DECHEZELLES Yves [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 11 novembre 1912, mort le 9 janvier 2007 aux Sables-d’Olonne (Vendée) ; déjà adhérent aux Jeunesses socialistes, étudiant à Caen puis à Rennes, militant aux Étudiants socialistes ; poursuivant ses études à Alger, en 1932 secrétaire général adjoint puis secrétaire général de la Fédération des Jeunesses socialistes d’Algérie ; à son retour en 1935 à Caen, devenant avocat, membre actif de la SFIO en Normandie ; rejoint le PCF et devient en 1937 secrétaire de la section de la ville de Caen, démissionnant du PCF en 1938 ; après le service militaire, installé avocat à Alger à la fin de 1940 ; résistant dans le groupe Combat ; à la suite du débarquement allié de novembre 1942, à la tête d’un Comité d’action socialiste pour réorganiser la SFIO ; chef de cabinet du ministre socialiste Adrien Tixier* qu’il suit à Paris avec le gouvernement ; secrétaire adjoint de la SFIO en 1946, rompant en 1947 avec Guy Mollet et la SFIO, et participant aux regroupements de nouvelle gauche sur des positions anticolonialistes : Rassemblement démocratique révolutionnaire, Union de la Gauche socialiste, PSU ; avocat du syndicat FO et plus encore des nationalistes accusés : vietnamiens, malgaches, tunisiens, marocains, algériens à commencer de Messali* ; avocat du MTLD, défendant également des militants de l’ALN-FLN ; partisan déterminé des droits de l’homme, poursuivant son action auprès de la Fédération internationale des droits de l’homme et dans les Comités pour la Vérité et la Justice.

Tante des frères Yves et André Dechezelles, Gabrielle Dechezelles est née à Assi-Bou-Nif en Oranie ; son père, Aristide le Rouge, ainsi nommé pour ses idées, avait été déporté en Algérie après la Commune de Paris ; instituteur franc-maçon, mal accueilli sur place dans l’enseignement public, il avait fondé une institution libre d’enseignement laïc. Après la mort d’Aristide Dechezelles, atteint par la malaria, la famille rentre en France dans le Maine et Loire ; onzième de douze enfants, Gabrielle Dechezelles dut travailler toute jeune. Aidée par un jeune instituteur syndicaliste et socialiste, Louis Bouet, passant le brevet supérieur, elle put devenir institutrice.

Gabrielle et Louis Bouet se marient. Opposés à l’Union sacrée de 1914, antimilitaristes, anticléricaux, anticolonialistes, antinationalistes, les Bouet sont délégués au Congrès de Tours en décembre 1920. En leur compagnie, leur jeune neveu, Yves, garçon de huit ans, assiste à des séances du congrès d’adhésion à l’IC. Les « Bouet » comme on ne cessera de dire, sont ardents syndicalistes de la Fédération unitaire de l’enseignement et les animateurs de la revue L’Ecole Emancipée. Ils sont exclus du PC en 1929. L’accusation de trostkysme.les suivra, et collera aussi à Yves Dechezelles, sans qu’il y ait adhésion à une organisation. Aucun d’eux ne cède à la dévotion ; l’influence de Rosa Luxembourg est la plus forte et par une grande connaissance des conflits du parti soviétique, ils sont d’abord antistaliniens ; ce que cherche et cherchera Yves Dechezelles, c’est la démocratie dans le communisme.

Plus qu’auprès de sa tante Gabrielle, c’est de ses oncles plus âgés et de son père, que le jeune homme tient une information sur la condition coloniale en Algérie, puis des échos de ce qui se passe à Alger où ses oncles vont s’installer. En France, Daniel Dechezelles, son père, est cheminot sur le réseau Ouest-État, et change souvent d’affectations. Celui-ci avait adhéré en 1897 au parti socialiste d’Allemane, voué très fortement au syndicalisme, et entre à la SFIO à sa fondation en 1905.

