BATAILLE Georges

Par Charles Jacquier

Né le 10 septembre 1897 à Billom (Puy-de Dôme), mort le 8 juillet 1962 à Paris ; écrivain et philosophe, collaborateur de La Critique sociale, fondateur de Contre-Attaque (Union de lutte des intellectuels révolutionnaires).

Georges Bataille fit ses études à Reims (Marne), puis à Épernay. Après s’être inscrit au séminaire de Saint-Flour (Cantal), il entra à l’École des Chartes à Paris. En 1922, il soutint sa thèse et fut nommé archiviste-paléographe. La même année, il obtint un poste de bibliothécaire-stagiaire à la Bibliothèque Nationale, au département des imprimés. Il fit la connaissance de Michel Leiris et André Masson en 1924, mais ne rallia pas les surréalistes, l’année suivante, comme ses nouveaux amis. En 1925, à la demande de Leiris, il transcrivit en français moderne des poèmes médiévaux dénués de sens (fatrasies), qui paraîtront dans le n° 6 de La Révolution surréaliste. En 1929, il devint le secrétaire général d’une nouvelle revue, Documents, dirigée par Carl Einstein. L’année suivante, il prit l’initiative, avec Robert Desnos, d’un violent pamphlet collectif contre André Breton, « Un cadavre », auxquels participèrent également Georges Ribemont-Dessaignes, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Roger Vitrac, Michel Leiris, Georges Limbour, Jacques-André Boiffard, Max Morise, Jacques Baron et Alejo Carpentier.

En 1931, Georges Bataille fit la connaissance de Boris Souvarine et adhéra au Cercle communiste démocratique. Il collabora régulièrement à La Critique sociale à partir du n° 3 (octobre 1931), et Jean Piel a pu parler de « sa fréquentation presque quotidienne des hommes momentanément groupés autour de cette revue ». Il partageait les orientations antistaliniennes de ses animateurs, comme l’indique, par exemple, l’appel en faveur de Victor Serge qu’il signa avec Lucien Laurat, Jacques Mesnil, Pierre Pascal* et B. Souvarine. En 1933, il consacra deux articles importants à « La structure psychologique du fascisme », et eut, en 1934, un projet de livre sur Le Fascisme en France qu’il ne mena pas à terme. Son nom figurait aux côtés de ceux de Pierre Kaan, Aimé Patri* et Michel Leiris, parmi les intervenants du cours de sociologie des groupes d’études de Masses (n° 10, 10 octobre 1933), mais selon René Lefeuvre, « il n’appartint pas en tant que tel au groupe Masses ». À cette époque, un jeune militant du CCD, Jean Rabaut, le décrit comme « un gros homme jeune, rose et gominé, avec une expression de chanoine à passions honteuses, qui déclare que la démoralisation est l’état le plus souhaitable ».
Dans les débats internes du CCD, les positions de Bataille étaient loin de faire l’unanimité. Simone Weil qui participait souvent à ces discussions, sans être formellement membre du Cercle, a résumé ainsi les divergences de fond qui s’étaient établies entre ses principaux militants : « Or la révolution est pour lui le triomphe de l’irrationnel, pour moi, du rationnel ; pour lui une catastrophe, pour moi, une action méthodique où il faut s’efforcer de limiter les dégâts ; pour lui la libération des instincts, et notamment de ceux considérés comme pathologiques, pour moi, une moralité supérieure [...] Comment cohabiter dans une même organisation révolutionnaire quand on entend de part et d’autre par révolution deux choses contraires ? « Analyse confirmée a posteriori par Jean Dautry, selon lequel « le Cercle était divisé entre ceux qui considéraient la révolution comme un idéal moral, un absolu, comme Pierre Kaan, et ceux qui y voyaient une explosion de l’irrationnel ». Néanmoins, Bataille faisait encore partie du Cercle en 1934, au moment des journées des 6 et 12 février, et c’est comme tel qu’il participa à cette dernière manifestation, peu de temps avant le commencement de la fin pour ce groupe, victime, à la fois, de ses propres contradictions internes et des changements du paysage politique après les événements de février 1934.

