LEROUX Jules C. [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis]

Par Michel Cordillot

Né le 3 septembre 1805 à Paris, mort le 7 novembre 1883 à la colonie d’Icaria-Speranza, (Californie, États-Unis) ; marié et père de famille ; ouvrier typographe ; frère cadet de Pierre Leroux, il fut son collaborateur pendant plusieurs années ; partisan de la communauté des biens ; exilé sous le Second Empire ; membre du conseil général de l’AIT à Londres ; émigré outre-Atlantique, il s’installa au Kansas, puis trouva refuge dans la colonie icarienne de Corning (Iowa) avant de gagner la Californie.

Typographe à Paris, Jules Leroux fut membre du « degré des ouvriers » saint-simoniens. Il publia en 1833 une brochure qui eut un certain retentissement, Aux ouvriers typographes. De la nécessité de fonder une association ayant pour but de rendre les ouvriers propriétaires de leur instrument de travail. Il y écrivait : « La question est une question de propriété, d’affranchissement ; les mécaniques, les clichés, les stéréotypes, la formation d’apprentis ne nous sont nuisibles que parce que tout cela est la propriété des maîtres... Faisons donc en sorte que notre industrie soit à nous. »

Républicain déclaré, Jules Leroux fut désigné en 1835 pour être l’un des défenseurs des accusés d’avril 1834 pour Marseille.

Organisateur en 1835, avec Henri Leneveux, d’une assemblée générale des typographes qui se tint chaussée du Maine, Jules Leroux semble s’être opposé à ceux qui, nombreux, exigeaient la mise à l’index des maisons employant des mécaniques ou utilisant des clichés, et avoir orienté les débats vers la rédaction d’un barème de salaires. Sur cette dernière question, il avait donné, dès la fin de 1833, dans le cadre de cours d’économie politique à l’Athénée de Marseille, une leçon intitulée « La Question des salaires ne peut être résolue équitablement pour l’ouvrier, sans l’intervention de la politique », où le prolétaire était présenté comme vendant sa force de travail à l’industriel et au propriétaire de l’argent. Quelques jours après, il fut appréhendé et conduit à la prison de la Force.

Entre 1835 et 1838, Jules Leroux rédigea, parmi d’autres, les principaux articles de l’Encyclopédie nouvelle consacrés à l’économie politique (Banque, Bourse, Capital, Change, Commerce, Concurrence, Consommation, Économie politique, Emprunts, Adam Smith, Sully, Travail). À la rubrique « Économie politique » (1838), il écrivait avant Proudhon : « La propriété est la possession et l’usage propre à satisfaire un besoin. Supprimez le mot possession, et la propriété disparaît. Supprimez le mot usage, et la propriété devient une chose immorale, anti-humaine, c’est l’accaparement, c’est le vol. » (vol. 4, p. 547).

En 1839, Jules Leroux fit partie du groupe rassemblé par Théophile Thoré et Victor Schoelcher pour fonder un nouvel organe de presse, La Démocratie, qui ne put finalement paraître. Il publia lui-même en décembre 1840 la brochure Le Prolétaire et le bourgeois et prévoyait en 1841 avec Lahautière la sortie d’un journal intitulé Le Communiste, qui parut finalement sous le titre La Fraternité.

Après l’échec de la Revue indépendante à laquelle il participa en 1841 avec George Sand et Viardot, Jules Leroux se maria et partit s’installer à Tulle (Corrèze), où il résidait lorsque son frère l’appela en 1844 auprès de lui à Boussac pour diriger l’imprimerie créée avec l’aide de George Sand. Cette dernière portait alors sur lui ce jugement définitif : « Il est aussi intransigeant que l’incorruptible et sauvage Lahautière. » À cette date, il envisageait la publication d’un ouvrage de plus de 300 pages intitulé Problèmes économiques, qui ne parut pas non plus, mais dont on trouve trace dans sa correspondance ultérieure avec George Sand. Tous deux lancèrent la même année La Revue sociale, mensuel qui disparut après la révolution de février 1848.

En mars 1848, Jules Leroux fut l’un des typographes parisiens qui demandèrent dans une adresse au Gouvernement provisoire de faire imprimer aux frais de l’État 2 698 040 exemplaires d’ouvrages divers, afin de ranimer une profession très touchée par le chômage tout en pourvoyant chaque commune de France d’une bibliothèque de 80 volumes, qui ne seraient pas partout les mêmes mais répondraient aux conditions propres à chaque commune.

