RAGON Michel, Camille, Aristide

Par André Derval

Né en 24 juin 1924 à Marseille (Bouches-du-Rhône)  ; élevé à Fontenay-le-Comte (Vendée)  ; écrivain, critique d’art et d’architecture  ; anarchiste.

Michel Ragon, né par un concours de circonstances à Marseille, fut élevé dans une famille vendéenne modeste, composée de paysans et de domestiques. Adopté pupille de la Nation, son père, Aristide Ragon, sous-officier colonial, meurt en 1932. Sa mère, Camille Sourisseau, dut alors subvenir seule aux finances de la famille en travaillant tour à tour comme repasseuse, employée de divers commerces, puis concierge et gardienne d’appartements, à Nantes, durant l’Occupation. Ce fut à cette période (relatée dans Drôles de métiers, 1953) que le jeune Michel débuta dans la vie active à travers une succession de petits boulots - à commencer par celui de saute-ruisseau. Il trouva à satisfaire son immense attirance pour la littérature, en puisant le soir dans les bibliothèques des appartements gardés par sa mère. Dès cette époque, son caractère réfractaire s’affirma et se cabre devant le spectacle quotidien de la violence sociale, auquel s’ajoutait l’oppression nazie. À partir de 1943, le jeune homme profita de ses rares moments de liberté pour rendre visite à René-Guy Cadou. Il s’engagea aux côtés de la Résistance, manqua d’être arrêté et termina l’Occupation dans la clandestinité pour avoir fabriqué des faux papiers et rédigé des tracts antinazis. La Libération le trouve en porte-à-faux avec le jeune milieu littéraire se piquant d’exprimer la voix du peuple, tout en conservant la bienséance bourgeoise ; il décida alors de partir pour Paris afin de soumettre à Henry Poulaille son projet d’une Histoire des écrivains du peuple.

Poulaille, travaillant au service de presse des Éditions Grasset, édita effectivement ses premiers textes et l’aida à fonder la revue Les Cahiers du peuple (1946) qui vint ainsi fédérer– après plusieurs années de dissension – les écrivains prolétariens. Sa rencontre avec Armand Robin lui permit d’être introduit auprès du milieu anarchiste : il se lia rapidement avec le pacifiste Louis Lecoin et le célèbre historien du mouvement ouvrier Édouard Dolléans, qui chercha à l’attirer, sans succès, vers un cursus universitaire. À ces amitiés, s’ajouta en 1947 celle de Maurice Joyeux, libraire anarchiste du Château des brouillards, à Montmartre, qui sera à l’origine du Monde libertaire. Michel Ragon, à travers Maurice Joyeux* à qui il venait apporter Les Écrivains du peuple tout juste publié, entama son compagnonnage avec la Fédération anarchiste dont il ne s’éloignera jamais, sans jamais avoir été adhérent. L’indépendance d’esprit dont il fit preuve le mena ainsi à débuter dès l’année suivante une carrière de critique d’art, proche du groupe COBRA, parallèlement à ses activités de poète (premier recueil de poèmes en 1952) et de romancier. Ces multiples engagements, que Ragon concilia non sans difficulté tout au long des années cinquante, furent cependant mal perçus par ses mentors libertaires, au premier rang desquels Henry Poulaille*.

Après quelques retours aux travaux manuels, en Angleterre et à Paris, il s’installa comme bouquiniste sur les quais de Seine, devenant secrétaire du syndicat et du Prix des bouquinistes en 1954. Le 25 décembre 1950 se maria à Paris (VIIe arr.) avec Sheila Eunice Ward, dont il divorça en décembre 1962. Durant la seconde moitié des années cinquante, il effectua de longs séjours au Japon, aux États-Unis, en Amérique du sud et en Afrique. Sa notoriété de critique d’art alla croissant, jusqu’au début des années soixante, où l’évolution du marché de l’art modifia profondément ses relations avec les galeries et les plasticiens. Entre-temps, Michel Ragon s’était trouvé une nouvelle passion : l’urbanisme et l’architecture. Les conditions de vie dans la France d’après-guerre présentaient de profondes difficultés structurelles et les solutions de grands ensembles retenues par les pouvoirs publics s’avéraient rapidement sources de nouvelles inégalités. Ragon pressentit que la question du logement urbain allait se trouver au centre des préoccupations de l’époque. Il publia Où vivrons-nous demain ? (1963), fonda le GIAP (Groupe international d’architecture prospective, 1965) auquel il participa activement, tint la rubrique « Architecture » dans la revue Planète, et publia divers essais sur l’urbanisme jusqu’à sa monumentale Histoire mondiale de l’architecture et de l’urbanisme modernes (1971-1972).
Le 3 avril 1963 se remarie à Londres (Angleterre) avec Sara Janette Moore, dont il divorce en mai 1968 pour épouser Françoise Antoine, le 24 décembre 1968 à Paris (IVe arr.).

