KAÏDI Lakhdar [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 22 mars 1923 à Mila (ancien dépt. de Constantine), mort le 9 mai 2004 à Alger ; syndicaliste CGT et communiste à Mila en 1943 ; en 1946 permanent de l’UD CGT de Constantine, en 1949 entre au secrétariat du comité de coordination des Syndicats confédérés d’Algérie (CGT) qui devient, en 1954, l’Union générale des syndicats algériens dont il est secrétaire général ; membre suppléant de la CE de la Fédération syndicale mondiale ; depuis 1949, membre du comité central du PCA et en 1952 du BP ; arrêté en septembre 1956 pour ses activités de soutien aux commandos armés du grand Alger ; torturé puis interné plus de cinq ans en prisons et dans des camps ; après l’indépendance, collaborateur d’Alger Républicain ; en distance critique après le coup d’État militaire du 19 juin 1965.

À cinquante kilomètres de Constantine, Mila est une ville de 15 000 habitants, dont quelques centaines d’Européens, à la naissance de Lakhdar Kaïdi, aîné de onze enfants dont il est le seul survivant après 1945. Le père, fils de paysans sans terre, travaillant comme journalier à tout faire, ouvrier agricole, manœuvre du bâtiment et des chantiers, docker à la tâche, mineur occasionnel, après avoir roulé sa bosse, était revenu à Mila en 1921 à trente-six ans pour épouser une orpheline de seize ans. Celle-ci était la fille de Cheikh Ali El Mili d’une famille de lettrés coraniques, mais les filles n’allaient pas à l’école, tout en lisant le Coran et gagnant quelques connaissances à la maison. Les parents demeurent dans le quartier populaire de Sidi Bouyahia, entre la Casbah ancienne entourée de remparts et le village moderne de colonisation. Le jeune garçon Lakhdar Kaïdi va à l’école française dans cette partie nouvelle de la ville qui a deux groupes scolaires, l’un qui se trouve être mixte par la présence de filles « européennes » aux côtés des garçons, l’autre qui ne comprend que des garçons « indigènes ». Parmi ses camarades de classe, on trouve Abdelhafid Boussouf, qui appartient à une branche seconde des Boussouf de Mila, et Lakhdar Bentobbal, futurs grands noms du FLN ; le premier, fondateur des services secrets, l’autre, figure des régimes successifs après l’indépendance.

En 1935, alors qu’il entre dans les classes du groupe « indigène » préparant le certificat d’études, il va être frappé d’un renvoi. Pendant la récréation, trois compères inscrivent au tableau : « Vive l’Étoile nord-africaine ». Bien que le directeur, Pierre Peguin, soit un bon maître d’école SFIO aux idées progressistes, L. Khaïdi est exclu avec ses deux camarades, Mohamed Bidi qui sera son compagnon à la direction de la CGT du Constantinois, et Maamar Dif qui mourra au maquis, devenu communiste comme son frère Mahfoud Dif*, déjà instituteur et communiste. Retardés, ils ne retrouveront l’école qu’en 1936-1937. Lakhdar Kaïdi passe heureusement, en 1937, et le certificat d’études primaires indigène, et le CEP français, et le concours des bourses. Il devient interne au collège de Constantine dans le quartier du Koudia, mais la bourse ne suffit pas à payer trousseau et fournitures ; il quitte le collège en 1939.

