PELLETIER Claude [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis]

Par Michel Cordillot

Né à L’Arbresle (Rhône) le 23 avril 1816, mort à New York (États-Unis) le 2 décembre 1880 ; représentant du Rhône en 1848 et 1849 ; membre de l’URLF et de l’AIT ; une de principales figures de proue du mouvement socialiste franco-américain.

Né dans une famille ouvrière, Claude Pelletier monta à Paris durant les années 1830 pour y travailler comme cuisinier. Il y fréquenta les éléments les plus révolutionnaires, Benjamin Flotte, Napoléon Bazin, Lefevre. Après l’échec de l’insurrection de mai 1839, il prit quelque distance avec les sociétés secrètes. De santé fragile, il changea également de métier et se fit compositeur d’imprimerie. S’étant rapproché des communistes proches de Pierre Leroux, il participa en 1842 avec Robert du Var et Alexandre Raisant à la tentative de lancement d’une revue mensuelle, La Démocratie, dont il accepta d’être le gérant. Cette revue disparut après un seul numéro.

Par suite du décès d’un parent, il retourna à Lyon, où, sans abandonner totalement le métier de typographe – il contribua à l’organisation d’une société de secours mutuels au sein de son corps de métier –, il se fit aubergiste à Tarare (Rhône). Son établissement devint rapidement un foyer de propagande démocratique et socialiste. Vers 1846-1847, il était soupçonné par la police de professer des idées communistes révolutionnaires.

En février 1848, Claude Pelletier se trouvait dans la région parisienne, sans doute pour y travailler comme typographe ; il retourna à Lyon aussitôt. Dans une brochure parue en mai sous le titre Solution du problème de la misère, il préconisa la mise en place à l’initiative de l’État d’institutions appelées adjuvances, qui préfiguraient à la fois les bourses du travail et l’assurance chômage financée par des prélèvements obligatoires. Élu par le département du Rhône à l’Assemblée constituante (loin derrière Esprit Doutre, un autre typographe), il siégea à l’extrême gauche et soutint les propositions démocratiques et les mesures favorables à la classe ouvrière. Il se spécialisa dans les questions financières. En juin, il vota contre la mise de Paris en état de siège. Il intervint, en novembre, dans la discussion qui devait aboutir au rejet d’un amendement déposé par Félix Pyat et qui tendait à faire inscrire le droit au travail dans la Constitution. Ce jour-là, Marius André, ancien ouvrier à l’Arsenal de Toulon, combattait l’amendement : « Ce n’est pas, disait-il, un patron qui va vous parler. C’est un ouvrier qui a passé sa vie à travailler et qui vient vous assurer que le travail manque rarement à ceux qui le cherchent sérieusement ; quand cela arrive, c’est un devoir pour l’État d’intervenir, et son intérêt garantit qu’il n’y manquera point ; je voterai donc pour qu’on ne puisse pas l’exiger de la République comme un droit. » Pelletier répliqua à Marius André : « Moi, j’ai été ouvrier douze ans à Paris ; je suis resté à Paris pendant huit mois sans pouvoir trouver d’ouvrage dans ma partie. Je me suis fait marchand d’indiennes, garçon boucher, marchand de livres, commis marchand de vins, cuisinier, compositeur. »

Pelletier n’était pas un bon orateur et son action parlementaire s’en trouva de ce fait réduite. Réélu à l’Assemblée législative, ce fut lui qui déposa l’amendement contre la loi Falloux rédigé par Joseph Benoît. Le 9 octobre 1849, il développa à la tribune une proposition de loi créant une institution publique pour le développement des associations. Au moment du coup d’État, il tenta d’organiser la résistance avec les députés de la Montagne. Il fut banni par décret du 9 janvier 1852.

Claude Pelletier se réfugia dans un premier temps à Londres. Franc-maçon, il appartenait en 1855 au rite de Memphis : titulaire du 94e degré, il était grand trésorier du conseil suprême du rite en Angleterre. La même année, il fut l’un des fondateurs de l’Union socialiste, qui s’était fixé pour but d’unir sur des bases communes les révolutionnaires en exil et les socialistes modérés.

