Né le 24 mai 1864 à Paris (XVIIIe arr.), suicidé le 30 août 1930 à Marseille ; créateur du journal L’Endehors et de La Feuille ; pamphlétaire anarchiste.

Zo d’Axa (1892)
Album Bertillon, 1894.
Alphonse Gallaud, qui aurait pu être qualifié de dandy de l’anarchie, s’était choisi un pseudonyme à étymologie grecque : Zo d’Axa (soit « vivre en mordant »). Léo Campion* s’interrogea sur sa parenté possible avec le navigateur du XVIIIe siècle La Pérouse. Victor Méric, qui décrivit sa « fine physionomie d’artiste qui se doublerait d’un condottière élégant », voyait en lui un « révolté hautain, ivre d’indépendance qui considérait la morale comme un chapitre de l’esthétique et prétendait constamment agir en beauté ». L’épigraphe du journal de L’Endehors, auquel son nom est resté attaché, le désigne comme un individualiste affirmé : « Celui que rien n’enrôle et qu’une impulsive nature guide seule, ce passionnel tant complexe, ce hors-la-loi, ce hors d’école, cet isolé chercheur d’au delà ne se dessine-t-il pas dans ce mot : “L’Endehors” ? ».
Né au sein d’une famille aisée dont le père était ingénieur à la Ville de Paris, le jeune Alphonse fit ses études au collège Chaptal puis suivit une formation militaire à Saint-Cyr. Las du joug familial, le jeune homme s’engagea en 1882 dans un régiment de cuirassiers puis, en quête d’aventure, dans les bataillons d’Afrique. Ne supportant pas la discipline militaire, et amoureux de la femme de son capitaine, il déserta et se réfugia avec sa maîtresse à Bruxelles, où il devint journaliste aux Nouvelles du jour. De là, il partit au Luxembourg accompagné d’une nouvelle conquête, puis en Italie. À Rome, il fréquenta la villa Médicis, se lia au monde artistique et à quelques peintres pour lesquels il posa souvent. Il devint critique d’art du journal L’Italie sous le pseudonyme de Charles d’Aulga.
Sa désertion ayant été amnistiée en 1889, il revint à Paris, âgé de 25 ans, accompagné de Béatrice Salvioni avec laquelle il se mariera en 1913. À peine arrivé, il fréquenta les milieux littéraires et artistiques montmartrois.
« Parmi les originaux qui vinrent tâter de l’anarchie, il convient de citer Zo d’Axa », écrira Jean Grave dans ses Mémoires. À Montmartre, racontera-t-il, « il commença à se faire remarquer dans quelques petits cénacles où il annonça son intention de publier un journal. Zo d’Axa ne voulait pas ressembler à tout le monde. Témoin le nom de guerre qu’il s’était choisi. Il le montrait également par la coupe de ses vêtements, qui lui donnaient l’air d’un mousquetaire. Sur la fin, ils tournaient à l’allure monastique. Au sujet du journal à paraître, il était perplexe. [...] Serait-il royaliste ou anarchiste ? Grave problème, il fallait épater les gens ! D’Axa penchait pour royaliste. Et ça cadrait avec son caractère. Par tempérament, c’était un aristocrate. Son entourage finit par le décider pour l’anarchie. Mais pour avoir plus d’allure, son journal s’appellerait L’Endehors. »
En dépit de la défiance de Jean Grave, Zo d’Axa s’investit avec cœur dans son journal, dont le premier numéro paru en mai 1891, au lendemain du 1er mai sanglant de Fourmies. Il est d’ailleurs probable que le drame de Fourmies ait décidé une bonne fois pour toute de son engagement. Parmi les collaborateurs de L’Endehors on devait trouver Charles Malato, Georges Darien*, Félix Fénéon*, Sébastien Faure, Émile Henry, mais aussi Georges Lecomte, Henri de Régnier, Lucien Descaves*, Octave Mirbeau*, Camille Mauclair, Tristan Bernard, Jean Ajalbert et Émile Verhaeren.
Hebdomadaire, le journal fut saisi de nombreuses fois. Le gérant du journal, Armand Matha*, ainsi que Zo d’Axa récoltèrent des amendes dont ce dernier se moquait ouvertement dans les colonnes du journal, flirtant avec une forme de nihilisme individuel : « Nous allons, individuels, sans la foi qui sauve et qui aveugle. Nos dégoûts de la société n’engendrent pas en nous d’immuables convictions. Nous nous battons pour la joie des batailles et sans rêve d’avenir meilleur. Que nous importent les lendemains qui seront dans des siècles ! Que nous importent les petits-neveux ! C’est en dehors de toutes les lois, de toutes les règles, de toutes les théories — même anarchistes — c’est dès l’instant, dès tout de suite que nous voulons nous laisser aller à nos pitiés, à nos emportements, à nos douceurs, à nos instincts avec l’orgueil d’être nous-mêmes. »
