PIERROT Marc [dit « le docteur Pierrot »] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron, notice complétée par Guillaume Davranche

Né le 23 juin 1871 à Nevers (Nièvre), mort le 19 février 1950 à Paris XIIe arr. ; médecin ; anarchiste.

Marc Pierrot
Marc Pierrot
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Originaire d’une famille modeste, d’opinions républicaines — le grand-père maternel avait été déporté à la suite du coup d’État de 1851 — Marc Pierrot fit ses études au lycée de Nevers, puis à Paris.

En décembre 1891, alors étudiant en médecine, il adhéra au groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI), qui comptait une soixantaine de membres. En mai 1892, il en devint le bibliothécaire-archiviste. L’activité des ESRI, durant cette période, consistait essentiellement en autoformation. C’est ainsi que, le 18 juillet 1892, Marc Pierrot donna au groupe une conférence sur « la femme », le 15 août, sur « l’enfant dans l’industrie » et, le 22 août, sur « l’accumulation primitive du capital ».

En décembre 1892, Marc Pierrot faisait son service militaire à Falaise (Calvados).

Après une scission guesdiste en mai 1893, les ESRI se réduisirent à leur composante anarchiste : une quinzaine de membres autour d’un noyau dur composé de Léon Rémy*, Marie Goldsmith*, Paul Delesalle et Marc Pierrot, son secrétaire à partir de 1894. Jusqu’en 1902, les ESRI nouvelle manière devaient publier 21 brochures ou rapports et jouèrent un rôle important dans l’élaboration conceptuelle de ce qui allait devenir le syndicalisme révolutionnaire. Pierrot en fut bien conscient et il devait écrire à ce sujet dans Plus loin, en mars 1933 : « Le mérite du groupe fut d’avoir aidé à dégager les principes du syndicalisme révolutionnaire au moment même où celui-ci naissait et se développait. »

Après que Jean Grave ait lancé Les Temps nouveaux en mai 1895, Marc Pierrot en devint rapidement un des collaborateurs réguliers. L’hebdomadaire s’était installé au 140, rue Mouffetard, à quelques enjambées du 89, où se réunissaient les ESRI. Pierrot devait, avec Delesalle, faire partie des promoteurs du syndicalisme au sein des Temps nouveaux.

Le 23 juillet 1896, Marc Pierrot, toujours étudiant, épousa, à Paris 11e, Esther Lape, Juive polonaise, docteure en médecine, née le 5 juillet 1870 en Russie, et qui fréquentait les ESRI sans en être adhérente. Il habitait alors au 19, rue Chanzy, à Paris 11e.

Quatre jours plus tard, il était en Grande-Bretagne pour participer à l’opération anarcho-allemaniste au congrès socialiste international de Londres (voir Fernand Pelloutier), où il siégea grâce à un mandat du groupe de Sens (Yonne) du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire de Jean Allemane.

Durant l’Affaire Dreyfus, Marc Pierrot affirma, comme Grave, l’innocence du capitaine et dénonça l’antisémitisme, mais estima que les anarchistes ne devaient pas s’engager dans le parti dreyfusard, essentiellement républicain.

En 1899 et 1900, Marc Pierrot et les ESRI participèrent très activement à la préparation du congrès international antiparlementaire qui devait se tenir à Paris du 19 au 22 septembre 1900, et constituer l’acte de naissance d’un large mouvement socialiste anti-autoritaire, concurrent de la social-démocratie. En vue de ce congrès, le groupe lança un Bulletin des ESRI dont l’unique numéro, en avril 1899 se prononçait pour une« Fédération communiste révolutionnaire internationale, englobant les groupes communistes libertaires du monde entier ». L’interdiction in extremis du congrès par le gouvernement fit avorter ce projet. Les 7 rapports que les ESRI avaient rédigé pour le congrès furent publiés dans le supplément littéraire des Temps nouveaux : « Sur la grève générale » (reconnaissait l’utilité des grèves partielles pour préparer la grève générale), « Le coopératisme et le néocoopératisme » (niait leur rôle révolutionnaire), « Les communistes anarchistes et la femme » (féministe), « Le communisme et l’anarchisme » (pour le communisme), « Antisémitisme et sionisme » (contre l’antisémitisme et contre le sionisme), « Le tolstoïsme et l’anarchisme » (critique des limites pratiques de la philosophie de Tolstoï) et, sous la signature du seul Paul Delesalle, « L’action syndicale et les anarchistes » (pour l’action dans le mouvement syndical).

Le groupe des ESRI cessa d’exister en 1902, et l’activité de Marc Pierrot s’identifia alors totalement avec celle des Temps nouveaux. Au fil des ans, il devait devenir un des piliers de l’hebdomadaire et même en former, avec Jean Grave le tandem dirigeant.

