PEYRONEL Évelyne, France [alias « Jacqueline », pseudonyme de Résistance].

Par Pierre Chevalier

Née le 17 septembre 1914 à Marseille (Bouches-du-Rhône), morte le 27 avril 2003 à Mazamet (Tarn) ; professeur d’Anglais ; résistante, (mouvement Combat et agent P2 du réseau étatsunien AKAK (passages en Espagne).

Évelyne Peyronel était issue d’une famille protestante. Elle était la fille de David, Léon Peyronel, avocat maritime à Marseille et de Louise Monod, mathématicienne. Elle fut la dernière née d’une fratrie de cinq enfants. Elle était la cousine de Jacques Monod (1903-1944) qui, avec son épouse Hélène Rives, accueillait depuis 1938 dans leur maison marseillaise des réfugiés autrichiens, allemands, espagnols, tchèques ou juifs. Elle était aussi la belle-sœur d’Étienne Rives, résistant audois.

Ces deux proximités familiales ont déterminé ses activités résistantes.
Professeur d’Anglais au Home catalan de Font-Romeu (Pyrénées-Orientales), elle avait des activités variées dans cet établissement d’altitude.
C’est ainsi que durant l’hiver 1941 son cousin, Jacques Monod, lui envoya deux Tchécoslovaques recherchés par la Gestapo et qui devaient passer en Espagne de façon urgente. Elle s’acquitta efficacement de cette mission. Elle devint alors passeuse et membre du mouvement Combat auquel Jacques appartenait aussi.
À partir de ce premier passage, elle mena une double vie, faite de « son travail normalement [et] les passages tras los pirineos qui avaient lieu pendant [ses] journées libres ou pendant la nuit ». Avertie à l’avance de la nécessité d’un passage par une carte postale ou un coup de téléphone anodin, elle attendait alors de nuit soit dans sa chambre soit dans une cabane en forêt. Venant de la vallée de l’Aude ou par le petit train jaune qui montait de Villefranche-de-Conflent ou encore par le train Toulouse-Latour-de-Carol, les candidats au passage n’étaient pas toujours à l’heure. Il fallait donc attendre qu’elle soit libérée de son travail pour assurer le passage. La directrice du Home catalan ou sa fille se chargeaient alors de cacher le clandestin. Très tôt, cependant, l’internat où elle travaillait fut suspecté par les services de police français. Ainsi, en mai 1941, le secrétariat général pour la police de Vichy écrivit au préfet des Pyrénées-Orientales pour lui indiquer qu’un certain Henri Debaix, élève au Home catalan, avait écrit à André Valois, d’Albi, que « l’éducation est tout ce qu’il y a de plus anglaise étant donné que la directrice est anglaise et naturellement, tout le Home et moi-même, je ne te le cache pas, sommes gaullistes ». Cette lettre du 27 avril 1941 fut interceptée le 29 car le V de Valois « est écrit en caractères de 3 cm et à l’intérieur duquel se trouve « victoire anglaise ».

Le préfet ordonna alors une enquête sur l’établissement. Le 30 mai 1941, le commissaire spécial de Bourg-Madame indiqua que dans cet établissement « l’instruction qui y est donnée aux élèves, l’éducation qu’ils y reçoivent et la tenue de la maison en général seraient ce qu’il y a de plus parfait et de plus complet. Aucune action dans le genre de celle citée dans la lettre n’y a jamais été remarquée ». La directrice, anglaise, Mme veuve Brizard, « femme de haute et vaste culture accueille les enfants de très bonne famille occupant un rang social élevé ». On y précisait aussi que le personnel est composé de la directrice, veuve du médecin fondateur, de deux infirmières, d’une jeune-fille licenciée de nationalité française et d’un père jésuite « dont les sentiments à l’égard du maréchal Pétain ne sauraient être mis en doute ». Enfin, on l’informait que le nom réel de ce jeune homme de 14 ans est Debac. Cependant, dans sa lettre au secrétaire général de la police, en date du 9 juin 1941, le préfet des Pyrénées-Orientales, Raymond de Belot, mentionnait que « le Home catalan ferait l’objet d’une surveillance spéciale et [que] tout fait répréhensible qui viendrait à être relevé ne manquera pas d’être sanctionné ».