Yves Dechezelles passe une grande part de son enfance à Tours. Après le baccalauréat, il commence des études à Caen en 1928 ; il appartient déjà aux Jeunesses socialistes et poursuit ses études en philosophie à la Faculté de Rennes en 1930 ; il milite aux Étudiants socialistes. Il ébauche une thèse sur « Lénine et les paysans » qu’il abandonnera plus tard.

En 1932 à vingt ans, il part pour Alger où résident ses oncles et poursuit ses études en Faculté des Lettres et en Faculté de droit (droit public, économie politique et histoire du droit). Il devient secrétaire général adjoint des Jeunesses socialistes, un petit cercle de lycéens, d’élèves de l’École normale de La Bouzaréah et d’étudiants, animé alors par Max-Pol Fouchet*, à qui il succède bientôt comme secrétaire général. Il fait connaissance parmi les étudiants de philosophie avec Albert Camus* et avec Myriam Salama ; dans cette famille juive d’Alger, le père Jacques Salama est membre du Parti républicain socialiste, connu précisément pour son laïcisme républicain français ; les enfants sont d’idées progressistes. Yves Dechezelles et Myriam Salama se marient le 9 juillet 1935. Poussés à trouver une situation professionnelle, les jeunes mariés rejoignent l’université de Caen.

Sur les traces de son frère aîné, André Dechezelles, qui commence une remarquable carrière dans la magistrature, Yves Dechezelles reprend ses études en droit ; il devient avocat stagiaire au barreau de Caen, faisant valoir ses dons oratoires et l’éloquence de ses convictions. Il prend place dans la Fédération SFIO du Calvados ; il participe pour la première fois à un Conseil national de la SFIO en novembre 1936. Opposé à la politique de non-intervention dans la guerre d’Espagne affichée par Léon Blum, chef du gouvernement de Front populaire et convaincu par la campagne de Gabriel Péri dans L’Humanité d’engagement aux côtés de l’Espagne républicaine, Yves Dechezelles quitte la SFIO pour le PCF.

Il devient très vite en 1937 le secrétaire de la section communiste de Caen, mais se heurte aussi aux pratiques autoritaires des envoyés de la direction du parti qui critiquent ses propos sur la conduite par André Marty des Brigades internationales, décident d’exclusions et de choix des dirigeants, et l’accusent bien sûr de trotskysme. Il démissionne du PCF en 1938, écoeuré par « l’absence de démocratie et le culte stalinien ». Il est pris par le service militaire et après la débâcle de l’armée française, n’est démobilisé qu’en juillet 1940 à Alger, son bureau de circonscription et où demeurent ses oncles et sa belle famille.

Inscrit au barreau d’Alger à la fin de 1940, il se joint aux partisans de la France libre, peu nombreux, dans le petit groupe Combat derrière le professeur René Capitant. Il prend part à l’action de neutralisation des lieux stratégiques (Grande Poste) pour accueillir les troupes américaines après le débarquement allié du 8 novembre 1942. Il se trouve engagé ainsi dans le mouvement de protestation contre la main mise sur le gouvernement de l’Algérie et le commandement en Afrique du Nord par l’Amiral Darlan, ce qui lui vaut en décembre, l’arrestation et quelques semaines d’emprisonnement. Libéré, au service des autorités alliées qui soutiennent le général Giraud avant l’arrivée du général De Gaulle, il est announcer à Radio Alger. Il s’emploie alors à réunir les socialistes anciens et nouveaux dans un Comité d’action socialiste.

Après l’arrivée de De Gaulle à Alger en juin 1943, dans le Comité de libération nationale, le socialiste Adrien Tixier est d’abord Commissaire aux Affaires sociales ; il fait appel au principal socialiste d’Alger, sans tache de compromission coloniale ou de collaboration, pour être son chef de cabinet. Yves Dechezelles suit le Gouvernement à Paris en septembre 1944 et demeure chef de cabinet d’Adrien Tixier qui devient ministre de l’intérieur. On ne sait comment il juge l’action de ce socialiste patriote, homme d’ordre, qui couvre la répression de mai 1945 en Algérie assurée par le Gouverneur général Yves Chataigneau*. Le chef de cabinet n’avait peut-être pas son mot à dire car les décisions d’intervention militaire furent prises en conseil des ministres à la demande du général De Gaulle.