En 1903-1905, celui qu’on commençait à appeler « le Dr Pierrot » collabora, avec Griffuelhes, Pouget, Yvetot, Delesalle et d’autres, à L’Action directe, une petite revue qui joua un rôle dans la constitution de l’idéologie syndicaliste révolutionnaire. De février à avril 1905, il publia dans Les Temps nouveaux une série d’articles sous le titre « L’esprit de révolte ». Compilée, elle donna une brochure, Syndicalisme et Révolution, qui remporta un succès durable. Le Bulletin de l’internationale anarchiste d’octobre 1908 la présentait comme « assurément l’une des meilleures brochures de propagande ». Pierrot y condamnait la lourdeur bureaucratique des centrales syndicales allemande, britannique et américaine. La discipline et la hiérarchie y étouffaient l’esprit de révolte des syndiqués, expliquait-il, avant de prôner la politique des minorités agissantes. Le syndicalisme devait rester souple, décentralisé, quelque peu désordonné même, écrivait-il, mais vivant. Pierrot mettait également en garde contre le « fonctionnarisme ». Il peut arriver, écrivait-il, que les militants, « en devenant fonctionnaires permanents et rétribués, perdent de vue la propagande pour ne plus voir que la conservation de leurs fonctions, au lieu de céder la place à de plus jeunes et à de plus enthousiastes. Le fonctionnarisme est le danger qui menace les fédérations croissant en adhérents et en ressources ». 

Après le congrès d’Amiens de la CGT, en octobre 1906, Pierrot critiqua également l’idée, contenue dans ce qui allait devenir la Charte d’Amiens, que le syndicalisme « se suffit à lui-même » pour développer la conscience révolutionnaire du prolétariat — opinion que devait défendre Malatesta au congrès d’Amsterdam en août 1907.

En mai 1906, Pierrot protesta contre une saillie antisémite de Delesalle (« en contradiction absolue avec les idées anarchistes »), ce qui provoquer le départ de ce dernier des Temps nouveaux. 

En octobre 1907, après le congrès anarchiste international d’Amsterdam, Pierrot constitua, avec René de Marmande, Charles Benoît, Jean Grave et Christiaan Cornelissen un groupe chargé de travailler à la création d’une fédération anarchiste en France. Cette tentative fit long feu.

À l’automne 1909, le Dr Pierrot fit partie du comité Ferrer (voir Charles-Ange Laisant).

À cette époque, le Dr Pierrot fit de la lutte contre l’individualisme et l’illégalisme un de ses thèmes de prédilection. Il y consacra plusieurs articles dans les Temps nouveaux, et deux conférences — les 1er et 29 juin 1910 — qui furent éditées sous forme de brochure.

Au printemps 1910, il fut membre du Comité révolutionnaire antiparlementaire (voir Jules Grandjouan) qui mena la campagne abstentionniste à l’occasion des élections législatives. Dans le débat qui s’ensuivit sur la nécessité de créer une organisation anarchiste communiste, il se montra sceptique et plutôt hostile, et le fit savoir dans Le Libertaire du 12 juin 1910. Cela valut aux rédacteurs des Temps nouveaux de se faire traiter, par Vassili Gambachidzé*, dans Le Libertaire du 24 juillet, de « grands prêtres [...] qui s’enferment dans la métaphysique et ne veulent voir dans l’organisation que la tyrannie et le centralisme ». 

Le Dr Pierrot n’était en effet pas un homme d’action, mais un commentateur et, de plus en plus, un doctrinaire. Dans les controverses qui agitaient les milieux révolutionnaires, cette image devait lui être souvent renvoyée.

En mars 1912, il appartint au Comité antiparlementaire révolutionnaire — impulsé par la FRC — qui mena une campagne abstentionniste à l’occasion des élections municipales de mai (voir Henry Combes).

En juin 1912, il fut membre du comité de L’Entr’aide, une caisse de solidarité avec les militants emprisonnés et leurs familles, impulsée par la FCA en juin 1912 (voir Édouard Lacourte).

Comme beaucoup d’anarchistes, le Dr Pierrot s’inquiéta des orientations prises par la CGT à sa conférence de juillet 1913. Il le fit savoir dans Les Temps nouveaux, et s’attira une réponse cinglante d’Alphonse Merrheim dans La Bataille syndicaliste des 3 et 4 août 1913, qui le traita de « dilettante » et affirma que la CGT n’accepterait « ses critiques et ses conseils » que le jour où il daignerait « abandonner l’anarchie métaphysique de la syntaxe et du verbe pour l’anarchie en action ».