S’il n’y a pas de partis organisés à Mila, la vie politique locale est active comme le prouve l’incident de l’école ; l’Émir Khaled et l’Étoile nord-africaine sont connus ; des échanges ont lieu entre les ouvriers de l’usine de céramique de la ville et les émigrés en région parisienne. En 1936, cette école de céramique participe à l’exposition d’artisanat et d’art à Paris. En 1937, année d’agitation de Front populaire et de Congrès musulman, l’instituteur Amar Benamira, qui faisait le cours préparatoire, se présente aux élections cantonales comme candidat indépendant, certes, mais face au grand colon Gratien Faure, qui règne sur la région, et à Abdelkrim Boussouf, tout aussi riche avec ses 10 000 ha et ses immeubles en ville, le chef des Boussouf de Mila, lié à la Fédération des élus du docteur Bendjelloul de Constantine. Ces deux potentats sont élus. L’autre personnalité de Mila, révérée celle-la, est le Cheikh M’barek El Mili, vice-président de l’Association des Oulémas, qui anime le Cercle d’éducation de la ville et diffuse son livre d’histoire de l’Algérie.
Sous Vichy, le grand colon Gratien Faure s’attaque au maire de la ville, Gabriel Alèze, un colon modeste qui est radical-socialiste et appartient à une famille socialiste du département métropolitain de l’Ardèche, les Alèze, comptant plusieurs élus SFIO. Sa femme est institutrice en ville et tout autant républicaine de gauche. Gratien Faure fait destituer l’instituteur communiste Flavien Bovo, déjà muté de Tébessa à Mila. Un temps, le maire Alèze le prend au secrétariat de mairie, mais F. Bovo est envoyé au camp de Djenien-Bou-Rezg rejoindre, au Sahara, communistes du PCA, déportés du
PCF et nationalistes du PPA. Gratien Faure l’emporte en mettant un homme de son clan à la mairie.
Or, Lakdar Kaïdi doit gagner sa vie. Il est d’abord garçon de café non pas au grand café-restaurant de la ville nouvelle, mais dans le deuxième café de cette ville d’en haut, dit « la rive gauche », celui des républicains coloniaux, des « évolués politisés », des Kara* et des Boussouf de la branche plus modeste d’où vient aussi Tayeb Benamira*, qui est, comme son père, instituteur et sera partisan de la SFIO. Ensemble, ils jouent à la belotte, boivent le pastis et parlent politique.

Lakhdar Kaïdi est employé ensuite chez le notaire Paul Marchal, servant d’interprète aux clients, de porteur du courrier avant d’entrer comme homme à tout faire chez le colon de gauche, l’ancien maire destitué. Celui-ci possède deux fermes et une scierie, dirige la coopérative d’achat et vente des céréales ; « je faisais un peu la paye, par conséquent un peu comptable, je pointais les ouvriers… ». Surtout par la coopérative, à cette époque de rationnement, il participe à l’attribution des denrées alimentaires, de l’habillement. Il s’emploie à compenser les écarts entre rations « européennes » et celles très faibles des « indigènes ». Il conduit les réclamations à la mairie. C’est ainsi qu’il devient syndicaliste, organisant bientôt les ouvriers agricoles. Il reste chez ce colon de 1941 à avril 1946 quand il deviend permanent de la CGT à Constantine.

Après le débarquement allié de novembre 1942 à Alger suivi, en 1943, de la libération de l’instituteur communiste Flavien Bovo, une Union locale CGT et la première cellule du PCA est installée à Mila (grâce aussi au passage d’un propagandiste du PCA, Cherif Djemad). Les instituteurs Mahfoud Dif* et Flavien Bovo, bientôt muté à Constantine, prennent en charge le parti, avec Moussa Kara*. Lakhdar Kaïdi fait rayonner le syndicat dans toute la région des mines du Kouif au sud et sur Constantine. Tous soutiennent le mouvement de « La France combattante », présidée à Mila par l’ingénieur des Ponts et Chaussées Jean Floris*, qui dirige aussi la section SFIO. La CGT anime les comités de vigilance économique qui veillent aux prix taxés et distribuent dans les entreprises les tickets d’approvisionnement voire les bleus de travail. « Le syndicat, c’est les communistes ». En 1945, la revanche coloniale menée par Gratien Faure obtient le renvoi des Contributions de Moussa Kara*, les mutations de Flavien Bovo et de Jean Floris*, et reprend pied à la mairie.

Le 8 mai 1945, à l’heure des manifestations, Lakhdar Kaïdi est retenu par la police. Sa réserve à l’égard des mots d’ordre du PCA dénonçant le PPA en l’assimilant au PPF de Doriot et au fascisme, s’adresse surtout aux propos outrés d’Amar Ouzegane alors secrétaire du parti. À la CGT, les militants nationalistes sont associés à l’action. Aussi, le syndicaliste qu’est d’abord Lakhdar Kaïdi place en premier la question sociale au détriment même de l’attention à la question nationale. Il restera de cette année 1945 un contentieux avec Amar Ouzegane que n’atténueront pas les changements de position communiste en 1946. Il est vrai que Lakhdar Kaïdi fait partie de la commission d’enquête du PCA qui couvre la mise à l’écart puis l’exclusion d’Ouzegane.