Yves Dechezelles se refuse de passer au service de son successeur au ministère de l’intérieur, André Le Troquer, pour lequel il n’a guère d’estime, et décline une offre de préfecture. Il préfère se vouer à l’action politique en pensant agir sur l’orientation du parti socialiste. Il prend alors place à l’intérieur des organismes puis de la direction de la SFIO.. Il devient d’abord secrétaire des Jeunesses socialistes, puis est désigné secrétaire administratif du groupe parlementaire, ce qui le met en contact avec les élus des colonies. Pour le congrès d’août 1946, il est un des rédacteurs de la motion dite de gauche, de « redressement du parti » qui doit redevenir « un parti de classe », patronnée par Guy Mollet et n’excluant pas le rapprochement, voire la fusion, avec le parti communiste. À la tête du parti, Daniel Mayer est mis en minorité ; Guy Mollet l’emporte et prend le secrétariat général ; Yves Dechezelles est secrétaire général adjoint.

Les divergences avec Guy Mollet tournent au début de 1947 au conflit interne au Comité directeur du parti. Sur la question coloniale, Y. Dechezelles a pour alliés Jean Rous* et son ami Léopold Sedar Senghor, encore membre de la SFIO, André Ferrat*, l’ancien responsable communiste de la commission colonial ; il a l’appui des Jeunesses socialistes. Les réformes passeraient déjà par le nouveau statut de l’Algérie alors en discussion,. Il faut pousser une double évolution vers la construction d’une société socialiste en France passant à l’association, et vers la conscience internationaliste de classe dans les masses colonisées. Il souhaite « le progrès de la conscience de classe dans les masses musulmanes et la subordination de leurs aspirations nationales à un idéal collectiviste et internationaliste ». Guy Mollet s’en tient déjà au discours républicain.

L’Union française est acceptée comme une étape, ce qui devrait permettre un lien fédéral entre des États associés et « la collaboration entre les peuples ». Pour Y. Dechezelles, l’indépendance est un droit et dans sa réalisation, les Français n’ont pas à se substituer aux colonisés. Dans ses contacts, il a l’approbation du leader communiste d’Indochine Ho Chi Minh qui ne rejette pas le cadre d’une Union française fédérale. Cette solution, préconisée aussi par le PCF, est rejetée en Conseil national de la SFIO, après une bataille d’une journée et d’une nuit qui voit Guy Mollet rallier le camp de la guerre conduit par Marius Moutet*, l’autorité de la SFIO en matière coloniale, soutenu par Léon Blum. Le gouvernement suivra la politique de la canonnière de l’amiral Thierry d’Argenlieu, ouvrant ainsi la guerre d’Indochine.

L’opposition à Guy Mollet se situe aussi dans les alliances de gouvernement et dans le choix stratégique du camp des États-Unis au nom du « monde libre ». Guy Mollet s’allie avec Paul Ramadier, chef du gouvernement, pour mettre fin au tripartisme (MRP, SFIO, PCF), chasser en mai 1947 les ministres communistes et entrer dans l’alliance atlantique de guerre froide contre l’URSS. Le tandem Ramadier-Moutet prend en charge les questions coloniales. Le conflit explose en découvrant le projet de motion contre la guerre d’Indochine et donc la politique coloniale du parti, préparé par le responsable des Jeunesses socialistes sous le nom d’André Dunoyer (André Essel, le futur co-directeur de la FNAC) censé agir pour la IVe Internationale, et surchargé des annotations d’Yvan Crépeau, trotskyste patenté. Guy Mollet, maître du jeu, prononce la dissolution des Jeunesses socialistes. Reprochant à Guy Mollet son action à sens unique, Yves Dechezelles démissionne le 12 juin 1947, de son poste de Secrétaire adjoint. Au congrès de la SFIO en août 1947, la motion qu’il présente, recueille 5 % des voix ; elle en appelait à une action socialiste révolutionnaire.

