PIENKNY Jeannette (HABEL Janette, Clélia, Dominique)

Par Jean-Paul Salles

Née le 18 mars 1938 à Paris (Xe arr.) ; politologue spécialiste de l’Amérique latine, maître de conférences à l’Université de Marne-la-Vallée et à l’IHEAL-Paris (Institut des Hautes Etudes de l’Amérique latine), militante à l’UEC, a participé à la création de la JCR en 1966 puis à celle de la LC/LCR, dont elle a été longtemps une dirigeante ; membre de la Coordination nationale du Front de Gauche.

Jeannette Pienkny est la fille d’un militant communiste né à Lodz, en Pologne. Sur les cinq enfants de la famille paternelle, deux furent membres PC, deux du Bund, et une fut anarchiste. Dans l’impossibilité de continuer ses études à l’université du fait de lois antisémites, son père, né en 1905, arriva à Berlin en 1926-1927 où il travailla chez son frère dans la confection. Il avait des contacts avec les juifs de l’opposition de gauche. Arrêté un moment dans cette ville, il partit pour la Belgique puis pour Paris. Sa mère Chaja Liba née de Wolf Wajnberg et de Chana Perla Rajs, décédée en 2013, était couturière à domicile, issue d’une famille juive de Lublin qui disparut dans les camps de concentration.

En 1940, son père s’engagea dans l’armée française, dans le 21e Régiment de Marche des Volontaires Etrangers (RMVE). Il fut fait prisonnier et ne revint qu’en 1945. Jeannette ne découvrit donc son père qu’à l’âge de sept ans. Pendant la guerre, elle avait été cachée chez la famille Avant habitant un village de l’Yonne appelé Les Sièges. Sa mère venait la voir très régulièrement depuis Paris, cachant son étoile jaune sous la bride de son sac. Revenu des camps de prisonniers, seul rescapé de la Shoah avec l’un de ses frères, son père rompit avec son passé notamment après le procès dit des Blouses blanches, au cours duquel comparurent des médecins juifs accusés d’avoir attenté à la vie de Staline. Bien qu’éloigné de la politique, c’était un lecteur attentif, il suivit l’actualité avec Unser Wort, un journal socialiste, et Nayè Presse d’orientation communiste, deux publications en yiddish. Antisioniste, il ne se rendit jamais en Israël. Gravement déprimé il mourut en 1991.

Dans les années 1950, Jeannette retrouvait des amies juives proches de l’Hachomer Hatzaïr (mouvement sioniste socialiste) place de la République à Paris. Domiciliée dans le Xe arr. de Paris, élève au lycée Hélène-Boucher, elle fut attirée par sa professeur de philosophie Madame Dambuyant, résistante, militante du PC. Elle rencontra Juliette Minces le jour de la mort de Staline, mais perplexe elle n’en mesure pas la portée. Étudiante en Propédeutique (Lettres Modernes) à la Sorbonne, elle milita à l’UEC, bientôt secrétaire de son cercle auquel participa Jean-François Kahn. Elle devint membre de la direction de l’UEC, seule femme au Bureau national. Elle assista à la montée de la contestation dans l’UEC, dans le contexte de la fin de la Guerre d’Algérie. Le 27 octobre 1960, elle participa au rassemblement à la Mutualité appelé par l’UNEF et à la manifestation qui a suivi, contre l’avis du PC. Elle côtoya Philippe Robrieux*, Serge Depaquit, Jean-François Kahn. Elle fut également très liée aux Lettres françaises et participa aux débats politiques et poétiques organisés par son directeur Pierre Daix*, auteur d’une anthologie de la poésie française, chez qui elle se rend souvent les week-ends. Dans une ambiance chaleureuse, elle découvrit des poèmes lus par de jeunes comédiens (par exemple Le cimetière de Lofoten de Milosz) et les films de la Nouvelle Vague, elle rencontra Marcel Carné et participa à un débat sur son film Les Tricheurs. Elle fut subjuguée par le roman de Claude Simon, La Route des Flandres. Elle interviewa donc le futur prix Nobel de littérature pour Clarté, le journal de l’UEC le rencontrant à de nombreuses reprises. Il lui expliqua sa démarche d’écrivain (le Nouveau Roman) et le raisons de sa signature du Manifeste des 121, en solidarité avec les insoumis et déserteurs de la Guerre d’Algérie. Elle écrivit dans Clarté sous des pseudonymes (J. Senlis, Clémentine, J. Sellier) et dans la revue Partisans dirigée par François Maspero, puis pour Les Temps Modernes sous le nom de Janette Habel, son pseudonyme le plus usité (suggéré par Denis Berger), c’est sous ce pseudonyme qu’elle critiqua Jacques Arnault, du mensuel communiste La Nouvelle Critique.

