BAUFRÈRE Marcel, dit LIBER, DANJOU, MARCEAU, LESTIN Ferdinand, YVAIN ; écrit parfois par erreur BEAUFRÈRE

Par Jean-Michel Brabant, Rodolphe Prager

Né le 28 juin 1914 à Paris (XIXe arr.), mort le 1er juin 1998 à Arcachon (Gironde) ; manœuvre postier puis journaliste ; militant trotskyste et syndicaliste ; déporté Buchenwald où il anima une cellule trotskyste ; adhère en 1948 au Rassemblement démocratique révolutionnaire lancé par Jean-Paul Sartre et David Rousset ; responsable FO de l’Agence France-Presse.

Marcel Baufrère
Marcel Baufrère

Marcel Baufrère naquit dans une famille ouvrière très pauvre. Son père, livreur de glace alimentaire, mourut à la guerre en 1916 et Marcel fut adopté par la Nation. Bien que n’ayant pu exercer une influence sur un fils qu’il ne connut pas, le père de Marcel Baufrère, syndicaliste révolutionnaire, prit sans doute une place au destin de son fils par le souvenir qu’il laissa. L’historien Pierre Goubert, ami d’enfance de Baufrère, raconte dans ses souvenirs Un parcours d’historien, les jeux dans lesquels Marcel tenait le rôle de d’Artagnan. Benjamin d’une famille qui comptait déjà trois filles, Marcel Baufrère put, grâce à une Bourse, poursuivre ses études dans un cours complémentaire et passer le brevet élémentaire. Deux de ses sœurs étaient ouvrières corsetières et l’aînée employée de banque. Vivant de petits métiers, manœuvre, employé de banque, avant de devenir postier, il s’intéressa dès l’âge de treize ans à la politique. Ses sympathies allaient au Parti communiste qui ne possédait pas d’organisation de JC à Saumur (Maine-et-Loire) où il se trouvait à cette époque. Il adhéra donc en 1929 aux Jeunesses socialistes en fondant la section locale des JS tout en restant sur des positions politiques assez proches du PC ce qui provoqua des tensions très fortes avec la Fédération socialiste de Maine-et-Loire.

Marcel Baufrère rencontra alors Louis Bouët* qui mit sa bibliothèque à sa disposition et le fit bénéficier de sa riche expérience politique et syndicale. L’amitié qui se noua avec Louis et Gabrielle Bouët*, militants d’une grande culture joua un rôle déterminant dans l’évolution de Marcel Baufrère qui devint de plus en plus critique envers le PC et, à l’égard de la direction du PS (SFIO). Il se mit à lire les livres de Trotsky, mais c’est seulement après une longue réflexion - et des discussions très poussées avec Louis Bouët* qui le mit en garde contre le « sectarisme » de Léon Trotsky, qu’il admirait tout en se méfiant du « trotskysme » - qu’il se décida à rejoindre les bolcheviks-léninistes. Après l’exclusion de ceux-ci de la SFIO, il resta, cependant, dans les JS où il défendit les thèses trotskystes, notamment au congrès de Moulins.

C’est en octobre 1936 que M. Baufrère démissionna publiquement des JS et rejoignit la Jeunesse socialiste révolutionnaire (JSR) et le Parti ouvrier internationaliste (POI) qui regroupaient les trotskystes depuis juin 1936. Il entraîna avec lui les deux tiers de la section des JS de Saumur et devint le responsable du mouvement en Anjou. Il assura des réunions de propagande et des meetings publics dans la région, en particulier contre les procès de Moscou, et l’influence des trotskystes dans une contrée peu industrialisée fut bien moins marginale que dans d’autres régions.

Établi à Paris en 1938, M. Baufrère qui travailla à la recette principale des PTT devint membre du bureau politique de la JSR et fut élu, un peu plus tard, membre du comité central du POI. En juillet 1938, il participa à une conférence nationale regroupant la JSR, la Jeunesse socialiste ouvrière et paysanne et la Jeunesse socialiste autonome. Il représenta la JSR dans des meetings, puis devint en décembre 1938 gérant de son organe Révolution. Cette responsabilité lui valut une double inculpation alors, qu’au même moment il était poursuivi pour « provocation à l’insoumission » à Saumur. Bien qu’opposé à l’adhésion au PSOP de Marceau Pivert, il s’inclina devant les injonctions de la direction de la IVe Internationale et finit par rejoindre ce parti en mai-juin 1939. Le secrétaire national de la JSOP, Lucien Weitz*, ayant été arrêté en juillet pour délit de presse, c’est M. Baufrère qui assura son intérim à ce poste pour peu de temps, car il fut incarcéré, à son tour le 28 août 1939, et inculpé « d’atteindre à la sûreté extérieure de l’État » en raison d’un article sur le Maroc paru dans Révolution. Condamné à un an de prison, il assista derrière les barreaux de la prison de Fresnes (Seine, Val-de-Marne) à la « drôle de guerre » et à l’invasion allemande tandis que la sécurité militaire le recherchait pour désertion. M. Baufrère fut, d’autre part, révoqué des PTT pour infraction aux décrets-lois de Daladier.