En avril 1946, L. Kaïdi est appelé à Constantine pour devenir permanent de l’UD CGT du Constantinois. À la fin de l’année, il est envoyé en stage de formation à l’école de la CGT qu’il suit d’abord à Paris à la Maison des métallos puis au sud de Paris, au centre de Gif-sur-Yvette se mêlant aux syndicalistes émigrés qui vont entrer dans la Commission nord-africaine de la CGT. Il est plus encore intéressé à la syndicalisation des travailleurs agricoles. Aussi, après son mois de formation, reste t-il jusqu’au congrès de la Fédération des syndicats de l’agriculture auquel il assiste à Bourges en mars 1946. À son retour, il entre au Bureau de l’UD de Constantine assisté de son camarade de Mila, Mohamed Bidi.
Les luttes syndicales se durcissent après l’exclusion des communistes des alliances de gouvernements dans les pays occidentaux, en mai 1947, et l’aiguisement de la guerre froide. Or, en cet été 1946, les mineurs des phosphates du Kouif près de Tébessa – il y a là 3 000 ouvriers algériens – mènent une grève sur leurs conditions mêmes de travail qui va durer près de trois mois, L. Kaïdi passe plus de deux mois sur place. Il se fait interdire du territoire de la commune par le patron de la mine avant de revenir pour l’accord qui arrache des améliorations importantes. Il est alors doublement promu. Il fait partie du secrétariat de l’UD CGT et entre au comité central du PCA aux côtés d’André Ruiz, secrétaire général de la CGT d’Algérie, pour représenter en quelque sorte la CGT. « En tant que permanents, on mangeait de la vache enragée », dit-il dans ses entretiens avec Nasser Djabi. Il partage, avec Georges Catogni, syndicaliste des employés de banque, « un cagibi isolé à la Maison des syndicats de Constantine ».

Les grèves ont algérianisé la CGT transformée, à partir de 1949, en comité de coordination des syndicats confédérés d’Algérie, se livrant à une algérianisation des dirigeants tant dans les Unions horizontales que dans les fédérations verticales. À la direction du Constantinois, la solution trouvée est celle d’un secrétariat général double : le Français René Soler reste secrétaire général et Lakhdar Kaïdi le devient également. Tout en s’employant à l’organisation des syndicats de l’Est algérien, en participant à Alger aux réunions centrales, L. Kaïdi commence ce qu’il appelle ses pérégrinations en participant aux délégations et séjours à Paris et dans les États du camp socialiste.

Assistant au congrès de la paix en 1949 dans la partie qui se déroule salle Pleyel à Paris, il est marqué par une double rencontre, celle du dirigeant communiste français et secrétaire de Maurice Thorez ; Laurent Casanova, né à Soukh Ahras, et dont le frère, employé de banque, est secrétaire de l’Union locale CGT de la ville, et celle du chef de la Résistance communiste en France : Charles Tillon. Laurent Casanova parle d’Algérie comme si c’était la France ou une autre France ou une part de la France. Par contre, Charles Tillon discute l’intervention du syndicaliste algérien qui a célébré la communauté des luttes sociales, selon son dire cinquante ans plus tard : « J’ai été arrêté presque net par Tillon qui me dit : ‘Camarade, je ne pense pas que tu aies raison, je ne pense pas qu’automatiquement votre libération dépendra de l’instauration du socialisme en France, je suis presque persuadé que vous serez indépendants avant que nous puissions vaincre le capitalisme en France’ ».

Pour Lakhdar Kaïdi, qui visite notamment les Républiques dites musulmanes d’URSS, la révolution soviétique demeure le modèle poussant à la libération du travail dans les républiques sœurs et à la libération de la femme, comme on dit au singulier. En 1952, il rencontre Staline en « père des peuples » et en « modeste » premier camarade. Cet exemple entretient le lien vécu à la CGT entre libération sociale et libération nationale qui passe par la cohabitation dans la maison commune qu’est la CGT, de l’activisme communiste et de la présence des militants nationalistes. Avec la crise du MTLD de 1952 à 1954, la première tâche est celle de préserver l’unité syndicale.

