KESSOUS Mohammed Aziz [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 25 juin 1903 à La Calle (El-Kala), mort le 13 mai 1965 à Paris ; condisciple de Ferhat Abbas au lycée de Sétif, perpétuel intermédiaire entre celui-ci et la SFIO dont il est membre de 1931 à 1940 et de 1943 à 1946 ; journaliste à L’Entente franco-musulmane en 1935 (journal de la Fédération des Élus du Dr Bendjelloul), à Oran Républicain (1937-1939, journal de Front populaire), à Égalité (1944-1945, journal de F. Abbas puis des Amis du Manifeste de la liberté), crée Communauté algérienne (1955-1956, bi-mensuel pour sauver une entente franco-algérienne) ; en 1948, représentant de l’UDMA (parti de F. Abbas) au Conseil de la République ; retiré en France.

Avant la conquête de 1830, le port de La Calle était déjà, avec des franchises, un lieu de trafic avec les puissances européennes et le Royaume de France. Les Kessous de La Calle (même famille que les Kessous de Collo, Constantine et de Skikda ; son père était de Collo) constituent une des familles musulmanes de bourgeoisie marchande cultivée et pratiquant les langues de la Méditerranée. Certes en position subalterne sous la domination française directe, la famille maintient son patrimoine et ses relations d’affaires par le placement dans l’administration coloniale. Le père de M.-A. Kessous est khodja (homme des écritures, interprète) de commune mixte puis nommé caïd. Les enfants sont destinés à faire des études françaises et pour les garçons, en facultés. L’administration leur accorde toute facilité.

Ainsi, le jeune Mohammed Aziz Kessous reçoit une bourse et entre au lycée de Sétif, ce qui est encore rare à l’époque. Il rencontre un autre lycéen très francisé, Ferhat Abbas, qu’il ne cessera plus de retrouver. Ce qu’on appelle « la politique des égards » du Gouverneur général Jonnart vaut au jeune Kessous, en 1918, d’aller poursuivre ses études secondaires dans un lycée de métropole. Il termine sa scolarité secondaire au lycée d’Arles.

Commençant des études de droit à la faculté d’Alger, il est, dans les années 1923-1924, secrétaire général de l’Amicale des étudiants musulmans de l’Afrique du Nord (AEMAN) et cherche à la rapprocher de l’AGEA (Association générale des étudiants d’Alger ; ces étudiants qui se disent « algériens » sont des français citoyens et quelques autres ressortissants européens). Au demeurant, la revue de cette association (Alger-Étudiants) publie plusieurs de ses nouvelles en 1924-1925. Certes pour satisfaire la famille, il poursuit son droit à Paris, mais se sent une vocation d’écrivain français.

À son retour, il n’ouvre pas un cabinet d’avocat. Il est d’abord répétiteur au lycée d’Oran et enseignant occasionnel et se fait journaliste en se liant à la Fédération des élus musulmans de Constantine que conduit le docteur Bendjelloul, dont il assure les publications, la presse et les tracts. Il peut se dire Jeune Algérien, non pas dans le sillage de l’Émir Khaled et de l’association La Fraternité algérienne, qui faisait campagne au début des années 1920 en parlant d’émancipation de l’Algérie, mais sous une forme d’attachement à la France au nom de l’intelligentsia francisée qui veut jouer un rôle dans la République comme le soutient Ferhat Abbas. Son ami relance en effet, en 1931, le périodique Jeune Algérien qui devient sa tribune pour dire son adhésion à la France, la seule nation qu’il rencontre dans l’histoire puisque la nation algérienne n’existe pas.

Sa communauté de pensée avec F. Abbas, sa proximité avec le Dr Bendjelloul et sa fonction de rédacteur et porte parole de la Fédération des élus musulmans, n’empêchent pas Aziz Kessous d’adhérer à la SFIO en 1931. Tout au contraire, après la célébration du centenaire de 1830, qui a fait tenir à Alger la Conférence des partis socialistes SFIO d’Afrique du Nord et le Congrès de La Ligue française des droits de l’homme, la convergence se trouve dans le mot d’ordre qui est aussi une aspiration de « Fraternité des races ». Telle est la mission de La Grande Nation républicaine égalitaire en droit. En 1935, Aziz Kessous devient le rédacteur en chef de L’Entente franco-musulmane que lance le Dr Bendjelloul au nom de la Fédération des élus musulmans. Il publie en outre une brochure : La Vérité sur le malaise algérien (préface du Dr Benjelloul). Il revendique la citoyenneté française dans le statut musulman, aussi à partir de la fin de 1936, fait-il campagne pour le projet Blum-Viollette qui promet la citoyenneté à quelque trente mille « Musulmans ».

