CANTAGREL François, Jean, Félix (ou Félix, François, Jean) [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis]

Par Michel Cordillot

Né le 27 juin 1810 à Amboise (Indre-et-Loire), mort le 27 février 1887 à Paris ; fouriériste et homme politique républicain ; un des principaux artisans de l’implantation d’une colonie phalanstérienne à Réunion (Texas).

Né le 27 juin 1810 à Amboise (Indre-et-Loire), mort le 27 février 1887 à Paris ; fouriériste et homme politique républicain ; un des principaux artisans de l’implantation d’une colonie phalanstérienne à Réunion (Texas).

Cantagrel appartenait par ses origines à la bourgeoisie. En 1827, il vint continuer ses études à Paris. Il se lia alors avec des écrivains et des artistes révolutionnaires. Esprit éclectique, il devint ingénieur civil, conducteur des Ponts et Chaussées en 1838, travailla au pont d’Ivry alors en construction, puis à la navigation sur la Seine. Il s’occupa également d’architecture et suivit des cours de droit. Il adhéra aux doctrines sociétaires et devint gérant du journal la Phalange, puis de la Démocratie pacifique. Il fut poursuivi en cette qualité, au mois d’août 1847, comme responsable, ou comme auteur d’articles « outrageant la morale publique ».

Disciple intelligent et original de Fourier, ami de Victor Considerant (voir ce nom), Cantagrel fut un propagandiste actif du fouriérisme grâce, entre autres, à son Fou du Palais Royal, paru en 1841 et réédité en 1845, et qui connut un immense retentissement. Cet ouvrage plein d’humour a sûrement gagné au fouriérisme plus d’adeptes que les œuvres de Fourier elles-mêmes. Grand admirateur de l’enseignement mutuel, Cantagrel s’intéressa de près aux problèmes de l’instruction du peuple. De la « mutuelle », il appréciait particulièrement l’entraînement du faible par le fort, l’émulation combinant harmonieusement l’amitié et l’ambition. Il exposa ses idées pédagogiques dans une brochure intitulée Les enfants au Phalanstère (1844). Dans la cité d’Harmonie dont, comme Fourier, il dessinait complaisamment les plans, il assurait que tout enfant trouverait les nourrices lui convenant en propre. Il insistait sur la façon spontanée, libre, dont se constitueraient les groupes sociaux de cette future cité. Le morcellement, c’est-à-dire l’excès de spécialisation professionnelle, lui semblait être la plaie de la société moderne. C’est pourquoi son livre s’élevait contre l’adage : « Ne courons pas deux lièvres à la fois ». « Triste et absurde proverbe, (…) vrai proverbe civilisé », disait-il.

Républicain enthousiaste en 1848, Cantagrel signa plusieurs appels émanant de la Société républicaine démocratique du Ier arr. et de la Société démocratique centrale. Il habitait alors 297, rue saint-Honoré. Il fut élu en 1849 à l’Assemblée législative par le département du Loir-et-Cher avec l’appui du Comité des travailleurs local. Il avait parlé aux électeurs d’un projet de Crédit hypothécaire, qui les avait intéressés. Il siégea durant un mois à la Montagne. Le 13 juin 1849, il prit une part active à l’insurrection aux côtés de Considerant. Le soir même, il s’enfuit pour la Belgique, d’où il passa en Angleterre, les juges l’ayant condamné par contumace à la déportation à perpétuité. Depuis son exil, il continua de coordonner la propagande de l’école sociétaire. Il se maria (sa femme était née vers 1833) et eut deux enfants : Simon et Joséphine.

Le 3 octobre 1854, Cantagrel prit, en compagnie du Dr Roger, la tête du premier groupe de colons fouriéristes qui s’embarqua à Ostende en partance pour le Nouveau Monde. Sa femme accoucha de leur petite fille pendant la traversée. En arrivant à New York le 27 octobre, il apprit qu’un mouvement de colonisation se développait au Texas. Ayant une bonne connaissance de l’anglais, il se rendit d’abord à Washington, essayant d’obtenir une entrevue avec le Président Pierce. Puis il partit à cheval en compagnie de l’Américain John Allen et de Lucien Bourgeois, ralliant au passage à Cincinnati quelques volontaires qui allaient former le premier noyau de colonisation.

Arrivé le 29 décembre 1854 à Dallas (Texas), Cantagrel s’employa à acheter des terres pour le compte de la Société européenne de colonisation. Il fit ses premières acquisitions foncières (986 ha) en février 1855 ; quelques semaines plus tard il acquit la « ferme de Houston » destinée à faire fonction de pépinière.

