REVEL Jean-François

Par Philippe Boulanger

Né en le 24 janvier 1924 à Marseille (Bouches-du-Rhône), mort le 30 avril 2006 à Paris ; homme de lettres et académicien ; professeur de philosophie en France, en Algérie, au Mexique et en Italie ; conseiller littéraire et directeur de collections ; éditorialiste à L’Express (1966-1978) puis directeur (1978-1981) ; éditorialiste au Point (1982-2004) et à la radio (RTL) ; président de l’Institut d’histoire sociale (1998-2006).

Élève de Montaigne, libéral convaincu et complexe, attaché aux faits, Jean-François Revel publia de nombreux essais, mêlant humour et humeur, érudition et pédagogie, portant sur une grande variété de thèmes : la littérature, l’histoire de l’art, la gastronomie, la philosophie politique, les relations internationales. Ses livres aux succès notoires furent, par exemple, Ni Marx ni Jésus (1970), qui saluait la révolution libérale venant des États-Unis, et La Tentation totalitaire (1976), qui critiquait le penchant de la gauche à céder au communisme mondial et, surtout, s’interrogeait, dans le sillage de Popper et d’Aron, sur ce penchant de l’être humain à céder à la tentation de la « soumission idéologique ».

Né dans une famille d’origine franc-comtoise, Revel est issu d’un milieu proche de la classe moyenne commerçante du début du XXe siècle. Le père, avec lequel Revel fut en froid durant la guerre – le fils épousa la cause de la Résistance (sous le nom de « Ferral »), le père fut pétainiste –, venait d’un milieu très pauvre. Dans les Mémoires, la mère fut, en revanche, souvent plus en retrait. Durant la guerre, Revel participa en effet à la Résistance, en travaillant notamment avec Auguste Anglès, le critique littéraire qui allait achever une thèse novatrice sur André Gide et la Nouvelle Revue Française (NRF). En 1944, après la Libération, il est chargé de mission au Commissariat de la République de la Région Rhône-Alpes pendant quelques mois.

Enfant de la IIIe République, Revel effectua ses études secondaires à l’École libre de Province. À Lyon, au lycée du Parc, il prépara l’École normale supérieure (ENS) : il fut reçu en 1943, à sa première tentative. Titulaire de son Diplôme d’Études Supérieures (DES, devenu maîtrise) et sans être encore agrégé de philosophie, il enseigna successivement à l’Institut supérieur franco-musulman de Tlemcen (1947-1948), au lycée français et à l’Institut français de Mexico, dit « d’Amérique latine », (début 1950-fin 1952), à l’Institut français et à la Faculté des Lettres de Florence (1952-1956). En France, il prit un poste d’enseignant, d’abord au lycée Faidherbe à Lille (1957-1959) puis au lycée Jean-Baptiste Say à Paris. Il quitta l’Éducation nationale en 1963.

Publiciste à la manière des écrivains du XIXe siècle, témoin des grands défis politiques, économiques, sociaux et idéologiques du XXe siècle, sentinelle du libéralisme au temps du marxisme triomphant, ardent défenseur de la démocratie libérale si combattue et malmenée par les fascismes et les totalitarismes nazi et communiste, Revel occupa donc une place à la fois centrale et marginale dans l’histoire des idées en France : centrale, car il aura participé aux polémiques les plus vives sur les terrains les plus divers et les plus glissants (critique du général de Gaulle et du gaullisme, de l’Union de la gauche, de la victoire socialiste en 1981 ; hostilité à l’égard de la détente et du gorbatchévisme ; méfiance jamais démentie à l’encontre des idéologies et notamment du politiquement correct de la gauche) ; marginale, car sa posture résolument libérale l’aura clairement condamné, à gauche comme à droite, à l’incompréhension irritée ou à l’ostracisme affiché des milieux politiques, médiatiques et académiques français, et que le succès de ses essais rigoureux mais peu universitaires venait aggraver.