Élu député de la Creuse à la Législative en mai 1849, Montagnard, Jules Leroux assista au banquet typographique du 16 septembre 1849, où une collecte fut faite au profit des détenus politiques. Il fréquenta aussi, en 1849 et au début de 1850, l’Association des instituteurs socialistes de Pérot, Pauline Roland et Gustave Lefrançais. Il fit une grosse impression sur Lefrançais qui le dépeignit ainsi : « Très instruit ... et possédant à fond son économie sociale. C’est malheureusement un mystique. Il a horreur des sociétés civiles. C’est par la religion universelle que la Révolution pourra seulement se résoudre. Il est à la recherche du vrai christianisme, dont toutes les sectes actuelles ne sont que d’odieuses caricatures. »

Le 19 février 1850, traduisant une double préoccupation qui était celle de beaucoup d’ouvriers, Jules Leroux présenta un amendement à la loi Falloux. Il voulait que la liberté d’enseignement fût aussi étendue que possible et que, pour surveiller l’école, l’État ne disposât que du droit commun, que des tribunaux ordinaires. Il s’insurgeait à l’idée qu’un préfet, un conseil académique, un curé pussent sanctionner l’instituteur. Il proposa de remplacer l’article 82 par les dispositions suivantes : « Tout citoyen jouissant de ses droits civils et politiques aura le droit, en en faisant préalablement la déclaration à l’administration municipale de la commune où il réside, d’avoir un cours public sur les matières de l’enseignement primaire, secondaire, professionnel ou supérieur, c’est-à-dire sur les matières qui ont pour objet l’instruction ou l’éducation de l’homme et du citoyen. Le jury connaît seul des délits commis par la voie de l’enseignement donné dans ces cours où ne seront admis que des élèves âgés de plus de 15 ans. » Hué, il ne put achever son discours. Il est vrai qu’il était mauvais orateur. Théodore Bac reprit en vain son amendement, qui fut repoussé par 476 voix contre 135.

Signataire, le 3 décembre 1851, avec son frère Pierre et le futur gendre de ce dernier, Auguste Desmoulins, de l’appel du Comité central des corporations, contre le coup d’État, Jules Leroux fut de nouveau emprisonné. Après sa libération, il abandonna toute activité politique et décida de s’exiler à Londres, puis à Samarez (Îles anglo-normandes), jusque vers 1855. Il y vécut de son métier de typographe, auprès de son frère Pierre. Il participa ensuite à la publication, en 1858, de L’Espérance, qui n’eut que cinq numéros.

De retour en France après l’amnistie de 1859, Jules Leroux se consacra à l’agriculture. En 1863, il se trouvait de nouveau à Londres et il était membre d’une loge maçonnique de proscrits dénommée « La Concorde ». Il adhéra alors à l’AIT qui venait de se créer. Membre fondateur de la section française de Londres, il fut l’un des Français dont Le Lubez proposa la candidature au Conseil central. Cette proposition ayant été agréée, il en fut formellement membre d’octobre 1864 à mars 1865. Il ne semble pas toutefois avoir assisté assidûment aux réunions.

Pauvre et isolé, Jules Leroux décida en 1867 de partir avec toute sa famille se refaire une situation aux États-Unis. Apprenant que le gouvernement du Kansas accordait gratuitement des terres aux émigrants, il s’installa dans cet État, obtint une concession au titre du Homestead Act et s’improvisa fermier à 63 ans. Très vite il s’efforça de constituer une sorte de communauté agricole, mais physiquement fatigué, il dut céder ses parts à ses gendres. Il acheta alors un matériel d’imprimerie rudimentaire (une presse à bras et des caractères), avec l’idée de se consacrer au journalisme. Il prit à ce sujet contact avec Victor Hugo, dont il n’eut en retour qu’une réponse peu enthousiaste (lettre datée de Hauteville House, Guernesey, le 18 avril 1869, publiée par L’Étoile du Kansas, 1er septembre 1875).

En 1870, Jules Leroux prit langue avec les socialistes francophones de New York. Sa première prise de contact avec l’Union républicaine de Langue française (URLF) fut l’envoi d’un message de sympathie aux quelque 200 participants au banquet commémorant le 24 février à New York en 1870. Nommé correspondant officiel du Bulletin de l’Union républicaine à Topeka, il annonça en avril la création d’une colonie républicaine à Neuchatel (Kansas). Cette dernière, baptisée section A, adhéra officiellement à l’URLF en juin. Elle comptait alors selon Leroux 28 membres, dont 6 femmes. En 1874, Jules Leroux était toujours un lecteur assidu du Bulletin, et il envoya une protestation contre différentes affirmations inexactes, qui furent corrigées par Daniel Debuchy.

En 1872, Jules Leroux accueillit dans sa famille le jeune socialiste français Armand Dehay, qui épousa peu après sa fille Marie. Ce dernier contribua à redonner foi au patriarche en le convainquant d’aller plus avant dans l’édification d’une colonie communiste.