Après l’arrestation de Ravachol, le 30 mars 1892, de Chaumartin* et de quelques autres, L’Endehors ouvrit une souscription en faveur des familles des détenus « pour ne pas laisser mourir de faim les mioches dont la société frappe implacablement les pères parce qu’ils sont des révoltés ». Inculpé pour association de malfaiteurs, Zo d’Axa fut détenu un mois à Mazas avant d’être remis en liberté provisoire. Durant sa détention, L’Endehors continua cependant de paraître grâce, entre autres, à Félix Fénéon.
D’autres articles suivirent qui lui valurent des menaces de poursuites. Il y échappa en se réfugiant en Angleterre. A Londres, où il fréquenta le milieu des proscrits anarchistes, il logea un temps chez Charles Malato qui en fit le portrait suivant : « écrivain et cavalier errant, [...] drapé dans une cape de couleur sombre et coiffé d’une façon de sombrero, sous les larges bords desquels on ne distinguait que des flots de barbe rutilante. Zo d’Axa eût pu revendiquer pour armes la plume, l’épée et la guitare, car il était aussi redoutable polémiste que vaillant escrimeur et Don Juan irrésistible ».
Le 1er juin 1892, il écopa de 18 mois de prison pour « provocation au meurtre et au pilage » et le 5 juillet 1892 de 2 ans de prison et 2000 francs d’amende aux mêmes motifs.
Après quelques mois londoniens, il se lança dans de nouveaux voyages, parcourut l’Europe, les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Italie. À Milan, où il séjourna quelque temps, il assista à un procès d’anarchistes pour lesquels il prit fait et cause ; expulsé manu militari, il s’embarqua à Trieste en direction de la Grèce.
Voulant gagner Constantinople, il se présenta à la légation française d’Athènes muni de son livret militaire au nom d’Alphonse Gallaud. Une dépêche envoyée le 10 décembre 1893 à Paris fit état d’un individu vêtu d’un costume ecclésiastique pouvant « être le nommé Zo d’Axa » que la police française recherchait toujours.
Finalement, il fut arrêté début janvier 1894 à Jaffa (Palestine), au consulat de France, et fut rapatrié sur un bateau des Messageries maritimes, La Gironde,« ficelé comme un saucisson et mis aux fers sur le pont ». Après quelques jours de prison à Marseille, il fut transféré à Paris et incarcéré à Sainte-Pélagie. Refusant de signer une demande en grâce, il fut libéré le 1er juillet 1894, car la peine du 5 juillet 1892 prononcée contre lui avait été réduite à six mois par arrêt du 29 mars 1893. Cependant, le 1er juillet 1894 se trouvait être également le jour de l’enterrement du président Sadi Carnot tué par l’anarchiste italien Caserio*... Aussi, à peine sorti, Zo d’Axa fut arrêté et gardé vingt-quatre heures au dépôt, en ce jour de funérailles nationales.
Comme de nombreux militants, il mit à profit son séjour carcéral pour écrire. De Mazas à Jérusalem, le récit de son voyage, fut bien accueilli par la critique. Octave Mirbeau et Laurent Tailhade en saluèrent la parution, autant que Jules Renard ou Georges Clemenceau qui qualifia le texte de « belle leçon d’irrespect ».
En 1895 et 1896, Zo d’Axa collabora un temps au quotidien individualiste La Renaissance de Pierre Martinet, où signèrent également Félix Fénéon, Georges Deherme*, Mécislas Golberg*, Bernard Lazare, Laurent Tailhade et Michel Zévaco*, et donna des articles à d’autres titres de presse de l’époque, comme La Revue blanche et La Revue rouge de littérature et d’art.
Il s’attela individuellement, à partir du 6 octobre 1897, à la publication de La Feuille. Journal d’une page recto-verso à parution irrégulière, Zo d’Axa présentait ainsi La Feuille : « Nous aussi, nous parlerons au peuple, et pas pour le flagorner, lui promettre merveilles et monts, fleuves, frontières naturelles, ni même une république propre ou des candidats loyaux ; ni même une révolution préfaçant le paradis terrestre... Toutes ces antiennes équivalentes se psalmodient cauteleusement — ici nous parlerons clair. Pas de promesses. Pas de tromperie. Nous causerons des faits divers, nous montrerons les causes latentes, nous indiquerons des pourquoi. Et nous débinerons les trucs et nous nommerons les truqueurs, gens de politique et de sac, gens de lettres — tous les jean-fichtre. Nous dirons des choses très simples et nous les dirons simplement. » (« Aucune prime à nos lecteurs », n°1 de La Feuille).