Si ce succès éditorial est bien connu, on sait rarement que Revel s’essaya à la politique pratique. Deux ans après l’échec méritant de François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1965, la mouvance de la gauche non communiste entendait bien profiter de l’échéance électorale pour porter un rude coup au régime gaulliste. Elle s’organisa au sein de la Fédération de la Gauche Démocratique et Socialiste (FGDS), dont les deux formations importantes étaient la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) et la Convention pour les Institutions Républicaines (CIR). Revel fut choisi par Mitterrand pour représenter la FGDS aux élections législatives des 5 et 12 mars 1967 dans la VIe circonscription de Neuilly-Puteaux, dans les Hauts-de-Seine. Précision importante : de gauche, Revel n’était pas membre du Parti socialiste, mais de la CIR. Il ne fut donc pas un « candidat socialiste », mais un conventionnel, c’est-à-dire un candidat de la CIR qui militait en faveur de Mitterrand.

Le patron de la FGDS apporta son soutien à son candidat intellectuel. Dans une lettre datée du 7 février 1967, conservée dans le Fonds Revel déposé à la Bibliothèque Nationale de France (BNF), Mitterrand écrivit : « Vous avez toujours lutté aux côtés des républicains dans le combat que nous ne cessons de mener depuis près de neuf ans, afin de rétablir en France la démocratie véritable qui doit succéder au régime de pouvoir personnel ». Mitterrand adouba enfin le candidat Revel : « Aujourd’hui vous défendez le programme de la Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste auprès des électrices et des électeurs de la 6e circonscription des Hauts-de-Seine. Sachez que dans cette tâche, vous avez tout mon appui, au service des idéaux de justice, de démocratie et de progrès que nous servons ensemble. »

Le 19 février, une grande réunion publique fut organisée à l’École des Filles, à Puteaux ; le 28, à 21 heures, un débat s’ouvrit au cinéma « Le Chezy », à Neuilly. D’autres réunions se tinrent dans la circonscription. Revel s’investit dans la campagne : il élabora lui-même le tract de campagne de la FGDS, ce qui incluait le texte et l’emplacement de la photo et des légendes. Violent, le tract visait le régime et la personne du général de Gaulle, cibles de prédilection de la FGDS. « J’ai donc le grand honneur, écrit Revel dans le tract, de solliciter vos suffrages au nom de cette formation, qui poursuit inlassablement le combat engagé à l’automne de 1965 par François Mitterrand, candidat unique de la gauche, puis de tous les républicains, aux élections présidentielles. » Le gaullisme se réduisait, selon lui, à de l’aventurisme, à de la technocratie déshumanisée, à une bombe atomique ruineuse et inutile. Il soulignait également à l’occasion l’insuffisante politique gaulliste de la jeunesse, à une époque où les effectifs étudiants dans les universités françaises ne cessaient de croître. Il accusait le pouvoir gaulliste de n’avoir tenu aucune de ses promesses depuis 1958.

À l’occasion de la campagne, aucune référence ne fut faite au socialisme et encore moins au communisme. En fait, il était davantage un intellectuel de gauche qu’un militant socialiste, un opposant à la « démocrature » gaulliste qu’un partisan du socialisme doctrinaire, un démocrate réformiste plutôt qu’un idéologue révolutionnaire. Une défaite cinglante couronna néanmoins sa campagne. Le nombre de suffrages réunis par le candidat conventionnel se monta seulement à 8 392. Il fut devancé par le communiste Jean-Pierre Ginter et Achille Peretti, maire UDR de Neuilly, qui fut élu député de la 6e circonscription.

L’éloignement d’avec la gauche socialiste s’effectua certainement lentement, mais irrémédiablement. En 1970, le retentissement international de Ni Marx ni Jésus consacra Revel comme un écrivain français favorable à la démocratie libérale américaine plutôt qu’à la révolution prolétarienne, à laquelle la gauche française adhérait encore, quoique de manière moins monolithique depuis 1956. Refusant le totalitarisme religieux ou politique, prenant le parti de la société « ouverte » américaine contre la société « close » socialiste ou fasciste, Revel soutint que la révolution mondiale viendrait des États-Unis, et non de l’URSS, qu’elle serait libérale et non socialiste.