Début mars 1855, Cantagrel s’installa avec Roger et onze autres fouriéristes à Réunion, s’activant à préparer l’accueil des groupes dont l’arrivée était annoncée. Il y fut rejoint le 30 mai 1855 par son épouse, arrivée avec Considerant et sa famille. Il fut alors choisi comme directeur de la Société de Réunion constituée le 7 août 1855 pour gérer le domaine de Dallas ; il participait à ce titre à son conseil d’administration et rendait des comptes à la gérance. En l’absence de Considerant, c’est lui qui assumait l’essentiel de la responsabilité de la colonie. Ne s’entendant plus avec Considerant, en butte (selon Savardan) à la haine de Roger et de Vincent Cousin, Cantagrel présenta sa démission de son poste de directeur le 6 avril 1855, mais celle-ci fut refusée par Victor Considerant (qui menaça de « se brûler la cervelle »). Cantagrel tenta alors d’élaborer un projet de réforme, qu’il discuta début avril avec Cousin, Savardan et Loucks. Tout cela n’ayant débouché sur rien, il démissionna définitivement le 6 juillet 1856. Il repartit pour l’Europe le 3 août et se trouvait à Bruxelles en décembre. Toujours sous le coup de poursuites en France, il s’installa à Neuchâtel (Suisse), où il prit la direction du journal républicain L’Impartial jusqu’à l’amnistie de 1859. Il put alors rentrer en France.

Cantagrel n’avait toutefois pas rompu tous les liens avec le mouvement fouriériste et lui resta fidèle puisqu’il fut nommé agent européen de la nouvelle société créée en 1861 et engagea en 1868 une vive polémique dans La Démocratie contre Alfred Naquet au sujet de l’application immédiate du programme phalanstérien. Il joua également un rôle actif au sein du mouvement coopératif, figurant par exemple parmi les membres du conseil de surveillance provisoire de la société l’Imprimerie nouvelle en 1866, et en 1869, il collaborait à La Réforme qui défendait les idées coopératistes. En 1875, lorsque la Société européenne de colonisation liquida les dernières terres qui lui appartenaient encore, il s’en porta acquéreur.

Cantagrel fut candidat aux élections législatives en 1863, et surtout en 1869, où il tenta sa chance dans la 7e circonscription de la Seine. Mais Rochefort le distança au premier tour et il se désista en sa faveur pour le second, ce qui n’empêcha d’ailleurs pas l’élection de Jules Favre. La profession de foi de Cantagrel annonçait la position qu’il devait adopter sous la Commune ; il était « le seul dont le nom puisse grouper à la fois les démocrates radicaux et les socialistes » ; il « demanderait aux contempteurs de l’idée socialiste s’ils savent bien à quelles extrémités pénibles et honteuses nous conduit cette phase sociale où le talent, l’activité, le génie ne peuvent plus être que les humbles instruments de l’argent », mais ne voudrait pas éloigner « de petits patrons, de petits commerçants, de petits industriels… quelques bons esprits qui, voyant à l’œuvre le socialisme gouvernemental, peuvent se demander si nous aussi nous ne serions pas tentés de résoudre nos idées par la violence ou à coups de décrets ? » Aussi : « Rallions-nous dans la liberté ; la liberté nous donnera la victoire. » Il avait été acclamé dans le quartier des Écoles.

Cantagrel quitta Paris vers la mi-septembre 1870. Il fit ensuite partie du Comité de défense du Loir-et-Cher, puis il s’installa à Nantes, où le Dr Guépin lui confia la responsabilité de L’Union démocratique, journal de la République française. À partir du 9 décembre, il occupa donc le poste de rédacteur en chef dans ce journal ultra-républicain. On le décrivait alors ainsi : « figure ornée d’une longue barbe blanche, belle et intelligente ; de beaux cheveux blancs, bouclés [..] voix pleine d’ampleur, geste naturel [..] : un véritable type d’apôtre. » Ailleurs on vantait son « aspect patriarcal et cependant énergique qui n’exclut pas un certain air de finesse un peu ironique. La voix est forte, bien que d’un timbre quasi féminin. » Selon l’Enquête parlementaire (rapport du président de la Cour d’appel de Rennes, p. 121), il s’opposa dans son action journalistique au maire Waldeck-Rousseau que soutenait le Phare de la Loire ; il patronna à Nantes Georges Clemenceau et l’introduisit dans des clubs ouvriers. Il était radical et franc-maçon (il fut plus tard vénérable de la loge Les Amis inséparables). Mais intraitable politiquement, il s’en prit notamment à Émile deKératry, nommé général de brigade et placé par Gambetta à la tête de l’armée de Bretagne, accusé de duplicité dans son action militaire.

