Né le 2 décembre 1883 au Havre (Seine-Inférieure), mort le 26 juillet 1966 au Havre (Seine-Maritime) ; tourneur sur métaux ; syndicaliste et anarchiste.

Fils d’un charpentier de navires, Henri Quesnel était un militant en vue du syndicat des Métaux du Havre avant 1914. Dans les années 1950, il devait rappeler qu’il avait fait des premières armes durant une grève en 1900, mais c’est surtout dans la période de 1916 à 1923 qu’il joua un rôle déterminant pour le syndicalisme havrais. Quoique de formation anarchiste, il plaça toujours l’unité ouvrière au-dessus de ses préférences partisanes, ce qui a pu le faire paraître indécis ou louvoyant.
Pendant la Grande Guerre, Quesnel fut mobilisé, puis placé en sursis d’appel et affecté spécial au Havre courant 1916. Après la reconstitution du syndicat des Métaux en août, il fut un des animateurs de sa minorité révolutionnaire. En janvier 1918, celle-ci parvint à reconquérir la majorité du syndicat (voir Louis Legrain). Le syndicat lança ensuite une campagne d’agitation revendicative, mêlée de solidarité avec la Révolution russe.
Henri Quesnel fut élu secrétaire du syndicat en avril 1920 après la démission de Louis Legrain. Sans doute était-il jugé plus rassembleur que son prédécesseur, ouvertement anarchiste. Tout en longueur, sa silhouette athlétique devint bientôt familière aux syndiqués havrais. Désiré Brest, qui le connut de près, dira plus tard qu’il appréciait ses talents de conteur.
En novembre 1920, après le décès de Leroux, secrétaire (majoritaire) de l’Union des syndicats du Havre (USH), Henri Quesnel fut désigné pour le remplacer. Ce choix s’explique sans doute par la difficulté à classer Quesnel dans un camp ou un autre. Dans les semaines qui suivirent, la majorité confédérale tenta de le débaucher, tandis que les Comités syndicalistes révolutionnaires (CSR) s’efforcèrent de l’attirer à eux.
Son attitude à l’époque du congrès confédéral d’Orléans, en octobre 1920, avait en effet été ambiguë, puisque, n’ayant pu s’y rendre, il avait remis le mandat des Métaux du Havre à un des plus éminents dirigeants de la majorité, Alphonse Merrheim, ce qui avait apporté une voix supplémentaire à la direction confédérale. Il invita ensuite Merrheim au Havre en décembre, pour un compte rendu du congrès. Et après qu’un groupe d’anarchistes emmenés par Georges Burgat* aient perturbé le meeting, Quesnel lui présenta des excuses.
Quesnel siégeait également à la commission administrative de l’UD de Seine-Inférieure, qui bascula du côté de la minorité au congrès du 7 juillet 1921. Délégué au congrès confédéral de Lille quelques jours plus tard, Quesnel porta les mandats du Bâtiment et des Métaux du Havre (minoritaires) ainsi que d’un petit syndicat de marchands des quatre saisons (majoritaire).
Minoritaire modéré, Quesnel avait, durant toute l’année 1921, désapprouvé l’action des CSR, dont il jugeait la démarche scissionniste (voir Marcel Coursolles). Très attaché à l’unité de l’USH, il s’était toujours efforcé de concilier les tendances rivales, comme on devait le voir lors de la scission confédérale de décembre 1921.
À l’assemblée des syndicats minoritaires tenue du 22 au 24 décembre 1921 à Paris, les syndicats havrais déléguèrent Auguste Hervieu*, mais avec un simple mandat d’observateur. Puis l’USH, sous l’influence d’Hervieu et de Quesnel, refusa pendant deux mois d’entériner la scission confédérale. L’USH attendit mars 1922 pour se résoudre à rejoindre la CGTU, et reconduisit Quesnel comme secrétaire.
Au sein de la CGTU, Henri Quesnel se situa dans la tendance Besnard*, surtout par hostilité aux ingérences politiciennes. Malgré tout, au Ier congrès confédéral, à Saint-Étienne, du 26 juin au 2 juillet 1922, le syndicat des Métaux du Havre vota les motions Monmousseau. Quesnel lui-même n’était pas à Saint-Étienne, car il animait au même moment la grande grève de la métallurgie havraise.