Lors du congrès national anarchiste des 15, 16 et 17 août 1913, Marc Pierrot rédigea le rapport introductif au débat sur « les déviations, la reprise individuelle, la manie scientifique », où il faisait le procès définitif de l’individualisme. Dans le débat sur le syndicalisme, il reprocha à la CGT de « s’acheminer vers un néoréformisme très dangereux ». Il participa également à la commission de rédaction du manifeste de la Fédération communiste anarchiste révolutionnaire, adopté à la fin du congrès.

À la déclaration de guerre, le Dr Pierrot se rallia à l’union sacrée. Mobilisé le 8 août 1914, il fut affecté à l’hôpital n° 42 à Vichy (Allier) puis, le 25 mars 1915, envoyé en Serbie. Il passa la fin de la guerre à Clermont-Ferrand où il s’occupa de la réadaptation des mutilés. De mai 1916 à juin 1919, il participa à l’édition du Bulletin des Temps nouveaux, qui maintint une certaine liaison entre l’ancienne équipe de la rue Broca et ses lecteurs. Il signa le Manifeste des Seize (voir Jean Grave), ce qui devait lui valoir d’être, après-guerre, mis au ban du mouvement anarchiste. Pourtant, Pierrot ne regretta jamais sa position, comme il l’écrivit encore en 1948, dans CQFD.

De juillet 1919 à juillet 1921, avec Charles Desplanques*, Jacques Guérin* et d’autres, le Dr Pierrot fit reparaître Les Temps Nouveaux en mensuel. Ce fut l’occasion d’une brouille définitive avec Jean Grave, qui estima qu’on l’avait dépossédé de son œuvre.

En janvier 1924, le Dr Pierrot fut membre du Comité de défense des révolutionnaires emprisonnés en Russie (voir Jacques Reclus).

De mars 1925 à septembre 1939, le Dr Pierrot et ses amis publièrent une revue assez austère, Plus loin, qui se définissait ainsi : « Revue de progrès social et d’affranchissement humain en dehors de tout esprit de parti, contre tout privilège de classe, pour le développement intégral, matériel, intellectuel, moral de l’individu dans la société librement organisée ». N’ayant pas renié l’union sacrée, l’équipe de Plus loin fut tenue à distance par l’Union anarchiste, mais maintint durant tout l’Entre-deux-guerres une petite mouvance sympathisante, qui se réunissait régulièrement autour de modestes banquets et de conférences.

Le Dr Pierrot n’était cependant pas totalement ostracisé, puisque Sébastien Faure le convia à écrire une douzaine d’articles pour L’Encyclopédie anarchiste.

Désormais détaché de l’action et du mouvement organisé, l’anarchisme de Marc Pierrot tendit vers une philosophie aclassiste et intemporelle. Dans Plus loin de mai 1935, il estimait que « l’anarchie est avant tout une morale et elle se présente comme une tendance, quelquefois consciente, le plus souvent inconsciente, chez tous les individus ».

Témoignage que son nom signifiait encore quelque chose, Louis Lecoin le sollicita en 1937 pour le comité de parrainage de la Solidarité internationale antifasciste, ce qu’il accepta.

Après la Seconde Guerre mondiale, il donna quelques souvenirs à la revue CQFD animée par Louis Louvet*.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article156464, notice PIERROT Marc [dit « le docteur Pierrot »] [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron, notice complétée par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 25 février 2014, dernière modification le 6 janvier 2015.

Par Jean Maitron, notice complétée par Guillaume Davranche

Marc Pierrot
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ŒUVRE : Syndicalisme et révolution, Petite Bibliothèque économique, aux bureaux des Temps nouveaux, 1905 — Travail et surmenage, Maison des Fédérations, Bibliothèques économiques et syndicalistes n° 1, 1907 — Sur l’individualisme, Publications des Temps nouveaux, 1911 — Socialisme et syndicalisme, Publications des Temps nouveaux, 1913 — La Rééducation des mutilés, Publications des Temps Nouveaux, 1919 — Quelques Écrits [sélection de textes introduite par sa fille Cécile Pierrot, Jacques Reclus et Renée Lamberet], La Ruche ouvrière, 1970.

SOURCES : Arch. PPo. non classées — compte rendu du Congrès socialiste international de Londres, 1896 — La Petite République du 17 août 1913 — Les Temps nouveaux des 23 et 30 août 1913 —Jean Maitron, « Le groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes de Paris (1892-1902) : Contribution à la connaissance des origines du syndicalisme révolutionnaire », Le Mouvement social, janvier-mars 1964 — Jean Grave, Quarante ans de propagande anarchiste, Flammarion, 1973 — Marc Pierrot, Quelques Écrits,La Ruche ouvrière, 1970 — Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste en France, tomes I et II, Gallimard, 1975 — David Berry, A History of the French Anarchist Movement 1917-1945, Greenwood Press, 2002 — Guillaume Davranche, Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914), L’Insomniaque/Libertalia, 2014.

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