Alors que redoublent les accusations de trotskysme et que les campagnes du PCF dénoncent en outre le titisme yougoslave en rupture avec l’URSS, Yves Dechezelles tente un regroupement en dehors de la SFIO sous le nom d’Action socialiste révolutionnaire. Puis, il rallie le Rassemblement démocratique révolutionnaire aux côtés de grands Résistants : Georges Altman de Franc-Tireur, Claude Bourdet, et sortis de la SFIO, Jean Rous, Raymond Badiou, de trotskystes en dissidence comme Laurent Schwarz, de l’avocat Georges Izard venant d’Esprit ; d’autres viennent des Temps Modernes ; Daniel Rousset, Jean-Paul Sartre, Albert Camus* signent le Manifeste ainsi qu’André Breton et l’écrivain noir des États-Unis Richard Wrigh ; une « internationale de l’esprit ». Le RDR dure de décembre 1947 à novembre 1949. Nous sommes à la naissance de la Nouvelle gauche. L’orientation anticolonialiste s’affirme parallèlement dans les rassemblements internationaux à partir de juin 1948, au nom du Congrès des peuples contre l’impérialisme sous l’impulsion du gallois Fenner Brockway, leader de l’Independant Labour Party, avec le concours de Jean Rous*.

La Nouvelle gauche fusionnera en 1957 avec le « Mouvement pour la libération du peuple » formé dans la Résistance par des jeunes de la Jeunesse ouvrière chrétienne et avec la Jeune République, gauche catholique laïque, pour constituer l’Union de la Gauche socialiste dont Y. Dechezelles est membre du Bureau politique. En 1960, la fusion de l’UGS, du PSA issu de la scission minoritaire de la SFIO et du groupe Tribune du communisme donnera naissance au PSU. Yves Dechezelles siégera un temps à son Comité politique national, en demeurera partisan tout en déplorant que les joutes l’emportent sur l’action. Il ne sera pas tenté de rejoindre le nouveau parti socialiste derrière François Mitterand.

C’est qu’il consacre l’essentiel de son activité, qui pour lui est militante, à la défense des droits de l’Homme, des colonisés maltraités et emprisonnés, menacés des condamnations les plus extrêmes, et aux campagnes pour l’amnistie et la libération des condamnés. Il défend les Malgaches en 1947 et après, les Tunisiens du Néo-Destour et de l’UGTT, dénonçant l’assassinat de Ferhat Hached, les nationalistes marocains et algériens. Il devient avec Pierre Stibbe, l’avocat du MTLD. Il restera l’avocat constant de Messali*, ce qui ne l’empêche pas au sein d’un collectif d’avocats, d’assister des militants du FLN, tout en déplorant les conflits sanglants dans l’immigration ; il se rend 49 fois en Algérie défendre des accusés dans la lutte d’indépendance.

Il est un des avocats mandatés par la Ligue des droits de l’homme qu’il contribue par ailleurs à faire évoluer en dépit des rétentions de sa composante majeure liée à la SFIO. Plus encore il déploie son action à la Fédération internationale des droits de l’homme comme expert et dans de fréquentes missions. Il ne cessera de militer dans les Comités pour la Vérité et la justice ; en 1990, il est au premier rang de la protestation contre la première guerre du Golfe à participation française, et bien sûr encore contre la seconde guerre.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article156867, notice DECHEZELLES Yves [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 20 février 2014, dernière modification le 23 janvier 2019.

Par René Gallissot

SOURCES : Louis Bouet, Trente ans de combat syndicaliste et pacifiste, L’Amitié par le livre, Paris, s. d. — Archives dont archives de l’OURS et presse citée dans la notice par G. Morin, DBMOF, op. cit. t. 24. — J.P. Biondi et G. Morin, Les anticolonialistes (1881-1962), Pluriel, Paris 1992. — Politis, 15 mars 2007. — Témoignage de Myriam Dechezelles et biographie, datée du 14 janvier 2007, rédigée par ses fils Jean-Jacques et Guy Dechezelles et échanges de correspondances.

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