Le 7 octobre 1935, paraissait le manifeste de Contre-Attaque qui scellait la réconciliation de Bataille et de Breton et prétendait créer une organisation indépendante d’intellectuels révolutionnaires, rivalisant avec l’AEAR, inféodée au PCF. Il est probable que, pour les anciens du Cercle, tel Dautry, ce nouveau groupe représentait « la possibilité de sortir d’un cul-de-sac et le moyen d’unir l’esprit anarchiste à un certain degré d’efficacité », ce dernier ayant déjà derrière lui des années de militantisme aux frontières de l’ultra-gauche communiste et de l’anarchisme. Le Combat marxiste (n° 26, décembre 1935) publia les extraits essentiels de la Résolution fondatrice, en spécifiant qu’elle émanait « d’un groupe de camarades tels que André Breton, Paul Éluard, Georges Bataille, Jean Dautry*, etc.... » La revue émettait, toutefois, « les plus expresses réserves sur les points 12 et 13 » car « la violence physique si elle est souvent une conséquence inévitable de l’insurrection révolutionnaire ne saurait être considérée comme une attitude révolutionnaire, en soi ». Enfin, elle rejetait l’appel à une « exaltation affective et au fanatisme » comme un « retour au socialisme utopique ». Malgré ces restrictions, la création de ce groupe était jugée suffisamment « nécessaire » et « intéressante » pour affirmer suivre son développement avec « sympathie » et espérer qu’il se débarrasse « de ses dernières scories de romantisme ».
Le groupement annonçait la parution, à partir de janvier 1936, des Cahiers de Contre-Attaque, en particulier en ce qui concernait Bataille, Mort aux esclaves et L’Autorité, les foules et les chefs (avec André Breton), Front populaire dans la rue, La Vie de famille (avec Jean Bernier), La Patrie ou la terre (avec Pierre Kaan). Des problèmes financiers empêcheront ces parutions, à l’exception de Front populaire dans la rue (mai 1936), texte d’une intervention de Georges Bataille à la réunion de Contre-Attaque du 24 novembre 1935. L’adresse figurant sur cette brochure était celle de Jean Dautry et l’impression avait été réalisée par l’imprimerie « La Laborieuse », à Nîmes dont s’occupait André Prudhommeaux en même temps que de Terre libre, l’organe de la Fédération anarchiste de langue française. Ce journal publia en trois livraisons (n° 37 à 39, 8-10 au 5-11-1937) l’article des Cahiers de Contre-Attaque, « Vers la révolution réelle », avec le commentaire suivant : « Il est, en effet, typique et encourageant que même des hommes étrangers à nos conceptions s’approchent aujourd’hui de nos idées sur la révolution ».
« La direction de Contre-Attaque était confiée à un bureau exécutif, qui comprenait Bataille, Breton, Péret, Georges Gillet, Dautry, Pastoureau et Acker » (Short). Breton n’assistant que très irrégulièrement à ces réunions, la direction effective revenait à Bataille. Le groupe compta, pendant l’hiver 1935-1936, de cinquante à soixante-dix membres à Paris, organisés en deux groupes géographiques : le groupe Sade sur la rive droite, et le groupe Marat sur la rive gauche, les deux principaux dirigeants appartenant au groupe Sade. En dehors des Cahiers et des tracts et déclarations collectives publiés par le groupe, l’essentiel de son activité consista à organiser des réunions publiques qui se tenaient, la plupart du temps, dans le Grenier des Augustins, sis 7 rue des Grands-Augustins, grâce à Jean-Louis Barrault. Outre la réunion déjà mentionnée, Breton et Bataille parlèrent le 8 décembre 1935 de « L’exaltation affective et les mouvements politiques », et, le 5 janvier 1936, avec Maurice Heine et Benjamin Péret, ils stigmatisèrent « l’abandon de la position révolutionnaire » sur la question de la patrie et de la famille. À la suite de l’attaque contre Léon Blum par des militants d’extrême droite, Contre-Attaque descendit dans la rue pour distribuer à la manifestation de protestation un appel à « l’offensive révolutionnaire » contre les fascistes.
Le tract « Sous le feu des canons français » marqua l’irruption des questions internationales dans le cadre de la lutte antifasciste, Contre-Attaque rejetant par principe toute Union sacrée face à un péril extérieur. Cette condamnation de « l’Union de la nation française », prônée par le PCF depuis son tournant de l’année précédente, se poursuivit avec le tract « Travailleurs, vous êtes trahis ! », écrit par Bataille en collaboration avec Lucie Colliard et Jean Bernier*, sans mention de Contre-Attaque. Par contre, il était fait mention d’un « Comité contre l’Union sacrée » dont le bureau provisoire comprenait, outre les trois rédacteurs du texte, Jean Dautry*, Gaston Ferdière et Georges Michon*, les adhésions et souscriptions étant reçues au domicile de Lucie Colliard. Le texte fut repris, notamment, dans La Révolution prolétarienne (n° 219, 25 mars 1936). La publication de ce tract entraîna une mise au point des surréalistes enregistrant « avec satisfaction » la dissolution du groupe, en raison de ses « tendances dites ’surfascistes’ », par référence à la volonté de Bataille d’utiliser certaines des armes du fascisme pour mieux le combattre.
Il n’y aura pas de suite à cette première prise de position, Bataille publiant en juin de la même année le n° 1 d’Acéphale, très éloigné des préoccupations des milieux révolutionnaires, puis participant à la fondation du Collège de sociologie. Selon Henri Dubief, « dans l’histoire [...] de l’ultra-gauche entre les deux guerres, l’importance de Contre-Attaque [...] tient à la personne de ses deux animateurs Georges Bataille et André Breton », les analyses de Contre-Attaque étant « celles de Bataille ».
Bataille signa la protestation des intellectuels de gauche, non soumis au stalinisme, sur le procès de Moscou d’août 1936, l’« Appel aux hommes ». Dans sa réponse à Maurice Dommanget qui avait sollicité sa signature, il écrivait, expliquant son éloignement du mouvement révolutionnaire : « Je pense cependant que cette protestation a beaucoup moins de sens que le procès lui-même qui restera, n’importe comment, l’un des signes les plus expressifs de temps que personne n’aurait osé prévoir aussi sombres. Depuis quelques années que la nuit tombe, on peut dire qu’elle est aujourd’hui complètement noire et ceux qui se condamnent encore à protester contre une aussi accablante obscurité n’arriveront guère qu’à en souffrir un peu plus ». D’autre part, Bataille signa avec Roger Caillois et Michel Leiris une « déclaration du Collège de sociologie sur la crise internationale » au moment des accords de Munich dans laquelle était dénoncée la « dévirilisation de l’homme » dont la cause se trouvait « dans le relâchement des liens actuels de la société [...] en raison du développement de l’individualisme bourgeois ».
À partir de janvier 1934, Bataille suivit régulièrement jusqu’à la guerre le séminaire d’Alexandre Kojève sur La Phénoménologie de l’esprit de Hegel, à l’École pratique des hautes études, qui devait exercer sur sa pensée une influence déterminante. Kojève y présentait une « véritable conception terroriste, cynique de la politique », s’attachant à démontrer que l’histoire n’était qu’un chaos d’où pouvaient sortir un ordre nouveau et une rationalité supérieure « grâce à l’action démiurgique de quelques tyrans-philosophes ». Selon Daniel Lindenberg, pour Kojève, « l’important n’est pas l’émancipation du prolétariat, de l’esclave face au maître, mais leur lutte à mort d’où émergera un futur État planétaire, clé de toute l’affaire ».