Or, à la fin de 1951, L. Kaïdi est appelé cette fois à s’établir à Alger en devenant officiellement, en février 1952 – et il entre aussi au BP du PCA – secrétaire du comité de coordination des syndicats confédérés, le second d’André Ruiz qui est secrétaire général. Le choix se fait aussi parce qu’il est célibataire ou plutôt comme il le reconnaît lui-même « marié avec la cause ». Évidemment son rôle de représentation grandit auprès des syndicats africains lies à la CGT qu’il faut tenir à l’abri de l’offensive de la CISL poussée par la centrale des États-Unis et aussi des syndicats chrétiens. Il faut déjà répondre à la création à Tunis de l’UGTT qui s’est tournée vers la CISL après le rejet de sa demande d’adhésion à la FSM, maintenant pour la Tunisie la participation de la CGT transformée en UGST (Union des syndicats tunisiens).

Lakhdar Kaïdi fait partie de la délégation algérienne au Festival de la jeunesse à Berlin en 1951. À partir de 1952, à Vienne en Autriche, il assiste aux réunions de la commission exécutive de la FSM. Surtout, ses responsabilités s’alourdissent : il est membre de la commission supérieure des conventions collectives auprès du Gouvernement général, administrateur de la section algérienne de l’Office interprofessionnel des céréales face au grand colonat représenté par Gratien Faure qu’il combat depuis sa jeunesse à Mila. Le représentant de la CFTC, Alexandre Chaulet, lui céde la préséance pour manifester la place du syndicalisme. L. Kaïdi retrouve A. Chaulet comme administrateur de la Caisse centrale de Sécurité sociale, ce qui permet à l’un et à l’autre de mettre à l’abri des syndicalistes poursuivis en les faisant entrer notamment à la Maison familiale de Ben Aknoun gérée par la Caisse des allocations familiales.

Sa vie de célibataire se prolonge. Il loge avec le délégué des mineurs qui vient de Miliana, Braham Sembsadji*, dans une pièce à deux lits de camps à l’entresol de la Bourse du travail qui s’appelle le Foyer civique. Ses parents le poussent au mariage et sont prêts à l’arranger au pays ; « à trente-et-un ans, j’ai fini par abdiquer » leur laissant le choix entre deux filles de Mila. L’accord se fait sur une ouvrière de l’école-ouvroir de tapis, parlant à peine le français, n’ayant pas suivi l’école, mais faisant fonction de monitrice et surtout qu’il connaissait pour l’avoir aidée à monter une section syndicale. Elle était déléguée CGT et, au reste, assistera dans la salle aux assemblées de la CGT et plus encore de l’UGSA. « Cela n’a pas duré longtemps…il suffisait simplement de régler le problème de la fête ». Entre deux obligations syndicales à Alger, L. Kaïdi arrive le mardi soir, repart le dimanche. Le mariage a lieu le 13 avril 1954. Un logement de deux pièces est trouvé au Ranch, un ensemble de bâtisses en périphérie d’Alger à Climat de France, que commencent à abandonner les familles juives en exode vers Israël. La zone est à peine en construction d’un habitat nouveau entre les bidonvilles sous l’impulsion de la mairie de Jacques Chevallier. Les parents viendront aussi s’installer là.

Pour parer à ce que ne se répète pas l’exemple tunisien du passage du syndicalisme national (UGTT) à la CISL, la grande occupation est de préparer l’autonomisation de la CGT d’Algérie. Ce sera l’œuvre de la Ve conférence syndicale qui se tient en juin 1954 au Foyer civique. Le comité de coordination des syndicats confédérés qui coiffait les syndicats CGT d’Algérie fait place à l’Union générale des syndicats algériens. Verticalement par des unions professionnelles et horizontalement par des unions territoriales, les syndicats forment une centrale formellement indépendante de la CGT et rattachée à la FSM. Lakhdar Kaïdi en devient le secrétaire général et la représente à la CE de la FSM. Son second est un syndicaliste hospitalier, Driss Oudjina. Certes il y a une promotion des militants nationalistes du MTLD, mais plus dans les bureaux des fédérations que dans les organes de direction. Les communistes du PCA restent aux commandes en collaboration avec les syndicalistes « européens » les plus aguerris. À cette époque, les petits blancs français, se retrouvant attachés à une Algérie française, abandonnent la CGT alors que les Algériens y restent vivement fidèles une fois entrés par les luttes. Le nom d’UGSA a été préféré à CGTA pour ne pas dire, CGT-UGSA ou UGSA-CGT.