Débutée le 20 juin après l’annonce simultanée, par plusieurs grandes usines, d’une baisse des salaires de 10 %, la grève s’était répandue comme une traînée de poudre dans la métallurgie. Jugeant le mouvement précipité, Henri Quesnel avait tout d’abord temporisé. Cependant, les événements l’avaient obligé à convoquer, le 24 juin, une assemblée générale salle Franklin, qui avait voté la grève totale dans la métallurgie. Le lendemain, alors que 13 000 ouvriers chômaient, un comité de grève avait été élu, comportant des délégués de chaque usine. Quesnel y siégeait au titre du syndicat des Métaux.
Le patronat refusant toute négociation, la grève se durcit et s’installa dans la durée. À partir du 25 juillet, les manifestations s’émaillèrent de menues violences, tandis que les pouvoirs publics concentraient des troupes dans la ville. La grève prit également une dimension nationale, entraînant, au sein de la CGTU, une surenchère dans le soutien au mouvement. La victoire des grévistes devint un enjeu décisif pour la crédibilité de la tendance anarcho-syndicaliste de la CGTU, qui envoya plusieurs responsables sur place.
La grève des métaux commençant à s’enliser, l’USH décida d’étendre le mouvement à toutes les corporations à partir du 22 août, et fut suivie même par certains syndicats CGT. Il y eut bientôt entre 30 000 et 40 000 grévistes et la ville fut paralysée. Le 26 août, policiers et soldats chargèrent un rassemblement de grévistes, faisant 4 morts. Suite à quoi des barricades furent dressées et la population ouvrière affronta les forces de l’ordre une partie de la nuit. Les jours suivants, la police arrêta ceux qu’elle estimait être les principaux meneurs : Henri Quesnel et Auguste Hervieu* (USH) ; Jean Le Gall, Joseph Perrault et Baudoin* (Dockers) ; Victor Le Guillermic*, Duval et Viel (Métaux) ; Célestin Ferré* (fédération des Métaux) ; Julien Le Pen (fédération du Bâtiment) ; Joseph Lartigue et Auguste Peltier (fédération des PTT) ; Amédée Bousquet (confédération) ; Limare (comité de grève) ; Guy Tourette (journaliste à L’Humanité) ; Cocquerel (marin sur le Savoie) ; Félix Bouvier, Fernand Mérueret (PCF) ; Henri Gautier (JC) ; Henri Offroy* (Groupe libertaire du Havre) ; Bunel.
En solidarité, la fédération CGTU du Bâtiment (anarcho-syndicaliste) appela à la grève nationale dès le 28 août, et fit pression sur la CGTU pour qu’elle appelle à une grève générale le 29. Cette dernière fut un échec.
Le mouvement havrais amorça alors son déclin : le 1er septembre, la grève locale de solidarité cessa, mais les métallurgistes tinrent encore cinq semaines. Le 8 octobre, une assemblée générale à laquelle participa Quesnel, libéré quatre jours auparavant, vota la reprise du travail après 110 jours d’une grève historique.
Malgré la défaite, l’USH ne s’affaiblit pas, au contraire, et le courant anarcho-syndicaliste y resta dominant pendant tout l’Entre-deux-guerres (voir Jean Le Gall). En revanche, Henri Quesnel, bien que réélu dans ses fonctions, se mit en retrait — peut-être en raison des déchirements internes à la CGTU. Le 3 juin 1923, il démissionna du secrétariat du syndicat des Métaux et de celui de l’USH. Il devint alors docker et passa au second plan.
Il ne fut pas prisonnier de guerre en Allemagne, contrairement à ce qui a pu être écrit.
Il revint sur le devant de la scène en 1944. En effet, les dirigeants de l’USH, Maurice Hauguel et André Vaillant, avaient eu, sous l’Occupation, une attitude complaisante vis-à-vis de la Charte du travail. Ils furent démis de leur fonction le 6 décembre 1944 et remplacés par une nouvelle direction, majoritairement communiste. Celle-ci, par souci du consensus, nomma Henri Quesnel (61 ans) secrétaire. Par la suite, Quesnel resta fidèle à la CGT, à l’image de l’anarcho-syndicalisme havrais qui ne rejoignit ni la CNT en 1946, ni la CGT-FO en 1948.
Minoritaire au congrès de l’union départementale réuni en octobre 1947, il défendit le maintien de la proportionnelle et contesta les modalités de sélection des candidats au conseil d’administration de l’UD auquel lui-même fut cependant élu.
Critique sévère des anciens « unitaires », il profita de la réunion du comité général de l’UD, le 13 décembre 1947, pour dénoncer les conditions dans lesquelles les mouvements de novembre-décembre 1947 avaient été « déclenchés par-dessus les prévisions de la CGT ». Convaincu que la majorité des travailleurs était défavorable à la grève, il déplora l’absence de consultations à bulletins secrets qu’il aurait préféré voir organisées à la Bourse du travail plutôt que dans les usines.