Durant l’hiver 1939-1940, devenu sceptique et « plus du tout "défense » des démocraties », il déclara à Raymond Queneau ne « plus avoir rien à voir avec la politique ». En 1941, selon Jean Piel, il ne voyait « pas d’issue possible rationnellement à cette guerre » et pas de dénouement survenir avant « trente ans ». Il observa un attentisme prudent durant tout le conflit et se consacra à ses travaux littéraires et philosophiques, publiant L’Expérience intérieure chez Gallimard en 1943. S’il est, peut-être, excessif de parler comme Souvarine de sa « fascination » pour Hitler, il faut noter que Denis de Rougemont écrivait, de New York, dans son journal en date du 16 février 1942, qu’André Masson venait « de recevoir une lettre de Georges Bataille disant de Paris (avec enthousiasme) : "Et ça sent de plus en plus le cadavre." »
Après la Seconde Guerre mondiale, Bataille, comme la plus grande partie de l’intelligentsia française, adopta une position de complaisance extrême envers le stalinisme et l’Union soviétique, ainsi que l’attestent ses écrits au moment de l’affaire Kravchenko. Rendant compte du livre du transfuge soviétique, il affirmait « la stérilité d’un anticommunisme effrayé » et soulignait « la faiblesse des critiques opposées aux duretés de l’industrialisation », la politique stalinienne étant « la réponse rigoureuse, très rigoureuse, à une nécessité économique ordonnée, qui en fait appelle une extrême rigueur ». Bataille était bien loin de souligner, comme en 1933, « certaines coïncidences de résultats du fascisme et du bolchevisme », alors qu’il jugeait, en 1948, ces comparaisons « douteuses ». Un des premiers collaborateurs de Critique, revue fondée par Bataille en 1946, Pierre Prévost, estima, qu’à propos du PCF et de l’URSS, « la prudence de Bataille frisait la prise de position favorable ».
Après la mort de Staline et la révolution hongroise, Bataille ne revint pas à une critique radicale du stalinisme mais, comme de nombreux intellectuels français, prit ses distances avec « une horreur anachronique », dont la « nécessité » était désormais « dépassée », justifiant par là même sa précédente acceptation de la terreur au nom des nécessités de l’accumulation, et passant par profits et pertes l’immense massacre perpétré sous l’appellation fallacieuse de « construction du socialisme ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article15880, notice BATAILLE Georges par Charles Jacquier, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 13 novembre 2019.