Parti peu après s’installer aux États-Unis, Claude Pelletier y fut en 1856 avec Tuefferd, Debuchy, Déjacque, Leseine et Monfalcon, l’un des signataires newyorkais de programme de l’Association internationale, ancêtre directe de l’AIT. Proche de la mouvance libertaire rassemblée autour de Joseph Déjacque, il figura en novembre 1860 parmi les rédacteurs-fondateurs du Revendicateur, journal qui faisait suite au Libertaire. Il était alors déjà dans le commerce des fleurs, et résidait 29 Lispenard street.

La guerre de Sécession donna à Claude Pelletier l’occasion de réaliser une excellente opération financière. Alors que la fortune des armes semblait mettre en péril la cause nordiste, avec pour conséquence un effondrement des valeurs économiques et boursières, prit le risque, confiant en la justesse de la cause anti-esclavagiste, d’investir tout ce qu’il possédait dans l’achat de terrains aux portes de New York. Une fois la victoire de l’Union acquise, leur valeur avait quadruplé.

Durant la guerre de Sécession, il donna de nombreux articles à la revue américaine progressiste, The New Nation. Alors que les grandes villes de la côte Est étaient touchées par une vague de grève au printemps 1864, il analysa notamment ces mouvements sociaux comme « les escarmouches préliminaires à la future guerre qui amènera inéluctablement l’abolition du salariat ; une guerre bien plus sérieuse et bien plus gigantesque que celle rendue nécessaire pour abolir l’esclavage » (The New Nation, 5 mars 1864).

Peu après la fin de la guerre, Pelletier rencontra à New York Gustave Cluseret, ancien officier de la garde mobile qui avait participé à la lutte contre les insurgés de juin 1848 et qui venait de se battre dans l’armée de l’Union. Il le convertit au socialisme. D’après Cluseret, Pelletier aurait joué un rôle important dans l’élaboration à New York du programme des Fenians irlandais en rapport avec la tentative qui eut lieu en 1867 d’organiser une insurrection au Canada.

En 1869, Claude Pelletier fut l’un des fondateurs de l’Union Républicaine de langue française (URLF) à New York. Le 8 août, il fut élu membre de la commission chargée de préparer la publication d’un journal. Il fut également très impliqué dans l’organisation des banquets commémorant les grandes dates républicaines, y prenant la parole, voire même y entonnant des chansons (il chanta ainsi Les socialistes de la République de 48 lors du banquet anniversaire du 24 février en 1870). À cette date, il avait déménagé pour s’installer 135 Wooster street.

Claude Pelletier occupa au sein de l’URLF d’importantes responsabilités électives : membre du comité de liaison avec le Bulletin de l’Union républicaine en juin 1870, il signa en tant que trésorier du journal le contrat avec les typographes de l’Imprimerie sociale. Il présida le Comité de défense nationale créé en septembre 1870 sous l’égide de l’URLF pour organiser le départ de volontaires vers la France envahie et fut nommé président du comité organisateur de la deuxième tombola patriotique organisée sous les auspices du comité républicain de défense nationale en octobre 1870. Le tirage eut lieu à l’Union Assembly Rooms en présence d’une assistance évaluée à 3 000 personnes, presque toutes francophones. Dans le cadre de ses fonctions, il tenta de prendre contact avec Adolphe Crémieux, ministre de la Justice dans le Gouvernement de Défense nationale, qu’il connaissait depuis 1848, et qui était, comme lui, franc-maçon. Ses premières lettres étant restées sans réponses, il lui en fit parvenir une par l’intermédiaire de Cesare Orsini qui se rendait en Italie. Il s’y plaignait des agissements louches d’un diplomate en poste nommé par Bonaparte.