C’est par sa professeur de philosophie et par son amie Ania Francos auteur de La fête cubaine (1961) qu’elle entendit parler de la révolution cubaine. Elle rendit à La Havane en 1962, dans le cadre d’une délégation de l’UEC, pour le 26 juillet, date anniversaire de l’attaque de la Caserne de la Moncada par Fidel Castro et ses camarades, le 26 juillet 1953. Elle se trouva plongée dans le tourbillon de la jeune révolution : joie intense, controverses nocturnes entre révolutionnaires venus d’Amérique latine, d’Afrique, d’Asie et du monde entier, Amilcar Cabral, Ben Barka, dirigeants du FNL vietnamien … Lors du meeting monstre du 26 juillet 1962 à La Havane, Janette fut à la tribune. Elle revient à Cuba la veille de la crise des fusées en octobre 1962, revêtant même l’uniforme des nouvelles milices populaires créées par Fidel Castro et Che Guevara. Elle y fit de longs séjours en 1963, 1964 et 1965 en compagnie de son amie Michèle Firk. En France, elle décrivit avec enthousiasme la société cubaine en révolution, le contraire de l’URSS sous le joug des héritiers de Staline. Elle était très au fait de la politique locale, des débats politiques entre Fidel Castro et le Che, qu’elle avait approché à La Havane. C’est elle qui rapporta son livre Le Socialisme et l’Homme qui fut publié d’abord en polycopié par le secteur Lettres de l’UEC parisienne, puis par François Maspero* avec qui elle s’était liée d’amitié. Après la mort du Che – il fut tué le 9 octobre 1967 -, elle participa aux côtés d’Ernest Mandel et de Maurice Nadeau à l’hommage que lui rendit la JCR, à la Mutualité à Paris, le 19 octobre 1967. Elie Kagan prit les photos. Ce soir-là, sa voix, « ordinairement haut perchée, prenante, semblait rouler sur de brefs sanglots » (Hamon, Rotman).

Aux côtés d’Alain Krivine, de Daniel Bensaïd et d’Henri Weber, exclus de l’UEC parce qu’ils furent soupçonnés d’être trotskystes, elle participe le 2 avril 1966 à la création de la JCR, dont elle resta pendant longtemps une des rares femmes dirigeantes, la seule au Bureau Politique. Elle vécut pleinement Mai 68. À l’époque secrétaire du cercle Renault de la JCR, on la voit sur une photo près d’Alain Krivine devant l’usine Renault à Boulogne-Billancourt, quand les étudiants de la Sorbonne tentent la jonction avec les ouvriers. Plus besoin d’aller chercher la révolution dans la Caraïbe, elle était ici, sur les rives de la Seine ! Mais ce n’est pas le choix que fait son amie Michèle Firk qui rejoignit la guérilla guatémaltèque des FAR et mourut le 8 septembre 1968 au Guatemala. Au moment où les policiers allaient l’arrêter, elle se tira une balle dans la bouche car elle avait peur de parler sous la torture. Elle avait trente-et-un ans.