Au moment de l’affaire Dreyfus, il s’interrogea sur la personnalité de Dreyfus — « Si ce monsieur ne fut pas traître, il fut capitaine » — mais s’engagea résolument contre l’antisémitisme, le sabre et le goupillon. La Feuille eut au total 25 numéros, avec d’un côté un texte et de l’autre une illustration de Steinlen*, Maximilien Luce*, Willette*, Hermann-Paul*. Mordant, Zo d’Axa y moquait tant les institutions, l’armée et la magistrature que l’ouvrier par trop docile (« L’Honnête ouvrier », la Feuille n°24). Indigné et révolté, il ne manquait pas non plus de dénoncer avec âpreté les bagnes d’enfants, « les biribis pour gosses » comme la colonie pénitentiaire d’Aniane où de jeunes enfants étaient reclus.
Un des grand succès de La Feuille fut, à l’occasion des élections législatives de mai 1898, la déambulation dans les rues de Paris d’un âne nommé Nul qui recueillait les bulletins blancs ou nuls... farce ironique qui provoqua une bagarre boulevard du Palais entre « partisans de l’âne et partisans de l’ordre » (mai 1898). La dernière Feuille, le 25 mars 1899, fut consacrée au désarmement.
À l’aube de 1900, Zo d’Axa, las, désillusionné, blasé, abandonna toute activité politique, puis quitta la France. Il voyagea aux États-Unis (où il visita la veuve de l’anarchiste italien Bresci), en Amérique du Sud, mais aussi en Indochine, en Chine, au Japon ou en Inde. Au cours de ses pérégrinations, il publia plusieurs reportages pour La Vie illustrée, par exemple « L’Amérique hospitalière. Vue de derrière » (28 novembre 1902) et « La traite des jaunes » (25 août 1905) sur le contrôle des immigrants chinois en Indochine française.
Revenu en France, il vécut un temps sur une péniche puis se fixa à Marseille. Il choisit le silence, respectant la ligne de conduite qu’il s’était fixée : ne pas céder aux incantations ni aux espoirs.
En 1914, la guerre ne le fit pas devenir patriote, et en 1917 la Révolution russe ne le fit pas redevenir révolutionnaire.
En 1921, il se fit entendre une dernière fois dans le Journal du peuple d’Henri Fabre : « Les derniers amis de L’Endehors et de La Feuille connaissent le sens d’un passé que le présent n’entend pas renier. Pendant un bon bout de chemin, contre les laideurs du temps, nous avons réagi ensemble. On nous traitait d’anarchistes, l’étiquette importait peu. [...] Qu’est-ce donc vivre si ce n’est passer, selon sa nature, un moment ? J’aime le matin sur les routes proches ou lointaines, et sans stylo, sans autre ambition ni but que de comprendre la journée claire en dehors des mirages flottants, en dehors ainsi que toujours, à des feuilles d’écriture près ... »
De cette date jusqu’à sa mort volontaire le 30 août 1930 (après une première tentative en 1927 ?), Alphonse Gallaud, qui aurait pu embrasser une carrière de poète ou devenir un journaliste mondain, ne se manifesta plus. Celui qui avait choisi le pseudonyme de Zo d’Axa, viscéralement révolté contre l’autorité, entendait rester un homme libre de ses choix. À la veille de sa mort, il brûla, selon Léon Campion*, la majeure partie de ses papiers.

ŒUVRE : De Mazas à Jérusalem, Chamuel, 1895 (édité à Bruxelles sous le titre Le Grand Trimard) — Endehors, Paris, Chamuel éditeur, 1896 — Les Feuilles, Paris, La Société libre d’édition des gens de lettres, 1900.

SOURCES : Arch. Nat. BB 18/ 1885-709 A 92 — portrait par Lucien Descaves dans Les Hommes d’aujourd’hui n°409 — portrait par Victor Méric dans Les Hommes du jour, 1921 — Victor Méric, Coulisses et tréteaux, Librairie Valois, 1931 — Léo Campion, Zo d’Axa, Bruxelles, s. d. [1936] — Pensée et Action, n° 35-36, janvier-juin 1968 — Jean Grave, Quarante ans de propagande anarchiste, Flammarion, 1973 — Béatrice Arnac d’Axa, Zo d’Axa l’Endehors, Plein Chant, 2006 — préface de Bernard Langlois à Vous n’êtes que des poires, Le Passager Clandestin, 2010.

Véronique Fau

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