots d’ordre unificateurs, capables de fédérer l’ensemble des étudiants africains, quelles que soient leurs origines. Ce sera le combat pour l’indépendance « réelle », contre le néo-colonialisme et l’impérialisme et pour l’Unité africaine. L’Unité africaine constituait d’ailleurs un des mythes fondateurs de la Fédération et elle en restera jusqu’à la fin l’horizon d’attente. Bref, si la FEANF reste vivante c’est en opposition à la quasi-totalité des régimes africains de ces années 60, 70 considérés comme les « laquais de l’impérialisme » ou les « valets du néo-colonialisme ». Au-delà de ces slogans unificateurs, la fédération va se trouver confronter à des luttes de tendance, qui sont d’ailleurs généralement partagées par toute une génération. Bien que ses instances refusent de prendre partie dans la querelle « sino-soviétique », pro-soviétiques d’un côté, pro-chinois ou pro-albanais voir castristes et trotskystes vont s’y affronter. En 1965, l’Etat-major de la fédération est devenu majoritairement pro-chinois puis, après la montée en influence épisodique des étudiants catholiques et personnalistes, ce sont de nouveau les pro-soviétiques qui l’emportent. Les querelles idéologiques existent aussi bien entendu au sein des diverses sections, provoquant parfois des scissions, comme de le cas de l’UNEK (Union nationale des étudiants Kamerunais).
Les états africains ne vont pas manquer de réagir à la stigmatisation dont ils sont victimes. Contre les slogans assassins, contre aussi toute une stratégie mise en place d’occupations des ambassades, ils vont brandir – et appliquer - l’arme de la suppression des bourses, voire dans certains cas extrêmes celle de l’interdiction d’exercer sur le sol national. Cela va se révéler efficace, et, quelles qu’aient été les ruses et stratégies de dissimulation employées, va contribuer à l’affaiblissement de la FEANF, comme y avaient contribué les divisions idéologiques. Quand elle est dissoute par décret le 5 mai 1980, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, et a fait comme on peut le dire de nombreuses associations ou organisations, son temps.
Il ne faudrait pas croire, néanmoins, que l’aura et le succès de le FEANF soit le fait de ces prises de position politiques. L’ influence –quelque difficulté qu’il y ait à la cerner - de la FEANF allait bien au-delà des seuls cotisants, et son action bien au-delà du politique . Elle fonctionnait comme une forme de gouvernement panafricain en exil, comme un centre qui attirait les isolés et les faisait se sentir moins seuls, cristallisant les affects, que ceux-ci soit d’ordre nationaliste ou identitaire, étant à la fois syndicat, parti, creuset culturel, club de rencontre, en un mot mouvement. Et ce mouvement aida des exilés, qui n’avaient pour certains jamais foulé le sol de leur pays devenu indépendant à se nationaliser.
Il est certain aussi que dans la plupart des mouvements étudiants qui eurent lieu sur le continent africain dans les années 60-70, les mots d’ordre et revendications furent les mêmes que ceux de la FEANF : soit outre l’établissement des libertés démocratiques , la rupture des liens institutionnels et organiques avec les anciennes puissances coloniales, la dénonciation des accords de coopération, la liquidation de toutes les bases militaires étrangères sur les territoires africains…., l’africanisation de l’enseignement, etc . Il est certain aussi que d’anciens de la FEANF jouèrent un rôle majeur dans quelques révolutions. C’est le cas par exemple au Congo-Brazzaville d’Ambroise Noumazalaye ou de Pascal Lissouba. Mais il est tout aussi certain que d’anciens de la FEANF également, tel Ousmane Camara purent rallier le pouvoir en place dès leur retour, ou dans ce même Congo-Brazzaville Lazare Matsocota auquel son ralliement à Youlou couta d’ailleurs la vie. Au-delà des cas individuels, la FEANF sut organiser des camps de vacances, des Universités populaires, des cours de soutien pendant les périodes de vacances, qui lui gagnèrent sans doute les cœurs. Et, dans la mesure où le marxisme y faisait généralement la loi, ses membres surent être des passeurs d’idéologie, de livres, voire même de méthodes de guérilla, ou d’organisation.

1951-1980 – Association étudiante – Anticolonialiste

Sources : Charles Diané, Les grandes heures de la FEANF, Paris, Chaka, 1990, 190 p. ; Amady Ali Dieng, Les premiers pas de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (1950-1955) : des origines à Bandung, Paris , L’Harmattan, 2003 ; Amady Ali Dieng, Les grands combats de la fédération des étudiants d’Afrique noire : de Bandung aux Indépendances, 1955-1960, Paris, L’Harmattan, 2009, 267 p. ; Fabienne Guimont, Les étudiants africains en France, 1950-1965, L’Harmattan, 1997 ;Amadou Booker Sadji, Le rôle de la génération charnière Ouest-africaine : indépendance et développement, Paris, L’Harmattan, 2006, 425 p ; Sékou Traoré, La Fédération des étudiants d’Afrique noire en France, FEANF, L’Harmattan, 1985, 102 p. ;Il y a aussi des témoignages d’anciens militants mais qui n’abordent que peu l’après indépendance : par exemple : Ousmane Camara, Mémoires d’un juge africain, Paris, Karthala, 2010, 306 p. ou Jean-Martin Tchaptchet, Quand les jeunes africains créaient l’histoire : récit autobiographique, T.2, Paris, L’Harmattan, 2006, 359 p.

Archives nationales :

Sur les étudiants

AN-CAC – DOSSIER 960134/17-18
AN-CAC-OCAU – DOSSIER 19780596/42-51

BDIC

Ministère de l’intérieur – Direction des renseignements généraux – Les étudiants de Madagascar et d’Afrique noire en France, 1961-1967, 1972

Françoise Blum

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