Au lendemain du 18 mars, Cantagrel se montra d’emblée favorable aux Parisiens. Dès le 26 mars, le 26 mars 1871, il écrivit de Nantes pour dire qu’il accepterait, s’il était élu, les fonctions de membre de la Commune (Le Vengeur de Félix Pyat l’inscrivit parmi les candidats du IXe arrondissement aux élections complémentaires du 16 avril 1871). Durant les semaines qui suivirent, il signa des articles et des éditoriaux prenant ouvertement le parti de Comité central de la garde nationale et de la Commune. Durant la deuxième quinzaine de mai, il se rendit à Moulins (Allier) pour participer au congrès des journalistes républicains et radicaux de province (17-18 mai), qui s’accordèrent à demander la fin des affrontements tout en se montrant globalement favorables aux revendications communalistes de Paris.

Les positions pro-communalistes de Cantagrel n’allèrent pas sans susciter des remous au sein du Comité républicain de Nantes et furent mal perçues par une partie de la population locale. Tenu pour responsable, Guépin ne fut d’ailleurs élu que 20e sur 36 sur la liste de fusion républicaine qui remporta tous les sièges lors des élections municipales du 30 avril. Il en conçut un vif ressentiment contre Cantagrel, expliquant dans une lettre en date du 1er juin qu’il en avait assez de lui, et souhaitait liquider l’Union républicaine ; l’arrêt définitif de publication intervint le 14 juin. Entre temps, Cantagrel avait fait l’objet de poursuites devant les tribunaux pour apologie de l’insurrection et s’était vu condamner à 6 mois de prison et 2 000 F d’amende pour « excitation à la haine et au mépris du gouvernement et désobéissance aux lois ». Ces persécutions contribuèrent à lui attirer la reconnaissance des Parisiens et le 30 juillet 1871, il se fit élire conseiller municipal de Paris (la Chapelle, XVIIIe arr.) sur un programme démocratique radical, et sans doute recueillit-il les votes de beaucoup d’électeurs qui avaient, en avril, sinon en mai, apporté leur concours à la Commune. Incarcéré à Sainte-Pélagie avec les condamnés de droit commun après son arrestation à Blois, le 25 septembre, il fut libéré sur les instances du préfet Léon Say, de manière à pouvoir siéger.

En 1873, Cantagrel joua un rôle éminent dans l’envoi de délégués ouvriers français à l’Exposition universelle de Vienne (Autriche). La désignation par les corporations parisiennes de leurs délégués fut partie intégrante de la reconstitution des organisations ouvrières qui avaient été décimées par la répression anticommunaliste. Le 28 mai 1872, 12 corporations réorganisées fondèrent le Cercle de l’Union syndicale, lequel se fixait pour but de rechercher par des moyens pacifiques et légaux toute amélioration susceptible de contribuer au progrès moral et matériel des travailleurs. Bien qu’un article de ses statuts ait proscrit toute discussion politique ou religieuse, le Cercle fut interdit le 22 octobre. Le 4 décembre, les délégués de 40 corporations fondèrent le Crédit mutuel en faveur des chambres syndicales et des sociétés coopératives, dont une des premières décisions fut de préparer l’envoi de délégués à Vienne. La demande faite par Tolain à l’Assemblée nationale pour que soit voté un crédit de 100 000 francs destiné à financer l’envoi de 200 délégués ouvriers à Vienne ayant été violemment combattue par la droite et refusée (24 mars 1873), un seul journal parisien, Le Corsaire, fut suffisamment courageux pour ouvrir une souscription publique afin de recueillir les fonds nécessaires. En tant que membre de la rédaction de cette feuille, mais aussi conseiller municipal de Paris, Cantagrel fut élu membre de la Commission exécutive d’organisation de la délégation. Sur ordre du général gouverneur de Paris, le Corsaire fut interdit et la souscription bloquée. Toutes les tentatives faites par Cantagrel (en tant que trésorier de la souscription) pour demander au préfet de police et au général gouverneur de la place que les listes de souscription puissent paraître dans un autre journal furent vaines. Le vote, toujours à son initiative, d’une subvention de 20 000 francs par le conseil municipal de Paris fut annulé par veto préfectoral. Les sommes collectées permirent néanmoins l’envoi de 98 délégués parisiens représentant 42 corps de métier. En signe de reconnaissance pour le rôle qu’il avait joué, Cantagrel fut sollicité pour rédiger la préface du Rapport d’ensemble rédigé par les délégués ouvriers à leur retour. Quelques mois après sa parution s’ouvrait à Paris le Premier congrès ouvrier de l’après-Commune (2-10 octobre 1876).

