Né le 19 janvier 1853 à Rennes (Ille-et-Vilaine), mort le 20 janvier 1937 ; journaliste ; anarchiste, puis républicain.

Émile Gautier était fils d’un huissier, « d’un de ces instruments les plus immédiats et les plus redoutables, malgré leur obscurité, de l’organisation capitaliste et gouvernementale... Bonne école d’anarchisme et de révolution, messieurs, je vous le jure », comme il devait le déclarer devant le tribunal le 27 février 1883. Il était l’ami de l’anarchiste Arsène Crié avec qui, semble-t-il, il avait milité en Bretagne en 1873, quand Crié était étudiant en médecine à Rennes.
En 1874, Gautier soutint à Rennes sa thèse intitulée « De ritu nuptiarum. Des conditions requises pour le mariage » et obtint sa licence de droit. Cependant, il ne tarda pas à se jeter dans la politique, tout d’abord, en soutenant le député de la gauche républicaine Louis Blanc. En 1876, il entra comme journaliste aux Droits de l’homme, puis au Bien Public.
Gautier joua un rôle actif à partir de 1877 dans la campagne pour l’amnistie des Communards. Au cours de la crise institutionnelle du 16 mai 1877, il fut condamné, ainsi que le gérant de La Marseillaise, à deux mois de prison et à 4000 francs d’amende pour offenses envers le maréchal de Mac-Mahon, président de la République. Gautier purgea sa peine à Sainte-Pélagie et sortit de prison en septembre 1877. A partir de ce moment, il devint un révolutionnaire militant et apparut comme orateur dans les réunions socialistes, à Paris comme en province.
En 1878, il prit la parole aux obsèques de Raspail, écrivit dans Le Réveil. En 1879, il s’engagea dans la campagne pour la libération d’Auguste Blanqui. Il était alors très lié à Jules Vallès et collabora à son journal La Rue, avant de rompre. Il publia en 1880 un essai, Le Darwinisme social, inventant l’expression. À cette époque, il habitait au 101, rue Monge, à Paris 5e.
Devenu anarchiste, Émile Gautier prit une part importante à la fondation du Cercle du Panthéon, puis du groupe anarchiste de Paris 11e, et devint rapidement un des principaux meneurs du mouvement. À partir de septembre 1880, il participa activement à la rédaction de La Révolution sociale (voir Serraux). « J’exerce une influence énorme sur une masse de révolutionnaires de bonne foi qui ne sont pas peut-être encore complètement anarchistes, mais qui n’en sont pas loin, écrivit-il le 10 février 1881 à Arsène Crié. Je puis dire que j’ai là une véritable armée sous la main... » (lettre citée au procès des 66, le 11 janvier 1883).
Du 14 au 19 juillet 1881, Émile Gautier fut délégué au congrès anarchiste de Londres (voir Gustave Brocher), par le Cercle du Panthéon, le Groupe d’études sociales anarchiste révolutionnaire de Vienne (Isère), le cercle Les Outlaws, de Saint-Étienne (mandat signé de Jean-Baptiste Ricard*).
Le 12 mars 1882, il fut le premier orateur invité par le groupe Les Indignés, de Vienne (voir Pierre Martin), pour un meeting sur le thème « Pourquoi nous sommes anarchistes » : « Toutes les formes gouvernementales, monarchie, république, se ressemblent, déclara-t-il, car elles tendent toutes à asservir le peuple. Là où il y a une classe dirigeante, le pays est opprimé : il ne faut à l’homme ni Dieu, ni maître. » À cette époque, Émile Gautier faisait des tournées de conférences, et fut un des principaux rédacteurs du journal anarchiste lyonnais intitulé successivement Le Droit social, puis L’Étendard révolutionnaire, puis La Vengeance anarchiste. Il fut également un des éditeurs du numéro unique du journal L’Anarchie (voir Émile Vaillat). Il écrivait également dans La Bataille de Lissagaray.
Le 21 octobre 1882, il fut arrêté à Lyon, en gare de Vaise, et impliqué dans le procès dit « des 66 », qui s’ouvrit le 8 janvier 1883, devant le tribunal correctionnel de Lyon à la suite des violentes manifestations des mineurs de Montceau-les-Mines d’août 1882 et des attentats à la bombe perpétrés à Lyon en octobre 1882. Selon l’importance des charges retenues contre eux, l’accusation avait classé les prévenus en deux catégories (Voir Toussaint Bordat). Gautier, prévenu de la deuxième catégorie, fut, avec Kropotkine, Pierre Martin, Toussaint Bordat et Joseph Bernard, l’un des accusés les plus en vue du procès. Cette notoriété était due à son activité de propagandiste ayant parcouru la France en tous sens ; elle était due aussi à son réel talent oratoire qui n’était pas sans influencer auditoire et jurés ainsi que l’attestent deux lettres du procureur Fabreguette au garde des Sceaux : « La plaidoirie du dernier de ces inculpés [Émile Gautier] a été, à beaucoup d’égards, remarquable, et, avec le prestige du talent, il s’était presque emparé de l’auditoire... » (lettre du 12 janvier 1883) ; « Gautier, très habile, très adroit, véritablement éloquent par moments, a très sérieusement discuté notre prévention... » (lettre du 27 février 1883).