Plus fondamentalement, il réitéra son regret de l’intrusion des tendances politiques dans les syndicats et nota que « le mauvais exemple » venait « d’en haut ».
En d’autres lieux, une telle déclaration aurait préludé à la rupture. Il n’en fut rien pour Quesnel qui, traumatisé à jamais par l’expérience douloureuse des années 1920, termina son intervention sur une vigoureuse invitation à « se grouper pour ne jamais refaire une scission ». La quasi-totalité de ses camarades portuaires partageaient ce point de vue.
Le 4 février 1948, en pleine scission confédérale de FO et de la CGT, l’USH, dont Quesnel assurait toujours le secrétariat, se félicita « du peu de succès des protagonistes de la division du mouvement ouvrier ». A l’unanimité, ses 31 syndicats s’engagèrent à « maintenir la puissance de notre vieille CGT ». L’option n’impliquait pas un ralliement sans murmure à la majorité. Henri Quesnel le signifia devant les instances de l’UD, le 20 novembre 1948. A cette occasion, il prôna l’autonomie des UL et croisa le fer avec Legagneux.
Reconduit à la commission administrative de l’UD, il cumula bientôt les fonctions d’administrateur de la Caisse vieillesse de Normandie et de vice-président honoraire de la Caisse d’entraide du Havre. Il continua, d’autre part, à militer sur le port et siégea au bureau central de la main-d’œuvre, institution paritaire chargée, entre autre, de contrôler l’embauche. Nommé en 1949, il y resta jusqu’en 1957.
Délégué au congrès de la fédération des Ports et Docks de 1950, il réaffirma son attachement au « syndicalisme pur ». Ces principes rappelés, il expliqua qu’il avait reçu le mandat de voter le rapport moral. « Oublions le passé », lança-t-il à l’adresse de la majorité. Qu’il s’agisse du refus du travail au rendement, de l’usage des fonds recueillis pour la solidarité ou des règles statutaires régissant le fonctionnement de la direction fédérale, l’intervention, dépourvue d’agressivité, explicita la spécificité havraise et les conditions d’une cohabitation fructueuse. Brest le comprit et trouva les mots justes pour le dire. A la suite de quoi, Quesnel se déclara satisfait des réponses apportées.
Alors que la fédération sortait à peine d’une période d’« actions concrètes » contre la guerre, aussi audacieuses que coûteuses, l’ancien anarcho-syndicaliste renoua avec l’antimilitarisme de sa jeunesse. Sur la lancée, il préconisa le retour aux anciennes positions de la CGT en matière de procréation consciente, et s’emporta contre les encouragements des « gouvernements fascistes » à l’augmentation du nombre des enfants, future « chair à canons » ou « chair à plaisir ».
A défaut d’une parfaite adéquation de ses vues avec celles de la majorité fédérale, le vieux militant demeurait disponible, y compris hors du syndicat, pour des initiatives conjointes avec les communistes. Ainsi, après les élections de 1947 aux caisses primaires de Sécurité sociale, Henri Quesnel fut administrateur de la caisse d’assurance-vieillesse de Normandie puis, après 1951, président de la section havraise de l’Union des vieux de France. Il fut également vice-président honoraire de L’Entraide au Havre et secrétaire de l’Union des locataires.

SOURCES : Arch. Nat. F7/13705 ; F22 1968 — CAC Fontainebleau 870150, art. 134 — Arch. Dép. Seine-Maritime, 4 M 2497, 2604, 2872, 10 MP 1408-09 — IHS-CGT, dossier de l’UD de Seine-Maritime — comptes-rendus des congrès de l’UD de Seine-Inférieure des 11-12 mai 1946 (Rouen) et des 11-12 octobre 1947 (Rouen) — Congrès national de la Fédération nationale des Ports et Docks, les 22-24 juin 1950 (Paris) — L’Avenir des Ports de septembre 1966 — Désiré Brest, Mémoires (inédits), 1972 — John Barzman, Dockers, Métallos, Ménagères. Mouvements sociaux et cultures militantes au Havre, 1912-1923, PURH, 1997 — Groupe Jules Durand, Histoire méconnue et oubliée du syndicalisme havrais 1907-1939, Le Libertaire, 1997 — Marie-Paule Dhaille-Hervieu, Communistes au Havre. Histoire sociale, culturelle et politique (1930-1983), PURH, 2010.

Guillaume Davranche, Jean Maitron, Michel Pigenet

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