Une dénonciation envoyée à la police toulousaine par une jeune fille "écoeurée" qui en était partie ranima la surveillance du Home catalan dès janvier 1942. Dans l’enquête suivant cette dénonciation, il est précisé que le père jésuite se nomme Gallet et qu’il enseigne les Sciences. Mademoiselle Évelyne, France Peyronel enseigne les Lettres. Une certaine Mlle Marguerite Clique, née le 29 novembre 1919 y est infirmière mais aussi monitrice. Elle tient la comptabilité de la maison. Cependant, l’institution paraît toujours bien cotée. Cette bonne impression est peut-être due à la visite de deux gendarmes qui, sous prétexte d’inscrire le fils d’un collègue, ont inspecté la maison avec bienveillance.

Évelyne Peyronel continua, donc, ses passages avec parfois des difficultés comme lors de la visite d’un soldat allemand passablement éméché, alors qu’elle attendait un futur évadé de France ou lorsque certains "passés" lui envoyaient des remerciements pour « votre sœur qui nous a si bien aidé à passer la frontière » dans un courrier expédié de Gibraltar. Il y eut , aussi, des moments dangereux. Évelyne se fit tirer dessus par des soldats allemands. Une autre fois, elle passa plusieurs évadés avec une amie qui l’aidait, parfois. L’un d’entre eux chuta dans un ravin entrainant tout le groupe, elles réussirent à s’en tirer avec l’aide du beau-frère d’Évelyne, Étienne Rives qu’elle avait pu faire prévenir après qu’elles aient cherché du secours autour de Font-Romeu et qu’on leur ait refusé cette aide en assortissant ces propos de menaces.
Elle ne passait que des petits groupes (quatre personnes était un maximum) par plus ou moins les mêmes chemins longs, en fond de vallée, en traversant les ruisseaux. Elle évitait les villages de Bolquère, Eyne et Llo et grimpait sur la rive gauche pour passer le col de Núria (en fait col d’Eyne, 2683 m.) qui permettait d’atteindre le sanctuaire en territoire espagnol. Cela prenait 5 à 6 heures selon Évelyne. Cependant en arrivant à Núria, beaucoup de fugitifs étaient arrêtés par les gardes civils et se retrouvaient dans des prisons puis des camps en Espagne.

En 1943, Évelyne fut avertie par un employé du Home catalan, réfugié espagnol, qu’elle allait être arrêtée par la Gestapo (ou plus certainement la Grenzpolizei). Ce dernier le tenait d’un professeur de gymnastique en convalescence au collège d’altitude d’Odeillo, lui-même interné dans une geôle de la Gestapo, dans le sous-sol de la villa Thatos. Évelyne s’enfuit de Font-Romeu, prit le train jaune, puis à Latour-de-Carol le train pour Toulouse, après avoir confié un neveu, venu du Maroc se faire soigner, à la garde de la directrice. Vint alors le second temps de sa Résistance.

Camille Fort, Rolland dans la Résistance, chef du réseau Akak, la rencontra fortuitement rue Bayard à Toulouse. Elle accepta d’intégrer son réseau et devint « Jacqueline », agent P2. Il lui avait déjà proposé de travailler dans son réseau, mais elle avait décliné l’offre. Ce réseau était subordonné à l’OSS (Office of Strategic Services). Le rôle de Jacqueline était de collecter, à travers bien des régions de France, les documents fournis par les agents recruté par Rolland. Elle n’était en rapport qu’avec un agent par région. Elle rapportait ces documents à Toulouse les tapait à la machine et les donnaient à Rolland et à Castillo, son frère, qui les géraient avant de les remettre à un cheminot qui les acheminait à Barcelone, où étaient installés les services de l’OSS. Jacqueline devait donc beaucoup voyager ce qui augmentait les risque d’être arrêtée. Sa présence d’esprit et son sang-froid lui sauvèrent souvent la vie. La chance aussi l’aida par exemple lorsqu’elle subit, lors d’un départ, un attentat, rue d’Alsace à Toulouse, puis le 27 mai 1944, le bombardement de Marseille. Elle fut même un temps portée disparue.