Il prit part à la séance extraordinaire de l’URLF tenue le 11 janvier 1871 à l’issue de laquelle il fut décidé d’appeler les ouvriers français de New York à verser 25¢ par semaine dans le but de créer un Fonds de secours permanent pour la République. Élu président du comité central new-yorkais (sans doute début 1871), il fut réélu à ce poste en juillet, avant de se voir confier en 1872 la fonction de secrétaire des séances. Début avril 1871, alors que le débat s’amplifiait au sein de l’URLF, il fut l’un des signataires d’un communiqué prenant clairement fait et cause pour la Commune dans les termes suivants :

« Le gouvernement de l’Assemblée de Versailles a voulu décapiter Paris et lui ravir ses droits de parler, d’écrier, de se réunir, et surtout d’être armé. Paris s’est soulevé. Il a bien fait ! Et nous, membres de l’Union républicaine de langue française de New York, déclarons à l’unanimité être avec Paris contre ses oppresseurs.

Constant Christenert, président.

D. Debuchy, Drury, Claude Pelletier, délégués. »

Claude Pelletier fut l’un des premiers adhérents de l’AIT aux États-Unis : dès septembre 1868, il accusa réception du compte-rendu du congrès de Lausanne par une lettre au conseil général, et en avril 1870, il était avec Cluseret le correspondant officiel d’Eugène Dupont pour les Français des États-Unis. Il fut pourtant peu actif au sein de cette organisation, si l’on excepte sa collaboration régulière à plusieurs journaux : il donna ainsi plusieurs articles en 1873 au Worker, l’organe du conseil dissident de l’AIT ; il collabora de même régulièrement au Socialiste, dans lequel il débuta la publication de son Petit dictionnaire socialiste (signé Edualc Reitellep) le 9 février 1873. On notera également un versement de 25 dollars à la souscription lancée au bénéfice des veuves et des orphelins de la Commune.

En 1873-74, Claude Pelletier était toujours actif au sein de l’URLF (dont il était le secrétaire des séances), vendant les billets pour le banquet anniversaire du 24 février, et ayant en dépôt le Bulletin dans son magasin. En 1874, il était également le dépositaire d’un fonds destiné à financer la publication des œuvres complètes de Pierre Leroux. Ce fut encore lui qui accueillit à son domicile le député Henri Rochefort au terme de la tonitruante traversée des États-Unis qui fit suite à son évasion du bagne de Nouvelle-Calédonie. Durant de longues années il resta en rapport avec Jules Leroux (il était l’un des deux abonnés newyorkais de son journal), malgré la longue réponse polémique de ce dernier suite à la publication de l’article « Babeuf » de son Petit dictionnaire socialiste.

En 1876, Claude Pelletier réaffirma publiquement ses opinions révolutionnaires en recevant les délégués ouvriers du Rhône venus pour l’Exposition universelle de Philadelphie. Peu après, il fit annoncer par le Bulletin qu’il allait professer une série de cours d’économie sociale à l’Athénée français à compter du 2 novembre. Cette même année, il donna des articles au journal de langue anglaise The Socialist, sans doute à l’invitation de Victor Drury, qui paraît en avoir été le cerveau.

Durant l’été 1877, il accueillit à New York Élie Reclus, et en juillet, il accepta de l’accompagner pour aller visiter la communauté perfectionniste de John Humphrey Noyes à Oneida. Tous deux se déclarèrent en désaccord avec les conceptions religieuses qui y prévalaient.

En 1880, quelques semaines avant sa mort, il accepta encore d’être le correspondant à New York de la Revue socialiste de Benoît Malon.

Claude Pelletier mourut à New York le 2 décembre 1880 ; bien que devenu millionnaire, il ne renia jamais ses idées socialistes. Après sa disparition, son épouse poursuivit son combat, en envoyant par exemple 5 dollars à Jules Leroux pour financer la publication de son Étoile des pauvres et des souffrants.

Sa veuve, née Marie-Louise Bouthin, obtint une pension au titre de la loi de réparation nationale de 1881.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article159552, notice PELLETIER Claude [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis] par Michel Cordillot, version mise en ligne le 6 juin 2014, dernière modification le 6 juin 2014.