Au titre de la loi du 14 mars 1872, les « 66 » étaient accusés de s’être affiliés à l’Association internationale des travailleurs (AIT), censée avoir été reconstituée au congrès de Londres en juillet 1881. À la barre, Émile Gautier s’efforça de réfuter l’existence de l’AIT. Il reconnut le 8 janvier « l’existence incontestée d’un parti anarchiste international » (« parti » étant à entendre ici au sens de « camp » politique, ou de courant de pensée). « Mais, ajoutait-il, un parti n’est pas une association. »
Émile Gautier fut condamné le 19 janvier 1883 à cinq ans de prison, 2 000 francs d’amende, dix ans de surveillance et quatre ans d’interdiction des droits civils. Il fit partie des 31 condamnés qui interjetèrent appel. Devant la cour d’appel de Lyon, le 27 février, il tenta encore de faire croire que les groupes anarchistes n’étaient pas des groupes organisés : « Je mets au défi l’accusation de prouver que ces groupes anarchistes aient été autre chose que des lieux de rendez-vous, de simples réunions temporaires, dont le personnel varie à chaque fois, où le premier venu peut entrer ; d’où il peut également sortir sans remplir aucune formalité, sans payer aucune cotisation, sans même qu’on lui demande son nom ni ses opinions. » Le 13 mars, la cour confirma la peine à laquelle il avait été condamné.
Entre-temps, le 4 février, le Cercle du Panthéon avait présenté symboliquement sa candidature à une élection législative partielle, dans la 1re circonscription de Paris 5e. Il obtint 460 voix (4 % des inscrits), ce qui le classa en 3e position, devant Jean Allemane (29 voix, soit 0,25 % des inscrits).
Émile Gautier fut incarcéré avec Kropotkine à Clairvaux, où le climat était très rigoureux. Puis, suite à une campagne de soutien menée par le député Ranc, il fut transféré en avril 1884 à Sainte-Pélagie, à Paris. Là, il eut ses quartiers à la « Petite Sibérie » — à peine arrivé, il grava sur un mur son nom et « Vive l’anarchie ». Pourtant, hormis son ami Arsène Crié, Gautier ne fréquenta pas ses codétenus anarchistes. Ne recevant presque personne, il restait enfermé dans sa chambre, au milieu de ses livres de droit et d’histoire, et son épouse venait lui tenir compagnie, chaque jour, de 9 heures à 19 heures. Le Matin du 6 juin 1884 écrivait de lui : « C’est un jeune homme brun, pâle, dont la tête n’est point banale. Il est très intelligent et parle avec une remarquable correction. Son esprit est assombri par la perspective de l’avenir qu’il s’est fait. Gautier est très ambitieux et il s’est engagé dans le parti anarchiste dont les doctrines lui interdisent de briguer un mandat et d’exercer aucune fonction. Il est donc condamné à se morfondre, à ronger son frein sans espoir. Il n’est pas étonnant qu’il soit aigri. »
Peu à peu, Gautier adopta une attitude qui lui valut des propositions de grâce de la part du directeur de Sainte-Pélagie. Dans une lettre datée du 22 juin 1885, ce dernier assura le préfet de police « que l’ordre public ne sera en aucune circonstance ni menacé ni troublé par lui » (Arch. Nat. BB 24/875). Par ailleurs, ses nombreux amis s’entremirent et demandèrent sa grâce au président de la République. Finalement, le 12 juillet 1884, Gautier bénéficia d’une remise de peine d’un an. Le 13 août 1885, il fut définitivement gracié et, le 1er février 1886, il obtint la remise des peines accessoires.
Après sa libération, Émile Gautier quitta le mouvement anarchiste et entama, le plus souvent sous le nom de Raoul Lucet (mais aussi sous les signatures de Memor, Hombre, Polycarpe, A. Kergus), une carrière de journaliste qui devait le conduire au XIXe Siècle, au Paris, à L’Écho de Paris, au Petit Parisien et au Figaro. Il participa également à des publications scientifiques. Bien qu’il s’abstînt alors de toute allusion malveillante à l’égard de ses anciens amis, ceux-ci lui pardonnèrent difficilement son abandon du mouvement. Il resta néanmoins en contact avec Louise Michel avec qui, vers 1883-1886, il travailla à un ouvrage inachevé intitulé Les Paysans. Il noua également des liens avec Sébastien Faure puisque celui-ci lui demanda, en 1895, de préfacer un de ses principaux ouvrages, La Douleur universelle. Cette même année, il prit la direction de la revue La Science française.
Son ouvrage de 1892, Comme quoi la France pourrait nourrir cent millions d’habitants. Une révolution agricole, devait être cité en référence par Bourchet dans le débat sur « l’organisation de la société future » au congrès CGT de 1902.
Ami avec l’ancien chef de la Sûreté, Marie-François Goron, il préfaça ses Mémoires en 1897, et rédigea avec lui un roman, Fleur de bagne.
Par la suite, il continua d’avoir des relations épisodiques dans les milieux libertaires et syndicalistes, comme en témoigne sa protestation contre la détention d’Édouard Sené publiée dans La Bataille syndicaliste du 1er octobre 1913.
Pendant la Première Guerre mondiale, il fut attaqué par la revue individualiste Pendant la Mêlée du 25 décembre 1915, parce qu’il s’en était pris à deux journaux socialistes du Centre qui menaient campagne en faveur de la paix. Dans Le Figaro du 19 août 1921, dans un article écrit après la mort de Léon Prouvost*, il paraissait avoir oublié ses premiers enthousiasmes et jugeait avec hauteur les révolutionnaires.