Ce qui reste en suspens, c’est l’affirmation en premier de l’action pour l’indépendance nationale. Quand, dans ses entretiens en 2002-2003, Nasser Djabi rappelle la réflexion de Boualem Bourouiba dans son livre sur les syndicalistes algériens, disant que cette autonomisation en UGSA « c’était trop tard et pas assez », L. Kaïdi répond « Oui, bien sûr ! Je pense que cette appréciation peut s’expliquer après, a posteriori… », et de rappeler que Boualem Bourouiba reste à l’époque membre de la direction de la Fédération des cheminots, et les nationalistes, présents dans les organes de la centrale.

Tous deux s’accordent que la création d’une centrale algérienne, se définissant par un syndicalisme national mettant en avant la lutte de libération pour rompre la dépendance française, se trouvait bloquée ou différée par la crise du MTLD de 1952 à 1954. Ce parti est partagé entre Messali en France, les partisans modérés du comité central de ce parti (les centralistes) à Alger, et les activistes qui déclenchent l’insurrection et sont le plus souvent des anciens de l’OS (Organisation spéciale clandestine armée). La CGT reste la maison commune. Mais, pour L. Kaïdi, la raison principale est de conserver un syndicalisme supraethnique et non confessionnel, en se préservant d’une centrale syndicale où il n’y ait plus que des Musulmans ; au fond, demeure le projet d’une « Algérie algérienne », qui est fortement le projet communiste à l’heure critique même.

Cette retenue sur la primauté de la lutte d’indépendance qui s’en tient à la phrase qui passe la censure sur « les légitimes aspirations nationales » est encore très visible le 1er novembre 1954. L’UGSA reçoit une délégation de la CGT venue de Paris avec Benoît Frachon, le secrétaire général, Marcel Dufriche et André Tollet, qui suivent la syndicalisation de l’immigration en France et l’évolution du syndicalisme d’Afrique du Nord. L. Kaïdi tient meeting à Oran les 30 et 31 octobre avec Benoît Frachon qui prend bien soin, en affirmant la solidarité de la classe ouvrière française, de préciser que c’est aux Algériens que reviennent les décisions à prendre en tant que UGSA. Marcel Dufriche, à Alger le 1er novembre, parle du soutien des aspirations nationales du peuple algérien. Mais, ce jour-là, L. Kaïdi, assisté de Driss Oudjina et de Henriette Placette, accompagne Benoît Frachon à Tunis pour assister au congrès de l’UGST qui continue la CGT face à l’UGTT. Il part ensuite sur Paris, étant invité au comité confédéral de la CGT des 6 et 7 novembre.

Il ne va guère au-delà du communiqué publié à Alger en son absence en date du 2 novembre pour donner la position de l’UGSA sur les actions armées du 1er novembre. « La solution du drame » que connaît l’Algérie n’est pas « dans la répression patronale et administrative » ; « La solution ? C’est l’examen sérieux des revendications et des mesures propres à satisfaire les aspirations nationales des Algériens à gérer leurs propres affaires » et le communiqué ajoute, pour ne pas faire peur aux Français européens : « en commençant à appliquer les mesures progressistes du Statut de l’Algérie ». À Paris, L. Kaïdi insiste plus fortement sur le lien entre les revendications sociales et les revendications nationales. Certes la centrale syndicale s’exprime avant les déclarations du BP et du PCF et, plus tardive encore, du PCA, qui comportent le rejet des provocations venant d’actes individuels d’usage de la violence.

On s’interrogeait sur l’origine des attentats, avoue L. Kaïdi. Au printemps 1955, l’UGSA s’emploie à conduire des grèves revendicatives comme celle des ouvriers du nettoiement à Alger pour laquelle s’active André Maillot*, le père d’Henri Maillot. L. Kaïdi est reçu par le gouverneur Soustelle qui vient d’augmenter de 5 francs le salaire minimum en Algérie. Il venait d’écrire un papier dans Alger Républicain sous le titre les « cent sous à Soustelle », pour relever qu’une telle mesure économique ne saurait dispenser d’une solution politique du problème algérien. Le rendez-vous se termine en incident ; Soustelle ne veut pas entendre parler de « problème algérien », il veut bien parler avec les syndicats que des problèmes qui appellent des réformes sociales. Devant l’insistance de L. Kaïdi, Soustelle s’emporte en tapant sur la table avec le journal : « Les cent sous à Soustelle, les cent sous à Soustelle, les cent sous à Soustelle… C’est comme cela qu’on trompe les travailleurs », avant de mettre fin à l’entretien. Le récit est dans le témoignage de L. Kaïdi.