Membre de la Ligue communiste à sa création en 1969, Janette Habel fit partie de son Bureau politique, animant les stages consacrés à l’Amérique latine et en charge du « travail ouvrier ». Privilégiant l’implantation dans les entreprises et le militantisme dans les syndicats, elle fut responsable de la Commission nationale CGT de la Ligue. Elle fut très hostile au cours « substitutiste » qui avait prévalu un moment avec l’attaque du meeting d’Ordre Nouveau, le 21 juin 1973, suivi de la dissolution de la Ligue. La LC la présenta aux élections législatives des 4 et 11 mars 1973, dans la 4e circonscription du Rhône, à Lyon. Mariée le 17 décembre 1970 à Paris (XVe arr.) au docteur André Grimaldi aujourd’hui professeur de Diabétologie à la Pitié-Salpêtrière, ils eurent deux enfants, Judith et David. Faisant partie le plus souvent de la tendance majoritaire de la Ligue, avec Alain Krivine et Daniel Bensaïd, elle se positionna toujours en faveur de l’orientation la moins gauchiste, la plus unitaire. Elle assista, catastrophée, à la crise de la fin des années 1970 et s’opposa à l’idée de fusion avec le courant Lambertiste, démarche qui aboutit à la scission et au découragement de nombreux militants qui partirent. La décennie 1980 fut difficile. Tout en restant au BP, mais également membre du secrétariat unifié (SU) l’exécutif de la IVe Internationale, elle s’investit de plus en plus dans le travail international.

Et en même temps, elle s’interrogea sur son avenir professionnel, sentant ce qu’avait de précaire son statut de permanente. En 1968, elle avait presque fini une thèse sur l’organisation du travail à Cuba, sous la direction du professeur d’économie Henri Bartoli. Le manuscrit fut emporté par la police lors d’une perquisition. Malgré sa récupération auprès de la police plusieurs années plus tard grâce à l’obligeance d’H. Bartoli, Janette avait laissé tomber les études, comme la plupart de ses camarades dirigeants. Pressentant les lourdes conséquences pour Cuba de l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev en URSS (1985) – elle écrit sur cette question de longs articles pour Inprecor -, elle décida de préparer à nouveau une thèse sur Cuba. Après une longue absence, elle y retourna souvent. Elle soutint sa thèse en 1994, devant un jury composé de Georges Couffignal, Hélène Rivière d’Arc, Jean-Marie Vincent et son directeur de recherches, le sociologue Pierre-Philippe Rey. Pendant la préparation, elle avait obtenu des charges de cours à l’université de Rouen, à Paris VIII et à l’Institut des Hautes Études de l’Amérique latine (IHEAL). Elle devint maître de conférences à l’Université de Marne-la-Vallée et assura plus tard des cours sur l’Amérique latine contemporaine en Relations Internationales à l’IRIS (Institut des Relations Internationales et Stratégiques). Ses publications sur Cuba – notamment Ruptures à Cuba. Le castrisme en crise préfacé par François Maspero (Paris, La Brèche, 1989, 1992), traduit en anglais, espagnol (Mexique), allemand, italien, japonais, arabe – lui permirent d’obtenir une réelle reconnaissance académique. Elle fut désormais fréquemment sollicitée par les médias pour décrypter l’évolution politique cubaine et latino américaine.

Encore membre du BP de la LCR jusqu’en 2000, elle resta au Comité central de l’organisation jusqu’à son départ, en 2004-2005. Mais elle était moins investie qu’avant. Elle n’avait pas voté pour qu’Olivier Besancenot soit le candidat de la LCR aux présidentielles de 2002. Elle lui reprochait son orientation gauchiste et sectaire. Elle était plutôt favorable à la construction de l’unité de la gauche radicale, la campagne pour le Non au Référendum de 2005 la renforçant dans ses convictions. Son départ de la LCR coïncida avec l’émergence des Collectifs contre le traité, qui furent cassés par les partis, PCF et LCR. Elle ne participa pas à la création du NPA une initiative qu’elle jugea vouée à l’échec. Elle entra au Conseil scientifique d’Attac, fit partie du Conseil d’orientation de la Fondation Copernic dont elle devint co-présidente. Elle fut membre (sans carte) de la Coordination nationale du Front de Gauche dont elle souhaita l’élargissement afin d’éviter sa cartellisation entre le PCF ou le Parti de Gauche dans un contexte politique très préoccupant.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article158083, notice PIENKNY Jeannette (HABEL Janette, Clélia, Dominique) par Jean-Paul Salles, version mise en ligne le 7 octobre 2014, dernière modification le 22 mars 2018.