ŒUVRE : Combien, l’empereur ? Librairie du suffrage universel, 1875 — Les Finances impériales, Librairie du suffrage universel, 1875 — Le Darwinisme social. Étude de philosophie sociale, Derveaux, 1880 — Étienne Marcel, Librairie d’éducation laïque, 1881 — Les Paysans (avec Louise Michel), roman inachevé de 1883-1886 publié par A. Carbillet — Propos anarchistes : I. Le parlementarisme, Derveaux, s.d. [1885] — Propos anarchistes : II. Les Endormeurs. 1. Les libertés politiques et III. Les Endormeurs. 2. Les heures de travail, Derveaux, Paris, 1885 — Comme quoi la France pourrait nourrir cent millions d’habitants. Une révolution agricole, Lecène, Oudin, 1892 — Les étapes de la science (préface de M. de Lanessan), Lecène, Oudin, 1892 — Fleur de bagne : roman contemporain. (avec François-Marie Goron), Flammarion, 1902 — L’Idée de Dieu et son absurdité ou les sophismes de l’incrédulité, s. éd., Valence, 1903 — Émile Gautier publia également divers ouvrages scientifiques et d’agronomie.

SOURCES : État civile de Rennes — Arch. PPo BA/1022 et BA/465 — Le Droit social, année 1882 — Le Figaro du 23 octobre 1882 — Le Journal des débats des 5 et 6 février 1883 — Le Matin du 6 juin 1884 — Marcel Massard, « Histoire du mouvement anarchiste à Lyon (1880-1914) » DES, 1954 — Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste en France, tome I, Gallimard, 1975 — Le Procès des anarchistes devant la police correctionnelle et la cour d’appel de Lyon, Lyon, 1883 — Émile Couret, Le Pavillon des princes : histoire complète de la prison de Sainte-Pélagie depuis sa fondation jusqu’à nos jours, Flammarion, 1891 — G. Delfau, Jules Vallès. L’exil à Londres, 1871-1880, Paris, 1971 — René Bianco, « Cent ans de presse », op. cit. — Caroline Reynaud-Paligot, « Une décennie parmi les anarchistes viennois, 1880-1890 », IEP de Grenoble, 1988.

Jean Maitron, notice revue par Guillaume Davranche

Version imprimable de cet article Version imprimable