Libéré le 28 juin 1940, il s’ingénia à relier les fils de l’organisation trotskyste et participa en août 1940 à la réunion qui marqua la réorganisation de ce qui allait devenir le POI. M. Baufrère participa à la parution de La Vérité clandestine dès son premier numéro le 1er août 1940 et accomplit en octobre-novembre la première mission de liaison trotskyste en zone sud qui permit de rétablir les contacts avec les militants de Toulouse, Marseille, Lyon et Clermont-Ferrand. Arrêté à Saumur le 12 juillet 1942, il fut libéré grâce à un commissaire de police résistant. Il échappa de justesse à une arrestation à Paris et apprit par un message de camarades emprisonnés que la Gestapo possédait un document - avec biographies et photos de militants trotskystes - où il figurait. Les militants arrêtés ayant été interrogés sur son compte, le bureau politique décida que Marcel Baufrère devait quitter Paris.
Il prit avec sa compagne, Odette Allix, militante trotskyste depuis 1939, l’identité de Lestin et ils se rendirent à Bordeaux où ils participèrent à l’activité clandestine des trotskystes de cette région pendant près d’un an. En septembre 1943, le bureau politique chargea M. Baufrère de réorganiser la région bretonne et d’en prendre la direction. Il se rendit vers la fin de septembre à Brest (Finistère) pour suivre plus particulièrement le « travail allemand » entrepris dans cette ville. Des cellules d’opposants révolutionnaires au nazisme y avaient été constituées dans l’armée allemande par les militants trotskystes. La Gestapo était en éveil et le 7 octobre 1943, Odette et Ferdinand Lestin attirés dans une souricière furent arrêtés avec une quinzaine de camarades bretons, notamment Robert Cruau, tué le jour même.
Subissant les « interrogatoires » habituels très appuyés de la Gestapo de Rennes, Marcel et Odette Baufrère parvinrent à résister et les policiers qui les interrogeaient ne purent pas établir leur véritable identité, pas plus que leur appartenance politique et la nature de leur activité. Transitant avec ses camarades par le camp de Royalieu, Marcel Baufrère prit le chemin de Buchenwald le 21 janvier 1944, sous le nom de Ferdinand Lestin (matricule 41741) et en revint le 29 avril 1945. À Buchenwald, les communistes qui soupçonnaient Ferdinand Lestin d’être trotskyste, l’auraient abandonné à son sort. Il échappa au block des cobayes grâce à l’action de militants trotskystes allemands et autrichiens et à des membres allemands du SAP et du KDP qui parvinrent à le sauver de justesse et le prirent sous leur protection. Il créa une cellule trotskyste internationale, qui publia à la libération du camp la « Déclaration des communistes internationalistes de Buchenwald » (20 avril 1945). (Voir son témoignage dans : René Dazy, Fusillez ces chiens enragés !, Paris, 1981, p. 238-244).

À son retour du camp de concentration, Beaufrère fit une affection pulmonaire à son retour de déportation. Il fut ensuite victime d’un grave accident de voiture en revenant du Mans où il était allé suivre une grève chez Renault. Il réintégra la direction du mouvement trotskyste qui s’était unifiée entre-temps et resta membre du Parti communiste internationaliste jusqu’au 27 mars 1948. À cette date Marcel Baufrère fut exclu du PCI avec d’autres dirigeants du Parti pour avoir donné son adhésion au Rassemblement démocratique révolutionnaire lancé par Jean-Paul Sartre et David Rousset*. Il y resta pendant une courte période, sans vraiment y militer. Devenu militant du syndicat des journalistes Force ouvrière, après sa démission de la CGT en 1952, il travailla durant trente-trois ans à l’Agence France Presse où il fut chef du service des Informations sociales et responsable de la revue de presse hebdomadaire, Liaisons sociales. Il fut délégué syndical Force ouvrière à l’Agence France Presse.

Marcel Beaufrère mourut d’un arrêt cardiaque en 1998, laissant une femme, Odette qui fut aussi journaliste à l’AFP et deux enfants, Marc et Monique qui fut aussi journaliste à Force ouvrière hebdo

Marié à Saumur (Maine-et-Loire) le 28 mai 1936 avec Alice Chouarche puis à Bonneuil-sur-Marne (Seine, Val-de-Marne) le 6 octobre 1938 avec Claire Faget* (il s’agissait d’un mariage blanc pour que cette militante née en Roumanie obtienne la nationalité française), il se remaria à Paris (XVIIe arr.) le 24 avril 1947 avec Odette Allix. Il était père de deux enfants.

Huit mois après sa mort le 1er juin 1998, ses amis Yvonne Filiâtre*, Yvan Craipeau*, Paul Parisot*, Albert Demazière* et Jean-René Chauvin* organisèrent, le 26 janvier 1999, un hommage au siège de l’École émancipée, impasse Crozatier à Paris (XIIe arr.).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article15945, notice BAUFRÈRE Marcel, dit LIBER, DANJOU, MARCEAU, LESTIN Ferdinand, YVAIN ; écrit parfois par erreur BEAUFRÈRE par Jean-Michel Brabant, Rodolphe Prager, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 29 juin 2018.

Par Jean-Michel Brabant, Rodolphe Prager

Marcel Baufrère
Marcel Baufrère
Odette Baufrère, née Allix, 1944
Odette Baufrère, née Allix, 1944
Cliché communiqué par Claudine Pelletier

ŒUVRE : Poèmes dans la revue Maintenant et Anthologie des poètes de Buchenwald. — Collaborations de presse.

SOURCES : La Lutte ouvrière, 1938-1939. — Le Cri des jeunes, 15 mars 1932. — Révolution, 1936-1939. — La Vérité, 11 mai, 4 juin, 13 octobre 1945 et 2 avril 1948. — S. Ketz, De la naissance du GBL à la crise de la LCI 1934-1936), mémoire de maîtrise, Paris I, 1974. — Fac-similé, La Vérité 1940-1944, EDI 1978. — Critique communiste, novembre 1978. — Témoignage autobiographique. — Renseignements recueillis par P. Prager et J. Prugnot. — Ils nous ont quittés, op. cit.Force ouvrière hebdo, n° 2405, 21 octobre 1998. — L’École émancipée, n° 8, 23 février 1999.
Arch. Dép. Seine-Saint-Denis, fonds du PCF, 261J6[62].

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