SAVARDAN Auguste (parfois prénommé Augustin) [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis]

Par Michel Cordillot

Né 7 septembre 1793 à La Flèche (Sarthe), mort le 21 décembre 1867 à La Chapelle-Gaugain (Sarthe) ; docteur en médecine ; fouriériste ; un des principaux acteurs de la tentative de fonder une communauté agricole à Réunion (Texas).

Durant sa jeunesse, Auguste Savardan subit une double influence : bercé par la légende de la jeune République, il assistait avec sa mère à des messes clandestines célébrées par des prêtres réfractaires.

Élève au Prytanée militaire jusqu’à la mort de son père en 1809, il fit quatre ans d’études à l’hôpital de La Flèche afin de se former en donnant des soins aux malades sous le contrôle de médecins titulaires. À l’âge de 21 ans, il fut reçu officier de santé par un jury médical.

Monté à Paris, il suivit divers cours à la faculté de médecine de Paris. En 1818, il officiait comme chirurgien militaire au Val de Grâce, où il resta jusqu’en 1831, après avoir soutenu sa thèse en 1822.

Il se lia d’abord avec des saint-simoniens, avant de découvrir Fourier. Il fut également admis dans une loge franc-maçonne d’Arras. Il fit connaissance dans cette même ville d’un jeune juriste, Adolphe-Valentin de La Fontaine-Solare, qui avait créé un cabinet d’assurances mutualistes, et tous deux décidèrent de se lancer dans un projet fouriériste en achetant ensemble le domaine de La Chapelle-Gaugain. Savardan souhaitait « se livrer à la pratique de l’agriculture » dans cette propriété, et transforma ce domaine inculte de 120 hectares en un jardin où il établit une succession de bassins reliés par de petites cascades et où les allées étaient bordées d’arbres fruitiers et de rosiers. Il continua néanmoins d’exercer la médecine, et, selon « le journal des démocrates de l’Ouest », Le Bonhomme manceau, Savardan fut très vite connu comme « un bon et franc médecin de campagne qui passait son temps à être utile au peuple. »

En janvier 1839, devenu membre correspondant de la Société d’agriculture, Sciences et Arts de la Sarthe, Savardan fit un rapport sur l’état de l’agriculture à la Chapelle-Gaugain. Le tableau qu’il fit de sa commune rendait parfaitement compte de la misère en Sarthe au XIXe siècle. Pour lui il n’existait qu’un seul remède à cette sombre situation : l’association du capital, du talent et du travail. « Ce qu’il faut à notre société, pour en guérir le dangereux malaise, c’est une organisation plus complète et plus puissante, organisation dont la formule tout entière existe dans les livres de Fourier et dans les enseignements de son école (…) persuadé qu’il y aura de l’honneur, beaucoup d’honneur pour le premier comice qui élèvera la voix en faveur d’un essai d’association communale, je n’hésite pas à vous proposer d’émettre le vœu que tous les comices renoncent d’un commun accord, à la part qui leur est faite dans le budget de l’État, et qu’ils y joignent leurs subventions particulières, à la condition que la somme entière soit consacrée à l’établissement du premier phalanstère. » À l’exception du Bonhomme manceau, les journaux sarthois, crièrent au scandale devant ces conceptions « puériles » empruntés à « des utopistes ».

Durant cette même période, il exerça diverses charges publiques. En 1837, il fut élu au conseil municipal, puis fut nommé maire par le préfet (et renouvelé à ce poste en 1840, 1843 et 1846). Il se montra dans ses fonctions « un des plus ardents et des plus énergiques adversaires des partisans des troubles et de l’anarchie ».

Suite à la publication en 1842, du texte de son rapport à la Société d’agriculture sous le titre De l’association appliquée aux communes rurales, il eut à affronter une longue polémique, car l’évêque du Mans, Mgr Bouvier, avait mis en garde ses paroissiens contre les disciples de Fourier dans son mandement de carême. Savardan lui répondit dans une brochure parue sous le titre de Monseigneur l’Evêque du Mans et le phalanstère. Correspondance avec l’évêché.