À partir du 1er janvier 1873, Jules Leroux publia à Neuchatel L’Étoile du Kansas, organe de la république française et universelle. Rédigé dans un style métaphorique, évangélique et répétitif, ce journal se fixait pour mission de prolonger l’œuvre interrompue par la mort du Christ. En dernière analyse, Jules Leroux était un anarchiste religieux car pour lui « l’État est une création ou manifestation des goûts, des maladies, des besoins de l’adolescent. Il passera donc, il n’est pas éternel, il n’est pas nécessaire : il reste un simple mal dont nous devons au plus vite guérir en dépouillant en nous notre adolescence et en revêtissant notre âge mûr… ». Persuadé que l’humanité pourrait vivre sans aucune forme de gouvernement lorsque « Dieu seul sera roi », Leroux entendait conduire l’humanité vers une ère nouvelle, « l’ère de la maturité », celle de la République Française et Universelle, république au vrai sens du mot, puisque tous les hommes y seraient égaux, en France et dans le monde entier, mais avec la France pour capitale puisqu’elle était déjà « le centre intellectuel, physique et moral de l’Europe ».

À compter d’avril 1873, Jules Leroux décida qu’il donnerait tous les deuxième dimanche du mois une conférence à son domicile. Il fit largement circuler plusieurs de ses textes. En mai, il commença la publication dans son journal d’un « Dictionnaire philosophique des erreurs populaires » en réponse à la parution à New York du Dictionnaire socialiste de Claude Pelletier. À la fin de l’année, il déclara se rallier à la déclaration de tonalité ultra révolutionnaire du très blanquiste GRSI (Groupe révolutionnaire et socialiste internationaliste de New York, voir Joseph Olivier).

Jules Leroux connut à la même époque d’importantes difficultés matérielles, suite à un feu de prairie qui causa à son exploitation des dégâts évalués à 1 200 dollars. À cette occasion, il reçut un peu d’aide de la part de ses voisins, ainsi que de ses lecteurs qui organisèrent spontanément une souscription à son profit. En avril 1875, Leroux décida – sans grand succès – d’organiser une consultation des différentes sections de l’URLF encore actives sous la forme d’un référendum, tout en entamant une polémique aigre-douce avec Arsène Sauva, alors secrétaire de la section de langue française de l’AIT. Ce qui n’empêcha d’ailleurs pas ce dernier de s’abonner à L’Étoile à la fin de cette même année.

En avril 1876, Jules Leroux se rendit à Topeka pour y remplir les formalités en vue de se faire naturaliser américain ; toutefois, il avouait en 1878 ne pas connaître l’anglais.

En 1875, son fils Paul était parti pour l’Iowa. Il y découvrit en Icarie, où il arriva fin novembre, non seulement des compatriotes, mais encore des coreligionnaires politiques. Il se hâta de le faire savoir à sa famille, et tous vinrent peu à peu rejoindre les Icariens à Corning. Jules Leroux arriva un beau jour d’août 1876 avec tout son atelier d’imprimerie et continua de consacrer tout son temps à la publication de son journal, sous le titre complété d’Étoile du Kansas et de l’Iowa (la publication en fut poursuivie jusqu’en décembre 1880).

Bien qu’ayant accepté à des conditions restées obscures l’hospitalité des Icariens en tant qu’hôte non payant – il existait apparemment entre lui et la communauté une sorte de traité ne pouvant être rompu unilatéralement –, Jules Leroux n’en adopta pas pour autant leurs principes et il ne fut jamais effectivement intégré dans la communauté (contrairement à son épouse, qui participait pour sa part aux travaux des femmes icariennes). Le caractère terre-à-terre de la doctrine icarienne et la médiocrité de sa réalisation ne lui inspiraient que mépris. Il préférait imaginer dans un avenir lointain une humanité réconciliée et gagnée au christianisme dont les Leroux avaient apporté au monde la prophétie. C’était ce qu’il appelait Humanity City, la cité de l’Homme. Il continua de développer ses conceptions assez hermétiques dans son journal, publiant en outre diverses brochures.

Lors de la scission de 1877, si Jules Leroux ne fut pas toujours tendre avec la Jeune Icarie, ce fut pourtant à la branche aînée qu’il réserva ses principales critiques, mettant son atelier d’imprimerie à la disposition de la minorité dissidente. Il fallut attendre la fin 1878 pour que la majorité décide de l’expulser, sans toutefois oser y procéder par la contrainte. Elle se contenta de l’humilier par personne interposée en refusant l’admission de son fils Pierre et en imposant à son autre fils Paul un noviciat exceptionnellement long.