En juillet 1955, le sens politique des grèves est plus marqué. Comme au temps de la guerre d’Indochine, les dockers boycottent le chargement et déchargement des bateaux militaires et des armes. La grève se heurte à des refus d’ouvriers français européens, et aussi tenus pour juifs, des ateliers militaires d’Oran et d’Arzew (l’établissement GETMAN qui relève du ministère de la guerre). C’est le soulèvement du 20 août 1955 dans le Constantinois et le déchaînement de la répression coloniale et militaire française qui précipitent l’engagement syndical. Les morts de la réplique coloniale à l’offensive de l’ALN, se comptent par centaines à la mine de fer d’El Alia près de Philippeville (Skikda). L. Kaïdi se rend incognito à Philippeville. Il trouve une ville en état de siège, le port quadrillé militairement tandis que le stade de la ville derrière la bourse du travail se transforme en charnier. Les arrestations frappent à tout va.

Le dernier combat de l’UGSA est d’éviter la scission. Pour son secrétaire général, la force de frappe du syndicalisme « réside dans son unité ». Les messalites du MNA préparent en France le lancement d’une centrale syndicale qui a des répondants dans le syndicat des traminots à Alger. La feuille de l’UGSA, Le Travailleur algérien, publie le 8 décembre 1955, un appel à sauver l’unité syndicale signé de dix-sept syndicalistes, communistes et nationalistes mêlés, internés au camp d’Aflou. Par ailleurs, au FLN, L. Kaïdi tient Amar Ouzegane comme un partisan de la création coûte que coûte d’une centrale syndicale nationaliste. Cependant, par l’intermédiaire d’Ahmed Ghermoul et de d’Arezki Oucharef*, syndicalistes convaincus, L. Kaïdi prend des contacts avec la direction du FLN à Alger (Ramdane Abane et Benyoussef Ben Khedda) à la fin de 1955, pour retenir la division du syndicalisme. Celle-ci se produit cependant à l’initiative du MNA en février 1956.

Entre-temps, début février, nouveau chef du gouvernement après la victoire électorale du Front républicain, Guy Mollet est à Alger. Après son recul devant la manifestation coloniale du 6 février, il tient à recevoir les représentants syndicaux. Assisté de Driss Oudjina, son second, et du trésorier Jean Odièvre, L. Kaïdi se rend le 9 février au rendez-vous de Guy Mollet. L’entretien se tend à nouveau à l’évocation du « problème algérien » car Guy Mollet, comme Soustelle, n’entend parler que de réponses à « des problèmes ». Le ton monte quand L. Kaïdi évoque les aspirations du « peuple algérien ». Guy Mollet le coupe en disant « populations algériennes ». Quand L. Kaïdi avance : « Si vous voulez véritablement ramener la paix… eh bien, nous ne voyons aucune autre possibilité que d’engager rapidement des discussions loyales avec les représentants de ceux qui se battent », Guy Mollet s’exclame en colère : « J’ai convoqué et je pensais discuter avec le représentant des syndiqués et voilà que je me trouve devant un représentant des fellaghas ». L. Kaïdi maintient la formulation et défend la représentativité de son syndicat. Guy Mollet répond : « Voilà je suis convaincu que j’ai un représentant des fellaghas devant moi ! Vous savez qu’il me suffit d’appuyer sur ce bouton pour vous faire arrêter ». Selon ses souvenirs, L. Kaïdi aurait répliqué que le vrai courage aurait été de résister contre ceux qui avaient déversé des cageots de tomates le 6 février. Déchirant les papiers, Guy Mollet rompt en disant « l’entretien est terminé ». Même si le témoignage rajoute des propos, le texte du communiqué remis à la presse confirme bien la demande d’engager des conversations « avec ceux qui se battent ». Le ministre des Affaires sociales qui était présent, Albert Gazier, appelle le lendemain Lakdar Kaïdi pour une rencontre entre syndicalistes. Ce ministre SFIO vient en effet du syndicalisme français. En tant que secrétaire général, L. Kaïdi décline l’offre. A. Gazier reçoit Elie Angonin et Roger Ascensi*, sans mandats, en tant qu’anciennes connaissances syndicales.
Pendant ce temps le syndicat messaliste USTA est déclaré à la préfecture d’Alger, puis la direction du FLN approuve la création de l’UGTA, le 24 février 1956, qui dresse aussitôt un organigramme des syndicats constitués. Certes, l’UGSA conserve quelques bases de l’ancienne CGT, mais Lakhdar Kaïdi reconnaît « l’influence, quelquefois mêlée de crainte, qu’avait le FLN sur la vie politique et surtout sur les travailleurs, sur les couches laborieuses. Quelque chose qui vient du FLN ça marche, ça fonctionne, c’est sacré et ça indique le chemin à suivre, c’est un mot d’ordre contre lequel bon gré mal gré, il ne fallait pas s’opposer. Tous les éléments nationalistes avaient répondu plus ou moins positivement… ». L’UGTA prend force mais, après mai 1956, sous la répression, « tout est fini » pour les syndicats sauf à se battre clandestinement.