Jusqu’en 1986, date à laquelle il publia une édition définitive de son Histoire de la littérature prolétarienne, Michel Ragon multiplia les articles, romans, essais de critique d’art et d’architecture.

En 1980, il débuta, avec L’Accent de ma mère, un cycle historico-littéraire de cinq ouvrages sur la Vendée, hanté par le spectre des colonnes infernales – nul doute que ce travail littéraire et historique a marqué pour Ragon une sorte de retour à la littérature prolétarienne, qui réussit en outre à susciter un remarquable engouement populaire (Les Mouchoirs rouges de Cholet, 1984) – l’auteur excelle désormais dans l’art de camper ses personnages et parvient à restituer un monde à demi oublié. Fort de cette expérience, et dans le prolongement de son engagement personnel, il bâtit la trame d’un imposant roman–clé : La Mémoire des vaincus (1989). Dans cette grande fresque historique retraçant l’histoire du mouvement libertaire au vingtième siècle, l’écrivain déploie une impressionnante maîtrise dans la conduite du récit, nourri par une abondante documentation. Le livre est si accessible et la démonstration à ce point convaincante que les libraires anarchistes n’hésitent pas à le proposer comme première lecture aux lecteurs curieux de comprendre la pensée et l’histoire anarchistes.

À côté de nombreuses monographies sur des peintres (Karel Appel, Soulages, etc.), Michel Ragon a écrit des biographies de Karl Marx, de François Rabelais, de Gustave Courbet, un essai sur Louise Michel et Georges Clemenceau, et a commencé à publier ses mémoires (D’une berge à l’autre et Le Regard et la Mémoire, 1997) puis en 2014 un Journal d’un critique d’art désabusé. Il a livré en 2008 un Dictionnaire de l’Anarchie, où l’on trouve, aux côtés de Poulaille, Lecoin et Robin, Céline et Dubuffet (qui se considéraient comme anarchistes et que Ragon a également connus). Ces entrées ont créé la polémique au sein de la Fédération anarchiste, qui invite régulièrement Michel Ragon depuis la Libération. Qu’importe, réfractaire aux systèmes, il maintient ses choix et plaide inlassablement, à travers son propre exemple, pour le droit à la différence et à la liberté individuelle.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article159090, notice RAGON Michel, Camille, Aristide par André Derval, version mise en ligne le 20 février 2015, dernière modification le 20 février 2015.

Par André Derval

ŒUVRE :
ROMANS
Drôles de métiers, Albin Michel, 1953. — L’Accent de ma mère, Albin Michel, 1982 ; Plon, « Terre humaine », 1989. — Ma sœur aux yeux d’Asie, Albin Michel, 1982. — La Mémoire des vaincus, Albin Michel, 1989
ESSAIS  : Histoire de la littérature prolétarienne, Albin Michel, 1986. — Histoire mondiale de l’architecture et de l’urbanisme modernes, Albin Michel (1971-1972). — L’Art abstrait, Tomes 3,4,5. Maeght, 1973-1988. — Le Dessin d’humour, Fayard, 1960. — Karel Appel, Galilée, 1988. — Les Ateliers de Soulages, Albin Michel, 1990. — Georges et Louise, Albin Michel, 2000. — Gustave Courbet. Fayard, 2004. — Dictionnaire de l’Anarchie, Albin Michel, 2008.

SOURCES  : Autour de Michel Ragon. Nantes Musée des Beaux-arts, 1984. — Aliette Armel, Les Itinéraires de Michel Ragon. Albin Michel, 1999. — Archives de la critique d’art, Rennes. — Institut Mémoires de l’édition contemporaine, Caen. — État civil.

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