Plus que Ferhat Abbas en rivalité avec le Dr Bendjelloul, Aziz Kessous se trouve à l’aise dans le double mouvement de Front populaire animé par la SFIO et le PCF puis le PCA, et du Congrès musulman auquel participent communistes, syndicalistes et Oulémas. Il est membre du comité constantinois du Congrès musulman. Le courant nationaliste derrière Messali (et le PPA à partir de 1937) reste à part étant mal perçu par Charles-André Julien lui-même, qui est le conseiller de Léon Blum, et avec lequel A. Kessous est en relation. Suivant la poussée de Front populaire, Aziz Kessous devient journaliste à Oran Républicain jusqu’à son interdiction en 1940. Parallèlement, il seconde Ferhat Abbas en 1938 au sein de l’Union populaire algérienne. C’est lui qui, en avril 1938, installe des sections du parti à Aïn-Beida et Tébessa. On ne sait pourquoi, il se retire de la SFIO de 1940 à 1943. Il est vrai que l’emprise de Vichy est la plus forte, renvoyant à la marge ou à la clandestinité l’expression politique à gauche.

Il réapparaît en 1943 aux côtés de Fehrat Abbas qu’il assiste dans la rédaction du Manifeste du Peuple algérien. Parallèlement, en septembre 1943, il se réinscrit à la SFIO. Il en est le délégué à la Commission des réformes musulmanes auprès de laquelle il présente les propositions du parti, socialiste en janvier 1944. Ferhat Abbas en fait le rédacteur en chef de son journal Égalité, qui devient ensuite l’organe des Amis du Manifeste de la liberté. Face aux risques de violences et aux appels des colons à la mobilisation sécuritaire contre l’imminence du complot nationaliste, dans son numéro du 4 mai 1945, Égalité plaide « la sagesse et l’esprit de discipline. La haine n’est pas de notre bord ». Et ce sont les massacres du 8 Mai et des semaines suivantes. Le journal est interdit.

En août 1946, Aziz Kessous participe à la tentative de reparution au nom du nouveau parti de F. Abbas, l’UDMA. Il en est presque le premier adhérent et en devient le porte-parole ; aussi cette fois quitte t-il la SFIO. Ce qui n’empêche pas les relations avec le socialiste de gauche, trotskyste, Jean Rous qui a le contact avec les nationalistes d’Afrique, de Tunisie en particulier, et fonde l’éphémère Rassemblement démocratique révolutionnaire.

En 1948, l’UDMA fait d’A. Kessous son représentant au Conseil de la République défendant toujours la cause d’une entente franco-musulmane. La formule est d’autant plus valable qu’elle vaut profondément pour les deux hommes, F. Abbas et lui. Pendant ses études à Paris, Aziz Kessous a épousé une française qui s’est convertie à l’islam. Ferhat Abbas se remarie en 1946 avec une française d’Algérie appartenant à une famille venue d’Alsace. Il n’en défend pas moins sa personnalité musulmane et celle des Algériens musulmans au sein d’une Union française.

À la fin de son mandat de sénateur, A. Kessous prend un poste d’enseignement à Biskra, en partie pour des raisons de santé ; il souffre de tuberculose pulmonaire. Quand, après l’offensive de l’ALN (et l’assassinat du neveu de Ferhat bbas) et la répression coloniale ravageuse d’août 1955 dans le Constantinois, les élus « musulmans » se concertent pour prendre leur distance avec la politique française, en particulier les élus socialistes, Aziz essous reprend la plume. Il assure le secrétariat et le service de presse de ce groupe qui se manifeste par la motion dite « des 61 ».

Ferhat Abbas se rallie au FLN. Aziz Kessous a des contacts, mais se tient en dehors de ce mouvement d’adhésion. Il veut préserver des liens entre les partis français, les Français d’Algérie de bonne volonté qu’on appelle « les libéraux », et les personnalités nationalistes algériennes qui lui semblent représenter différentes tendances. Il crée un bi-mensuel Communauté algérienne dont il publie dix-sept numéros, du 1er octobre 1955 au 10 août 1956. Albert Camus adresse une lettre de soutien. Le bureau du journal est plastiqué par les « ultras » de l’Algérie française. Mission impossible ; il quitte l’Algérie et reste pour se soigner jusqu’à sa mort un 13 mai, celui de 1965.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article157254, notice KESSOUS Mohammed Aziz [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 1er mars 2014, dernière modification le 27 novembre 2014.

Par René Gallissot

SOURCES : L’Entente franco-musulmane (1935-1936), Oran républicain (1937-1940), Fraternité, (SFIO, 1944), Égalité, (1944-1945 et 1946-1948), Communauté algérienne (1955-1956). — G. Pervillé, notice « Mohammed El Aziz KESSOUS », revue Parcours, op. cit., n° 5, automne 1985. — An Nasr (Alger), 19 mai 1965. — Malika Rahal, L’Union Démocratique du Manifeste Algérien (1946-1956). Histoire d’un parti, politique. L’autre nationalisme algérien, Thèse d’histoire contemporaine sous la direction de B. Stora, INALCO, Paris 2007.

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