Le lendemain de sa rencontre avec Guy Mollet, L. Kaïdi avait fait le compte rendu dans un papier publié par Le Travailleur algérien intitulé « Le soleil et le tamis », puisque Guy Mollet ne voulait pas voir. Il est convoqué par le juge d’instruction fin février. Lui qui n’a jamais pris de pseudonyme, passe début mars à la clandestinité avec de faux papiers. Comme membre du bureau politique du PCA, il est mis au courant sans y participer des négociations avec le FLN en parallèle du détournement d’armes d’Henri Maillot et de la mise en place précaire du maquis des Combattants de la libération. Selon sa formule : « il est versé au FLN à partir de juillet 1956 ».

Dans des caches à Alger et dans la proche Mitidja, il porte assistance, en gardant armes et munitions, aux commandos d’Alger Nord (voir au nom de Guerroudj). Un camion vient de vider la ferme Raynaud qui était la propriété d’un cadre des PTT syndiqué et communiste. Il se trouve seul. La petite ferme est investie par gendarmerie, police et armée qui récupèrent seulement quelques cartouches oubliées. Il est ainsi arrêté le 19 septembre 1956. Entre le centre policier à Bouzaréah et le centre militaire de Beni Messous, sur un mois, il subit la torture de la suspension et le supplice de l’eau avant de connaître le répit à la prison Barberousse (Serkadji) d’octobre 1956 à décembre 1957. Il n’est que prévenu en instance de jugement au tribunal civil et au tribunal militaire. En décembre 1957 il est transféré à la prison de Maison-Carrée (El Harrach). Il a été condamné au civil à dix-huit mois de prison pour « faux papiers ». Certes il est mis en cause par André Castel qui vient du commando d’Alger Nord et se trouve emprisonné pour l’attentat manqué contre le général Massu. Le juge classe son cas. Celui-ci est au reste un ancien juge de paix suppléant à Mila. Au tribunal militaire le procès est renvoyé cinq fois car le dossier est vide. Les quelques cartouches retrouvées ne sont guère probantes.

De la prison, sans prononcer la dissolution de l’UGSA, il peut faire circuler une lettre demandant d’assurer un syndicalisme unitaire sous quelque nom que ce soit : UGSA ou UGTA, tout en appelant à rallier le FLN. Dans cette réserve, le motif de fond vient de l’hostilité à l’adhésion de l’UGTA à la CISL. L’opposition demeure à l’encontre du MNA et de l’USTA messaliste ; les détenus de ce mouvement sont systématiquement mis en quarantaine. Par contre, L. Kaïdi s’emploie à rapprocher communistes et membres du FLN, tant dans les regroupements en « gourbis » dans les grandes salles de la prison centrale de Maison-Carrée, que par les activités communes et plus encore par les cours organisés de perfectionnement en arabe ou en français. Il a la responsabilité du Cercle d’étude ; son progressisme est contesté par une opposition traditionaliste musulmane animée par Yacef Saadi qui se présente comme le héros de la Casbah, et le nouveau converti Mourad Castel, André Castel des commandos du Grand Alger. Le délégué du FLN qui est l’intellectuel Mohammed Khemisti, qui sera plus tard ministre des Affaires étrangères, confirme l’orientation et le travail de celui que tous appellent le secrétaire général de la CGT.