En 1846, Savardan présenta au conseil général de la Sarthe un projet intitulé De l’organisation d’un service médical pour les pauvres des campagne qui fut accueilli avec enthousiasme par L’Almanach phalanstérien. Mais ce projet, bien que salué par la presse locale, ne vit pas le jour.

Déçu, Savardan en conclut que le changement ne pourrait se faire qu’à partir des enfants. Avec Laverdant, il élabora en 1847 un projet d’asile rural pour les enfants trouvés. Élevés comme dans une grande famille, les enfants passeraient de la crèche à la salle d’asile, puis à l’école primaire. Ils accéderaient ensuite à une école professionnelle pourvue d’ateliers, de dortoirs, d’un restaurant, de bibliothèques ; le travail d’exploitation serait fait en commun, et il était prévu d’édifier des cités agricoles et des associations de familles destinées à accueillir les élèves qui se marieraient et auraient à leur tour des enfants. Ainsi seraient réalisées « ces associations fraternelles auxquelles le Christ avait convié l’humanité et que les apôtres, pour avoir cru à l’efficacité du communisme, essayèrent sans succès ». Mais en décembre de l’année suivante, Savardan reçut une fin de non-recevoir, à laquelle il répondit par une brochure intitulée Asile rural des enfants trouvés. Crèche, salle d’asile, école primaire, école professionnelle, ferme modèle, association libre des élèves à leur majorité parue fin 1848 à la Librairie sociétaire (elle fut reprise l’année suivante sous le titre Défense des enfants trouvés et de leur asile rural. Observations soumises à MM. les membres de la commission départementale de la Seine, puis à nouveau en 1860 sous le titre L’extinction du paupérisme réalisée par les enfants ou La commune telle est et telle qu’elle pourrait être).

Il y eut au moins un de ses projets qui se concrétisa, avec la création d’une boulangerie sociétaire dans le village voisin de Bessé-sur-Braye. Encouragé par ce premier résultat, Savardan envisagea de mettre sur pied une société de secours mutuels.

La proclamation de la Seconde République amena Savardan à s’engager davantage politiquement. Quelques jours après la révolution de février 1848, il réunit les électeurs de La Chapelle-Gaugain « à l’effet de délibérer sur les affaires publiques et les intérêts communaux ». Ayant proposé de fonder un club patriotique, il en fut immédiatement élu président. Le 18 mars, il renouvela l’adhésion de la commune à la République et à « la forme démocratique du gouvernement ». Peu après, il fut pourtant révoqué de son poste de maire (son remplaçant fut nommé le 31 mars). Il se présenta alors aux élections législatives d’avril 1848 en candidat isolé, mais n’obtint qu’un nombre de voix insignifiant. En 1849, il publie cependant quelques articles dans la presse sarthoise (dont un « Discours sur la fraternité démocratique et sociale » publié dans le Courrier de la Sarthe) et, lors du banquet démocratique du Mans, le 22 avril 1849, il porta un toast « à la fraternité démocratique et sociale ». Il était en relation avec le républicain et chansonnier Félix Milliet qui lui dédia un de ses poèmes, Marchons en frères. Après le coup d’État du 2 décembre 1851, Savardan fut dénoncé comme « chef principal des Démagogues du canton ». Placé par la commission mixte de la Sarthe sous la surveillance de la police, il se vit contraint de quitter la Sarthe durant quelques mois (avant que la mesure soit rapportée en avril 1852).

Au cours des mêmes 1848-1852, Savardan occupa une place de plus en plus grande au sein du mouvement sociétaire. Il participa en qualité de premier orateur au banquet parisien de l’Ecole organisé le 21 octobre 1848, et y porta notamment un toast « à Fourier, le démocrate radical par excellence, le défenseur de la liberté intégrale. À Fourier, l’ami par excellence de l’ordre et de la paix ». En 1851, il fut sollicité avec Désiré Laverdant pour piloter la création d’un établissement d’enfants. Les deux hommes lancèrent en 1851 un appel à leurs condisciples pour la réalisation de cette « colonie maternelle » à Condé-sur-Vesgre ; quelque 150 000 francs leur furent promis. Mais Considerant se montra plus que réservé, qualifiant le projet « d’enfantillage », et le projet fut alors abandonné.