Rolland fut arrêté le 22 juin 1944, au PC d’Akak à Toulouse. Lorsque Jacqueline, revenant de Marseille, se présenta à cette adresse avec Brutus, du réseau Akak de Marseille (il s’agit peut-être du lieutenant-colonel André Boyer, alias Brutus) elle fut prévenue discrètement du danger qui les attendait. Les deux résistants parvinrent à fuir et à se réfugier dans un hôtel de passe connu par la Résistance pour se discrétion. C’est une amie de Font-Romeu qui vint la voir le lendemain. Elle se réfugia dans le Tarn, chez sa sœur et son mari, Étienne Rives. Le lendemain de l’arrivée une descente de la Gestapo venait les cueillir, mais ils parvinrent à échapper, sauf un garçon qui ne parla pas. Jacqueline tenta alors de rejoindre un maquis de l’Aude dans la Montagne Noire où étaient réfugiés d’autres membres d’Akak, dont le frère de Rolland, Castillo, qui dirigeait ce maquis. Pour y arriver elle dut se réfugier chez un oncle à Montferrand, où deux cousins se cachaient en attendant de rejoindre le maquis du Tarn. Toute la Montagne Noire était truffée de maquis, plus de 800 hommes s’y étaient regroupés selon Edmond Durand. Arrivée au maquis elle continua de porter des messages sur les chemins pour la résistance. Elle utilisait souvent la propriété du « grand-père » Rives (les Escoussols à Cuxac-Cabardès dans l’Aude) lors de ses virées à bicyclette pour le courrier de la Résistance. Elle participa à réunir la rançon pour faire libérer Rolland que le capitaine Léon Tréboul, ami de Rolland et membre des Services spéciaux avaient négocié avec les tortionnaires de la Gestapo du 2 rue Maignac à Toulouse où il était retenu.

Le 20 octobre 1945, on la sait à Font-Romeu puisqu’elle fut le témoin de Jacqueline Bureau pour son mariage avec Pierre Tennenbaum. Jacqueline Bureau était divorcée de Vital Gayman, adjoint de Marty à Albacete, puis dissident du Parti communiste après le pacte Germano-Soviétique. On peut supposer qu’elle était l’amie qui aida à passer en Espagne et qui rencontra Jacqueline dans la maison de passe après l’arrestation de Rolland, d’autant plus que le père de Jacqueline Bureau habitait Toulouse. Peut-être fit-elle, elle-même partie du réseau Akak qui est crédité de deux agents à Font-Romeu.

Évelyne Peyronel poursuivit une carrière dans l’enseignement public. Elle fut notamment en poste au lycée français de Vienne (Autriche).

Elle était chevalier de la Légion d’Honneur. Elle reçut la Croix du combattant 1939-1945 et la Medal of Freedom des USA.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article158808, notice PEYRONEL Évelyne, France [alias « Jacqueline », pseudonyme de Résistance]. par Pierre Chevalier, version mise en ligne le 10 mai 2014, dernière modification le 30 juillet 2014.

Par Pierre Chevalier

ŒUVRE : Témoignage d’Évelyne Peyronel aux Archives départementales de l’Hérault. — Traduction de l’anglais au français du livre d’Anthony Read et David Fischer, Opération Lucy. Le réseau d’espionnage le plus secret de la Seconde Guerre mondiale, Paris, Fayard, 1982.
SOURCES : SHD/GR 16P 228886, rapport fait par (Rolland) Camille Fort pour la France combattante. — Arch. Dép. Pyrénées-Orientales, 31 W 57, 31 W 84, 31 W 241 et 31 W 251. — Pierre Chevalier, « Vital Gayman (1897-1985) à Font-Romeu (Pyrénées-Orientales) de 1940 à 1944 », Le Midi Rouge, bulletin de l’Association Maitron Languedoc-Roussillon, 18, 2011, pp. 30-33. — Edmond Durand, Voyage à travers la Montagne Noire, Albi, Imprimerie coopérative du Sud-Est, 1948, 95 p. [p. 95]. — Émilienne Eychenne, Les portes de la Liberté. Le franchissement clandestin de la frontière espagnole dans les Pyrénées-Orientales de 1939 à 1945, Toulouse, Privat, 1985, 285 p. [p. 81, p. 216]. — Lucien Maury, (dir.), La Résistance audoise, tome 1, deuxième édition, Carcassonne, 2002, 317 p. [pp. 133-137]. — Robert Mencherini, Midi rouge, Ombres lumières. Histoire politique et sociale de Marseille et des Bouches-du-Rhône, 1930-1950, tome 3, Résistance et Occupation, Syllepse, 2011. — Jacques Poujol, Protestants dans la France en Guerre, 1939-1945. Dictionnaire thématique et biographique, Paris, Les Éditions de Paris Max Chaleil, 2000, p. 255. — Le Monde des Anciens, 19, mensuel des anciens élèves [du lycée français] de Vienne, p. 21 : photographie d’Évelyne Peyronnel avec ses élèves de la 3e B 1 de Vienne, Autriche). — site http://jf.peyronel.pagesperso-orange.fr/genealogie_b.htm consulté en avril 2011 par André Balent. — Notes d’André Balent

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