Entre 1976 et son décès, Revel défendit avec force les idées libérales dans ses essais, dans la grande presse (L’Express et Le Point) et à la radio, dans la revue Commentaire (fondée en 1978 par Aron). Il fut aussi l’une des chevilles ouvrières du Comité des intellectuels pour l’Europe des libertés (CIEL), mobilisé entre 1978 et 1986 contre le totalitarisme communiste et au nom de la défense de la dissidence soviétique et est-européenne. 115 intellectuels participèrent à sa fondation en 1978. Revel s’y montra très actif. Par exemple, il présida l’atelier « Éducation et vérité » des rencontres intitulées « Éducation et liberté », organisées à Paris les 14 et 15 juin 1980. Il participa aussi au Comité Permanent du CIEL mis en place en décembre 1982.

En 1998, Revel devint président de l’Institut d’histoire sociale (IHS) fondé par Boris Souvarine*, intellectuel très critique du communisme. L’IHS se consacre à l’étude du communisme, du socialisme, du marxisme et du syndicalisme dans le monde, à travers des revues Est & Ouest, puis, à présent, Histoire & Liberté, qui continue de militer en faveur des droits de l’homme et de disséquer les régimes communistes. Avant d’en être président, Revel fréquenta l’IHS où il collabora avec Branko Lazitch, dont l’expertise sur le monde communiste lui fut d’un grand recours pour la rédaction de ses éditoriaux et de ses essais.

Il n’existe plus aujourd’hui en France d’éditorialiste de la trempe de Revel qui, par sa connaissance fine des dossiers, son savoir encyclopédique et sa liberté de ton, se consacre à la tâche dans laquelle il excellait : clarifier les termes d’une question politique, économique ou sociale pour que s’engage sereinement et honnêtement le débat, sans lequel la démocratie de type parlementaire et libéral ne saurait se consolider. Avec son profil de publiciste du XIXe siècle, Revel aura été peut-être le dernier grand libéral français du XXe siècle.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article159299, notice REVEL Jean-François par Philippe Boulanger, version mise en ligne le 1er juin 2014, dernière modification le 1er juin 2014.

Par Philippe Boulanger

ŒUVRE  : Pour l’Italie, Paris, Julliard, 1958. — Le Style du Général, Paris, Julliard, 1959. — Ni Marx ni Jésus, Paris, Robert Laffont, 1970. — La Tentation totalitaire, Paris, Robert Laffont, 1976. — La Nouvelle Censure, Paris, Robert Laffont, 1977. — La Grâce de l’État, Paris, Grasset, 1981. — Comment les démocraties finissent, Paris, Grasset, 1983. — La Connaissance inutile, Paris, Grasset, 1988. — L’Absolutisme inefficace, Paris, Plon, 1992. — Le Regain démocratique, Paris, Fayard, 1992. — Mémoires, Paris, Plon, 1997. — Fin du siècle des ombres, Paris, Fayard, 1999. — La Grande Parade, Paris, Plon, 2000. — L’Obsession anti-américaine, Paris, Plon, 2002. — Histoire de la philosophie occidentale, Pourquoi des Philosophes, La Cabale des Dévots, préface de Philippe Raynaud, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2013.

SOURCES  : Pierre Boncenne, Pour Jean-François Revel, Paris, Plon, 2006. — Nicolas Lecaussin, « Jean-François Revel », in Mathieu Laine (dir.), Dictionnaire du libéralisme, Paris, Larousse, coll. « A présent », 2012, p. 531-533. — Philippe Boulanger, Jean-François Revel ou la démocratie libérale à l’épreuve du XXe siècle, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Penseurs de la liberté », 2014.

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