Après le décès de son épouse (survenu le 19 décembre 1853), Savardan s’intéressa à la tentative imaginée par Considerant de créer une colonie au Texas. Il se rendit en août 1854 à Bruxelles pour offrir ses services. Il existait toutefois entre Considerant et lui une divergence fondamentale : tandis que le premier entendait seulement favoriser l’installation de colons sur des terres achetées et défrichées par les soins de la Société de colonisation européo-américaine, il s’agissait pour le second de fonder un établissement de type phalanstérien, « un centre administratif vivant sociétairement ». Il apparut très vite que Savardan exprimait en fait les espérances de nombre de fouriéristes, ce qui obligea les dirigeants de l’École à prévoir la création d’une seconde association, appelée à établir un centre accueillant les futurs migrants, première étape sur la voie menant vers l’Association intégrale. Une seconde réunion tenue à Bruxelles fin décembre 1854, à laquelle Savardan était présent, entérina cette évolution. Les premiers départs commencèrent peu après.

Le 28 février 1855, à plus de soixante ans, Savardan embarqua au Havre sur le Nuremberg, avec quarante-cinq émigrants originaires du Jura, de l’Aude, des Hautes-Alpes, des Ardennes et de la Sarthe. Ils arrivèrent à La Nouvelle-Orléans le 20 avril, puis rejoignirent Galveston en steamship, avant de gagner à pied dans des conditions difficiles la colonie de Réunion, où ils arrivèrent le 13 juin.

Savardan et ses compagnons durent vite déchanter en constatant la mauvaise organisation et mauvaise gestion de la colonie. Ils durent aussi affronter les rigueurs du climat, et virent leurs récoltes détruites par les intempéries et les parasites. Selon sa propre comptabilité, Savardan traita 228 malades en 2 ans (durée moyenne de maladie plus convalescence, 11 jours) et enregistra 5 décès. Il y fit aussi fonction de magistrat, célébrant notamment les mariages. Il fut même un temps chargé de diriger les travaux agricoles, qu’il tenta d’organiser selon le principe sériaire, en constituant des groupes par « affinités électives ». Peu après son arrivée à Réunion, le comptable Amédée Simonin décrivait ainsi Savardan dans son journal intime : « Le Dr Savardan est bien au milieu des colons ; il leur donne l’exemple de l’abnégation, de la frugalité, de l’activité, du travail, de la gaîté et de l’entrain. »

Mais ses relations avec Victor Considerant se dégradèrent rapidement. Pour protester contre ce qu’il estimait être l’incurie de ce dernier, Savardan démissionna (de même que Cantagrel) de ses responsabilités au sein de la colonie le 6 juillet 1856. Ce geste hâta la décision de la gérance d’envoyer sur place Allyre Bureau. Mais ce dernier tomba à son tour malade et, en février 1857, ce fut Savardan qui fit prévenir Zoé Bureau de l’état inquiétant dans lequel se trouvait son mari. Le 3 février 1857, il fut encore désigné pour être membre de la commission consultative chargée de soutenir Bureau dans son travail. Il assista impuissant à la dispersion progressive de la colonie, puis à la dissolution de la société de Réunion, en janvier 1857. Il forma alors, avec une dizaine de « personnes sympathiques », une petite « association alimentaire ». Durant encore six mois, il ne put se résoudre à quitter Réunion en dépit du climat délétère qui y régnait.

Finalement lassé de tant d’efforts, Savardan quitta Réunion le 18 août 1857. Il entreprit alors un voyage qui le conduisit à visiter Memphis, Chicago, Little Rock, New-York. Il découvrit que l’Amérique n’était pas une terre de liberté, s’indignant de voir que « la race de couleur [était] l’objet des répugnances, des répulsions et des mépris de ces républicains du Nord qui en demandent si obstinément l’affranchissement pour les Etats du Sud. » Il embarqua le 4 octobre sur l’Ariel à destination du Havre. Le 21 octobre, il était de retour en France. L’année suivante, il publia son livre témoignage, Un naufrage au Texas.