Par Michel Cordillot

ŒUVRES (cotes de la Bibl. Nat.) : La Démocratie. Revue mensuelle. Paris, Impr. A. Blondeau, nd [1er semestre 1842 ?]. In-8, 32 p. (manque à la BN). — Solution du problème de la misère, Paris, 1848, in-16, 32 p., 8° Lb 54/1917. — Club des Carmélites de Dôle, Discours prononcés par les citoyens Pelletier et Ledru-Rollin à l’Assemblée constituante [...] sur la question traitant du droit au travail, 12 septembre 1848, Dôle 1849, in-4°, 4 p., 4° Le 68/27. — Compte rendu des travaux de l’Assemblée nationale et relevé des votes importants des élus du peuple dans le département du Rhône, Lyon, 1849, in-8°, 43 p., 8° Lc 70/1119. — Discours prononcé par M. Pelletier dans la discussion générale du budget des dépenses pour 1850, Lyon 1850, in-8°, 16 p., 8° Le 75/26. — Les Hérétiques révolutionnaires socialistes du XVe siècle, étude dramatique en 5 actes et en prose, New York, 1867, in-8°, 218 p., Yf 10593. — Soirées socialistes (Solution pratique du Socialisme et des Fédérations appelées à former la République des Peuples), New York, 1873, 8° R 25. — Dictionnaire socialiste, New York, 1874-76, 3 vols. (manque à la BN).

SOURCES : Arch. Dép. Rhône, série U, Parquet général (an IX-1848). — AN, F15 4084, dossier 3. — Arch. PPo., Ba/435 (dossier « L’Internationale en Amérique, 1876-1877 », rapport signé P.L., 24 avril 1876). — Le Socialiste, passim. — Bulletin de l’Union républicaine, passim.Le Messager franco-américain, 13 avril 1871 — L’Étoile du Kansas, 1er février 1874, année 1875, entre autres. — Le Travailleur. Revue socialiste révolutionnaire (Genève), 1ère année nos 6, 8, (octobre-décembre 1877). — L’Égalité (Paris), 21 janvier 1880. — L’Étoile des pauvres et des souffrants, 1er septembre 1881 entre autres. — Victor Bouton, Profils révolutionnaires, par un crayon rouge, Paris, Impr. de Beaulé et Maignan, 1849, p. 59-60. — Casimir Bouis (ed.), Le Gouvernement du 4 septembre. Documents, papiers, pièces et dépêches publiés par la Commission d’enquête nommée par la Commune, Paris, A. Chevalier, 1871, p. 29-30. — G. Cluseret, Mémoires du général Cluseret, Paris, Lévy, 1887, t. III, p. 118. — A. Robert, E. Bourloton et G. Cougny, Dictionnaire des Parlementaires français, 1789-1889, Paris, Borl, 1891. — Gustave Lefrançais, Souvenirs d’un Révolutionnaire, Bruxelles, Les Temps nouveaux, nd [1902]. — Justin Godart, Journal d’un bourgeois de Lyon en 1848, Paris, 1924. — Jean Gaumont, Histoire générale de la coopération en France, Paris, FNCC, 1924, t. I, p. 459 et p. 475. — Georges Duveau, La Vie ouvrière en France sous le Second Empire, Paris, Gallimard, 1946, et La Pensée ouvrière sur l’éducation pendant la Seconde République et le Second Empire, Paris, Domat, 1948. — Jean Bossu, « Une loge de proscrits à Londres sous le Second Empire et après la Commune », L’Idée libre, février 1958. — CDRom Maitron. — Charles Clerc, Les Républicains de langue française aux Etats-Unis, 1848-1871, Thèse, Univ. Paris XIII, 2001, p. 332, 353, 358 et suiv., 380. — Mark A. Lause, A Secret History of the Civil War, Urbana, University of Illinois Press, 2011. — Informations fournies par Fabrice Montmartin et Laurent Junet.

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