Fin 1880, Jules Leroux partit en Californie avec son gendre Armand Dehay et sa famille pour y établir une nouvelle colonie. Avec l’aide d’Émile Bée, ils achetèrent 885 acres (354 ha) de terrains fertiles à quelques miles de Cloverdale et y fondèrent une colonie baptisée Icaria-Speranza en hommage à Cabet et en souvenir de la revue L’Espérance. Toutefois la proposition faite par Armand Dehay de créer un fonds commun sous la forme d’un acte de donation ne fut pas retenue par Jules Leroux, ce qui fut, aux yeux de Dehay, l’une des causes principales de l’échec final. Parallèlement, Leroux continua à faire paraître un journal, désormais intitulé L’Étoile des pauvres et des souffrants. Organe du communisme libérateur des peuples et de l’Individu (n° 1, 1er janvier 1881-n° 23, 24 octobre 1883) daté de Santa Helena (Californie), puis de Cloverdale (Californie) à partir du n° 8 (1er août 1881). Il parvint ainsi à maintenir un réseau considérable de correspondants, parmi lesquels de nombreux anciens d’Icarie, et continua de discuter diverses questions en rapport avec le mouvement social. S’il fit en pas en direction de ses frères ennemis de la Vieille Icarie, en les félicitant d’avoir accueilli une ancienne sociétaire devenue infirme, il n’en poursuivit pas moins une polémique à distance avec Alexis-Armel Marchand, Arsène Sauva et la Revue icarienne.

Durant les dernières années de sa vie, Jules consacra beaucoup de temps à l’âpre conflit qui l’opposa aux autorités françaises à propos de l’indemnisation des victimes du coup d’État de 2 décembre, indemnisation qui lui fut finalement refusée du fait de sa naturalisation.

Jules Leroux mourut à Icaria-Speranza en octobre 1883, et une nécrologie rédigée par son fils Pierre parut dans le dernier numéro publié de L’Étoile des pauvres (n° 23 du 24 octobre 1883).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article159602, notice LEROUX Jules C. [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis] par Michel Cordillot, version mise en ligne le 7 juin 2014, dernière modification le 28 août 2018.

Par Michel Cordillot

ŒUVRES : Outre les textes mentionnés, on relève une Réponse au Manifeste de Lamartine, Paris, 1848. — Élection dans la Creuse. À tous… [30 avril 1849], Paris, Sandré ; Lyon, Charavay ; Boussac, impr. de Pierre Leroux, 1849, 30 p.

SOURCES : AN, F15 4084, dossier 31. —Bulletin de l’Union républicaine, L’Étoile du Kansas, L’Étoile du Kansas et de l’Iowa, L’Étoile des pauvres et des souffrants, passim. Le Coup d’État du 2 décembre 1851, Paris, Décembre-Alonnier, 1868, p. 157. — P.-Félix Thomas, Pierre Leroux. Sa Vie. Son œuvre. Sa doctrine. Contribution à l’Histoire des idées au XIXe siècle, Paris, 1904. — Jules Prudhommeaux, Icarie et son fondateur Étienne Cabet, Paris, Cornély et cie, 1907, passim. — Jean Gaumont, Histoire générale de la Coopération en France, t. I, Paris, FNCC, 1924. — Henri Mougin, Pierre Leroux, Paris, 1938 (Des textes de Jules Leroux parus dans la Revue sociale de 1850 sont publiés en appendice). — Paul Chauvet, Les Ouvriers du Livre en France, de 1789 à la constitution de la Fédération du livre, Paris, 1956. — Georges Duveau, La Pensée ouvrière sur l’éducation, Paris, Domat, 1947. — The General Council of the First International. Minutes, 1864-1866, Moscou, Éditions du Progrès, 1962. — Jean-Pierre Lacassagne, Pierre Leroux et George Sand. Histoire d’une amitié (D’après une correspondance inédite 1836-1866), Paris, 1973. — André Combes, « Des Origines du Rite de Memphis à la Grande Loge des Philadelphes, 1838-1870 », Chroniques d’histoire maçonnique, n°34, 1985. — René Bianco et al., Quand le Coq rouge chantera. Anarchistes français et italiens des États-Unis d’Amérique. Bibliographie, Éd. Culture et liberté, Marseille, 1986. — Jacques Grandjonc, Communisme/ Kommunismus/ Communisn. Origine et développement international de la terminologie communautaire prémarxiste des utopistes aux néo-babouvistes, Trêves, Karl Marx Haus, 1989, p. 100, 209, 219, 483. — Ronald Creagh, Nos cousins d’Amérique, Paris, Payot, 1989, p. 357-358. — Denise Devos, La Troisième République et la mémoire du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, Paris, Arch. nat., 1992.

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