Par Jean-Paul Salles

Œuvres.
Livres :
- Janette Habel, Ruptures à Cuba. Le castrisme en crise, Paris, La Brèche, 1989, avec une préface de François Maspero , traduit en anglais sous le titre Cuba. The Revolution in Peril, mais aussi en espagnol, allemand, italien, japonais, arabe. Une 2e édition paraît en 1992 puis au Mexique en 1994.
Articles parus dans de nombreuses revues ou journaux : La Documentation française, Problèmes d’Amérique latine, Cahiers des Amériques latines (IHEAL), publications de l’IDA (Institut des Amériques), La Quinzaine littéraire, Les Temps modernes, Partisans, Mouvements, Le Monde diplomatique, Alternatives internationales, Alternatives Sud (Bruxelles), Le Monde, Rouge, Inprecor, revue Quatrième Internationale.
Quelques exemples :
J. Habel, « Miser sur l’Eglise pour sauver la révolution cubaine ? », Le Monde diplomatique, février 1997. — J.Habel , préface au livre de Philippe Pierre Charles, L’héritage du Che un point de vue antillais, Editions Tranchées, 1997. — J. Habel, préface au livre d’André Linard , Cuba réformer la révolution, Bruxelles, Editions Complexe, 1999 . — J. Habel « Cuba entre Europe et Amériques : une transition sous influences » in J. Crealc, L’Amérique latine et l’Europe à l’heure de la mondialisation Iep/Aix-Karthala 2002. — J. Habel « Washington face au défi latino-américain », Le Monde diplomatique, 2007. — J. Habel, « Le castrisme après Fidel Castro », Alternatives Internationales, 16 février 2007. — J. Habel, « L’idéologie contre la réalité cubaine », Le Monde, 3 avril 2008. — J. Habel, « Cuba en quête d’un modèle socialiste renouvelé », Le Monde diplomatique, janvier 2009. — J. Habel, Nouvelle préface à Che Guevara, La guerre de guérillas, Paris, Flammarion, Coll. Champs, 2010 . — J.Habel , « Amérique latine. La quadrature du cercle », Le Monde diplomatique, avril 2012. — J.Habel, « Hugo Chavez, la géopolitique aux postes de commande », revue Diplomatie, mars-avril 2013. — J. Habel, « Cuba l’après castrisme a commencé », revue France Forum, 2013.
Contributions à des ouvrages collectifs :
- J. Habel, « Cuba après Fidel Castro ou les dilemmes de la transition », in Franck Gaudichaud, dir., Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme en Amérique latine, Paris, Editions textuel, 2008, p.245-271. —J. Habel, « Le cadre national comme cadre principal de résistance » in Démondialiser, Editions du Croquant, 2012.

SOURCES : Yaïr Auron, Les Juifs d’extrême gauche en Mai 68, Paris, Albin Michel, 1998. — Daniel Bensaïd, Une lente impatience, Paris, Stock, 2004. — Jean Birnbaum, Leur jeunesse et la nôtre. L’espérance révolutionnaire au fil des générations, Paris, Stock, 2005. — Pierre Daix, J’ai cru au matin, Paris, Robert Laffont, 1976. — Hervé Hamon, Patrick Rotman, Génération, T.1 Les Années de rêve, T. 2 Les Années de poudre, Paris, Le Seuil, 1987 et 1988. — Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, Paris, Seuil, Points Histoire, 2012. — Alain Krivine, Ça te passera avec l’âge, Paris, Flammarion, 2006. — Philippe Robrieux, Notre génération communiste (1953-1968), Paris, Robert Laffont, 1977. — Jean-Paul Salles, La Ligue communiste révolutionnaire (1968-1981). Instrument du Grand Soir ou lieu d’apprentissage ?, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005. — Entrevue avec Jeannette Pienkny le 23 octobre 2013 à Paris. — État civil.