Vice-président du conseil général de la Seine en 1872, député du XIIIe arrondissement en 1876, il remercia ses électeurs qui avaient défendu en lui « la cause du travail, (…) de l’organisation régulière et progressive de la République démocratique et sociale ». Pour mieux remplir ses fonctions de député, il démissionna alors de son mandat de conseiller municipal. Ses électeurs du XIIIe lui étaient fidèles. Un rapport de police de 1875 le disait « rêveur, pas assez énergique pour s’être jamais fait un trou dans le parti radical qui le tolère à cause de ses anciennes relations. » Il assista pourtant le 5 janvier 1881 aux obsèques de Blanqui en compagnie de Louise Michel, Louis Blanc, Eudes, Vaillant, et de plusieurs milliers de personnes. La même année il fut l’un des fondateurs de la « Ligue de l’intérêt public - Société protectrice des citoyens contre les abus » créée à l’initiative du docteur Edmond Goupil.

À la Chambre, Cantagrel fut un député respecté de ses adversaires jusqu’à sa mort en 1887, votant pour l’amnistie, contre le Concordat, contre le maintien d’une ambassade au Vatican, contre les expéditions coloniales.

Une incertitude demeure au sujet de son prénom usuel. Il semblerait que Cantagrel se soit fait appeler François jusqu’en 1849 et Félix à dater de son retour d’exil dix années plus tard.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article159705, notice CANTAGREL François, Jean, Félix (ou Félix, François, Jean) [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis] par Michel Cordillot, version mise en ligne le 9 juin 2014, dernière modification le 9 mars 2019.

Par Michel Cordillot

ŒUVRES : On citera parmi ses œuvres Le Fou du Palais-Royal, Paris, 1841, in-8°, (IV), 504 p., réédité en 1845, réimprimé en 1984 (Paris, Fayard) — Les Enfants au Phalanstère, Paris, 1844. — Association et Chômage. Discours au banquet de l’Association des patrons et ouvriers arçonniers, extrait de Démocratie pacifique du 13 novembre 1848.
Herbert J. Hunt, Le Socialisme et le Romantisme en France, Oxford, 1935, donne les passages significatifs des plus solides études publiées par Cantagrel.

SOURCES : Arch. PPo, Ba/991, 5219 — Gazette des Tribunaux, 17 août 1847. — La Mutualité, 15 février 1866, p. 73. — L’Intransigeant, n° du 1er mars 1887. — Le Devoir, février, septembre 1900, septembre 1901 entre autres. — Journ »es de l’insurretion de Juin 1848, par un garde national, Paris, Vve Louis Janet, nd [1848]. — Augustin Savardan, Un Naufrage au Texas, Paris, Garnier frères, 1858, p. 29, 116, 142, 181, 182. — Délégation ouvrière française à l’Exposition universelle de Vienne, 1873. Rapport d’ensemble, Paris, Vve A. Morel et cie, 1876. — G. Vapereau, Dictionnaire universel des contemporains, Paris, Hachette, 5e éd., 1880. — A. Robert, E. Bourleton, G. Cougny, Dictionnaire des Parlementaires français, 1789-1889, Paris, Borl, 1891. — Éloïse Santerre, « Reunion, a Translation of Dr Savardan’s Un Naufrage au Texas, with an introduction to Reunion and a Bibliographical Dictionary of the Settlers », M.A. Thesis, Southern Methodist University, Dallas, Texas, 1936. — Georges Duveau, La Pensée ouvrière sur l’éducation sous la Deuxième République et sous le Second Empire, Paris, Domat, 1948. — Gabrielle Rey, Le Fouriériste Allyre Bureau (1810-1859), Aix-en-Provence, Publication des Annales de la faculté des Lettres, 1962, p. 413-434 entre autres. — Guy Frambourg, Le Docteur Guépin, 1805-1873. Étude de l’action et de la pensée d’un homme de 1848.Thèse d’État, Nantes, 1964. — Kalikst Wolski, American Impressions, Cherry-Hills books, Cheshire, 1968, p. 29, 116, 142, 181, 182. — Notes de Guy Clermont et de Bruno Verlet. — Michel Cordillot, Bernard Desmars, « François (Jean Félix) Cantagrel », Dictionnaire biographique du fouriérisme, notice mise en ligne en mai 2011 : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article884 (consultée le 29 mai 2014).

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