Par Charles Jacquier

ŒUVRE : Œuvres complètes en cours de parution (Gallimard). Les textes politiques concernant La Critique sociale et Contre-Attaque ont été publiés dans les volumes I et II.

SOURCES : Journaux cités. — Fonds Maurice Dommanget, IFHS. — « Hommage à Georges Bataille », Critique, n° 195-196, août-septembre 1963. — G. B., « Le cauchemar de la tension présente » (lettre à Kostas Axelos), Opus international, n° 7, juin 1968. — Robert Stuart Short, « Contre-Attaque », Ferdinand Alquié (dir.), Entretiens sur le Surréalisme, Mouton, 1968. — Denis de Rougemont, Journal d’une époque 1926-1946, Gallimard, 1968. — Henri Dubief, « Témoignage sur Contre-Attaque », Textures, n° 6, 1970. — Jean Rabaut, Tout est possible ! Denoël-Gauthier, 1974. — Simone Pétrement, La Vie de Simone Weil, t. I, Fayard, 1978. — Tracts surréalistes et déclarations collectives, tome I, Losfeld, 1980. — Boris Souvarine, Prologue à la réimpression de La Critique sociale, La Différence, 1983 — Pierre Prévost, Rencontre Georges Bataille, Jean-Michel Place, 1987. — Michel Surya, Georges Bataille. La Mort à l’œuvre, Séguier, 1987, et notre mise au point sur cet ouvrage dans L’École émancipée, n° 9, 20 janvier 1988. — Daniel Lindenberg, Les Années souterraines 1937-1947, La Découverte, 1990. — Notes de Jean-Louis Panné.

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