Malgré l’échec de Réunion, Savardan continue à croire aux principes phalanstériens. Il entra en relation avec Henri Couturier, médecin et fouriériste, qui avait créé à Vienne en 1852 une « Société agricole et maison de santé et de sevrage de Beauregard », laquelle préfigurait aux yeux de son fondateur la future commune associée. En 1861, Savardan adressa à Couturier un exemplaire de son ouvrage L’Extinction du paupérisme réalisée par les enfants, lui suggérant d’expérimenter ses idées éducatives dans le domaine de Beauregard. Quelques années après, il s’intéressa également à la Maison d’expérimentation rurale, que tentait alors de mettre en place Adolphe Jouanne à Ry (Seine-Maritime). Il figure sur une liste de souscripteurs, mais décéda bien avant que l’institution n’accueille ses premiers élèves.

Au milieu des années 1860, il contribue à la reconstitution de l’École sociétaire. Il fut l’un des actionnaires de la société en commandite constituée en 1866, propriétaire de la Librairie des sciences sociales gérée par Noirot. Il collabore à L’Économiste français, le journal fondé en 1861 par Jules Duval. Il y publia notamment des textes sur l’assistance publique, les enfants trouvés, les bibliothèques communales, les chemins ruraux...

En marge de l’École sociétaire, il contribua à divers journaux et revues, y abordant des sujets relevant de l’économie sociale, de l’éducation des filles, mais aussi des élections, ou la vie éternelle... Certains de ses textes furent rassemblés dans un ouvrage édité en 1866 par la Librairie des sciences sociales, Avenir. Études d’économie sociale. Toujours fidèle aux idéaux de sa jeunesse, il espérait que ses lecteurs recueilleraient de ce livre « la certitude que le mot socialisme quand on ne le calomnie pas et quand on sait comprendre son véritable sens, est loin, bien loin de mériter les appréhensions et les réprobations dont il a été si longtemps le malheureux et innocent objet ».

Il mourut le 21 septembre 1867, conservant jusqu’au dernier moment toute sa pugnacité.

La vie et l’œuvre d’Auguste Savardan furent saluées ainsi par Charles Pellarin dans La Science sociale de décembre 1867 : « Homme de l’avenir par ses aspirations, homme du présent par ses actes et qui sut se rendre utile partout et toujours, tel fut Auguste Savardan. Il a fait un digne et noble emploi de la vie. Convaincu que l’état sociétaire est la destinée de l’homme et que sa réalisation pourra seule guérir les maux du corps social, Savardan s’ingéniait surtout pour trouver des voies de transition pratique vers ce bel ordre dont les livres de Fourier lui avaient donné la notion ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article159451, notice SAVARDAN Auguste (parfois prénommé Augustin) [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis] par Michel Cordillot, version mise en ligne le 4 juin 2014, dernière modification le 4 juin 2014.

Par Michel Cordillot

ŒUVRE : On trouvera une bibliographie exhaustives des publications d’Auguste Savardan dans la biographie de Colette Cosnier et Bernard Desmars citée en référence.

SOURCES : Fonds Amédée Simonin, Library of Congress, Washington DC. — Un naufage au Texas, op. cit. — Nécrologie, La Science sociale, 16 octobre 1867. — Le Devoir, février 1900. — George H. Santerre, White Cliffs of Dallas. The Story of Réunion, the Old French Colony, Dallas, The Book Craft, 1955. — Gabrielle Rey, Le Fouriériste Allyre Bureau, Thèse, Université d’Aix-en-Provence, 1962. — COSNIER Colette, DESMARS Bernard , « Savardan Auguste (parfois prénommé Augustin) », Dictionnaire biographique du fouriérisme, notice mise en ligne en juillet 2011 : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article909 (consultée le 2 juin 2014).

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