Celui-ci est ramené à la fin septembre 1959 à la prison Barberousse pour passer devant le Tribunal militaire à la fin octobre ; il est acquitté faute de charges, seul Raynaud est condamné pour avoir prêté sa ferme à la subversion. Au sortir du tribunal, L. Kaïdi est conduit au Centre de tri et de transit de Beni Messous, au titre des pouvoirs spéciaux ; il y est assez bien traité en étant suivi par un sous-officier « psychologue » qui est un rappelé de gauche, André Joachim, fils de la comédienne Irène Joachim, sous les ordres d’un officier socialiste puisqu’il s’agit du futur député SFIO Le Foll.

Après trois mois, il est envoyé retrouver ses camarades communistes et des syndicalistes de tous bords, au camp de Lodi près de Médéa où il arrive sous la neige en janvier 1960. Les tensions sont vives parmi les détenus, entre communistes et nationalistes. Les syndicalistes messalistes sont suspects pour tous et tenus à l’écart. Lakdar Kaïdi réussit des rapprochements en plaidant l’unité du peuple algérien derrière le FLN, sans pouvoir rompre le mur du silence qu’entretient au nom de l’UGTA, l’instituteur Abdenour Ali Yahia, qui entend imposer sa direction politique. Alors que le camp va être fermé, celui-ci est élargi comme la majeure partie des 120 détenus en octobre 1960, sauf trente-sept prisonniers qui ne sont pas libérés dont Lakhdar Kaïdi ; son dossier est marqué de rouge.

Il est envoyé dans les baraquements du camp Paul Cazelles au froid et à la chaleur d’été au sud près de Djelfa. Les évasions sont souvent un échec. Il y retrouve les cloisonnements partisans ou non, mais aussi une direction politique du FLN mieux assurée, une vie de « cantine » plus établie. Sa femme s’interroge sur sa libération qu’on lui annonce en octobre 1961 et qui tourne à la disparition. L’arrêté est bien signé à la date du 28 octobre, mais il ne sort qu’en janvier 1962 pour la rejoindre, ainsi que ses deux garçons grandis sans lui. Il se maintient en clandestinité pour se préserver et des actions de l’OAS et des retours de flammes de répression militaire ou policière française.

Après l’indépendance, désespéré devant la caporalisation de l’UGTA à son premier congrès de janvier 1963 qui se voit imposer une direction décidée par Ben Bella et M. Khdider au nom du FLN, il se consacre à sa responsabilité des pages économiques et sociales d’Alger républicain. Les services tant algériens de l’État-parti que français de l’Ambassade en mal de relations et de coopération, croient à travers ses articles repérer les orientations du PCA interdit puis des communistes organisés dans le PAGS toléré. En fait, c’est son point de vue qu’il donne, ses réserves sur l’autogestion agricole victime de ses bonnes intentions et sur la conduite bureaucratique du ministère de l’Agriculture. Il rêve encore de sovkhozes ; le socialisme soviétique ouvre la voie pour le socialisme planifié en Algérie. En 1965, il est d’abord associé au projet qu’il redoute, de fusion entre Alger républicain et Le Peuple, organe du FLN, puis se retire. Le coup d’État du 19 juin va faire place au journal du parti unique le Moudjahid. Il se tient alors en relation avec les membres de l’ancienne commission d’orientation du FLN à Alger autour d’Hocine Zahouane qui se joignent au PAGS pour constituer l’opposition dans l’Organisation de la Résistance populaire (ORP). Arrêté en août 1965, il reste trois mois détenu. Il prend ensuite ses distances avec cette action clandestine comme avec le régime et son syndicalisme officiel.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article157035, notice KAÏDI Lakhdar [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 23 février 2014, dernière modification le 23 janvier 2019.

Par René Gallissot

SOURCES : Arch. Outre-mer, Aix-en-Provence, F159 et 175. — Arch. du Komintern, RGASPI, 495 189 41, microfilm 39. — Le Travailleur algérien (CGT-UGSA) 1949-1955. — L’Ouvrier algérien (UGTA) 1956-1957. — Témoignage enregistré par A. Taleb-Bendiab. — H. Alleg, La guerre d’Algérie, op. cit., t. 3. — M. Farès, Aïssat Idir, op. cit. — Témoignage de Lakhdar Kaïdi le 17 décembre 1988 cité dans B. Bourouiba, Les syndicalistes algériens, op. cit. — N. Benallègue-Chaouia, Algérie. Mouvement ouvrier et question nationale, op. cit. — N. Djabi, Lakhdar Kaïdi. Une histoire du syndicalisme algérien. Entretiens, Chihab Éditions, Alger, 2005.

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