Né le 29 juillet 1870 à Issy (Seine), mort le 8 avril 1948 à Palaiseau (Seine-et-Oise) ; mécanicien en instruments de précision, puis libraire spécialisé ; anarchiste et syndicaliste ; secrétaire adjoint de la Fédération des bourses du travail, puis de la section des bourses de la CGT de 1897 à 1908.

Paul Delesalle (1894)
Album Bertillon, 1894.
Dans la biographie qu’il lui consacra en 1952, Jean Maitron, cherchant à dégager la physionomie de Paul Delesalle, le comparait aux grands noms du syndicalisme révolutionnaire : « Ce n’était ni un théoricien organisateur et éducateur comme Pelloutier, ni un stratège de classe comme Griffuelhes, ni un écrivain connaissant les hommes comme Pouget, ni un tribun populaire comme Tortelier. Delesalle n’appartenait pas à l’avant-garde du syndicalisme révolutionnaire ; plus modestement mais non moins efficacement, c’était un travailleur consciencieux et probe sur qui l’on pouvait s’appuyer, un honnête homme sur lequel on pouvait compter parce qu’il prenait ses responsabilités. » 

Jeune ouvrier anarchiste

Fils d’un ajusteur-fraiseur et d’une couturière, Paul Delesalle entra en apprentissage à la Maison Foucher où travaillait son père et y apprit le métier d’ajusteur, tout en suivant des cours du soir de la Ville de Paris dont il obtint, en 1888, une médaille de dessin industriel.
Très vite, il s’orienta vers l’anarchisme. La Révolte du 26 décembre 1891, La Révolte le donne comme secrétaire du groupe anarchiste de Paris 14e. A partir de 1892, il fréquenta également le groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI). Un rapport de police d’avril 1892 le classait parmi « les cent et quelques militants que compte le parti anarchiste à Paris ». Cela lui valut d’être arrêté le 22 avril 1892, préventivement au 1er mai, et de passer dix-huit jours à la prison de Mazas.
Dispensé de service militaire pour faiblesse de constitution, il travailla comme mécanicien en instruments de précision, partit sur le trimard, voyagea de Belgique en Espagne et, le 7 janvier 1893, adhéra à la chambre syndicale de sa profession, fondée six mois auparavant.
Du 24 janvier 1894 au 10 mai 1897, il travailla comme ajusteur-mécanicien chez un ingénieur constructeur en machines et instruments de précision, L. Doignon, 85, rue Notre-Dame-des-Champs, à Paris 6e. Selon ses souvenirs, il y assembla, en 1895, l’appareil « chronophotographique » ou cinématographique des frères Lumière — ce que l’historien du cinéma Laurent Mannoni conteste.
Durant la grande répression qui suivit les attentats de 1892-1894, il ne prit pas le chemin de l’exil, comme tant d’autres. Il fut soupçonné d’être l’auteur de l’attentat du 4 avril 1894 au restaurant Foyot (voir Laurent Tailhade), mais Jean Maitron a réfuté cette thèse.

Syndicaliste et publiciste

À partir du 14 septembre 1895, Paul Delesalle écrivit régulièrement dans Les Temps nouveaux, où il tint notamment la rubrique « Mouvement social ». Cette rubrique, qu’il tint pendant onze ans, ajoutée à sa participation aux ESRI, devaient faire de Paul Delesalle un des militants-clefs du tournant syndicaliste du mouvement anarchiste dans les cinq dernières années du XIXe siècle.
À la fin de l’année 1895, il fut délégué par son syndicat au Comité d’action pour l’édification de la Verrerie ouvrière d’Albi. Peut-être est-ce là qu’il fit la connaissance de Fernand Pelloutier, qui exerça sur lui une profonde influence.
En 1896, il collabora à la revue L’Art social avec Pelloutier et Bernard Lazare.
En juillet 1896, Paul Delesalle participa à l’opération antisocial-démocrate orchestrée par Pouget et Pelloutier (voir ces noms) au Congrès socialiste international de Londres, où il fut délégué par son syndicat des ouvriers en instruments de précision et par la bourse du travail d’Amiens. Lors de ce congrès extrêmement houleux, il fut molesté et jeté au bas de la tribune, lors de la séance du 27 juillet. En marge du congrès, il participa aux conférences du Saint Martin’s Hall, qui rassemblèrent les représentants européens de l’anarchisme et du socialisme antiparlementaire. Il publia un compte rendu de Londres dans Les Temps nouveaux et corédigea avec Léon Rémy* la brochure des ESRI : Les Révolutionnaires au congrès de Londres. 
En mai 1897, Paul Delesalle quitta la maison Doignon pour devenir l’adjoint de Jean Grave aux Temps nouveaux, le suppléant au besoin. Dans un article du 5 décembre 1903, il expliquait en quoi consistait son travail : « Je touche un salaire aux Temps nouveaux, non pour ma copie, mais comme employé de librairie ; mon travail consiste à écrire et à préparer les bandes, à faire l’expédition du journal, à aller à l’imprimerie plusieurs fois la semaine et chez les éditeurs chercher les volumes que les camarades nous demandent de leur procurer, à faire expédier les paquets, etc... Comme les autres rédacteurs je fais ma copie chez moi, soit sur mon temps de repos, soit sur celui que je pourrais consacrer à mes loisirs, mais toujours en dehors de mon temps de travail matériel [...] Je ne vends pas ma pensée, j’essaie seulement de la faire servir à l’émancipation de mes semblables, les éternels exploités. »
Paul Delesalle fut délégué par les bourses du travail de Besançon et Amiens au congrès de la Fédération nationale des bourses du travail (FNBT) à Toulouse, du 15 au 18 septembre 1897. Il représenta ensuite le syndicat des garçons limonadiers de la Seine lors du congrès confédéral CGT de Toulouse, du 20 au 25 septembre 1897, où il déploya une grande activité. Il rédigea en effet une résolution en faveur d’un organe quotidien de la CGT ; une autre, au nom des limonadiers, pour la suppression du système du pourboire ; une contre le projet Escuyer de retraites ouvrières ; une en faveur de la grève générale. Il participa également à la commission de travail sur la création de fédérations nationales de syndicats
Il participa, enfin, à la commission qui plancha sur le boycottage et le « sabottage » [sic]. Ce fut probablement la première intervention anarchiste concertée dans un congrès confédéral CGT (voir Émile Pouget).
C’est Delesalle qui lut le rapport de cette dernière à la tribune, rapport qui fit sensation et fut approuvé à l’unanimité du congrès. A l’issue de ces congrès, Paul Delesalle fut désigné secrétaire adjoint de la FNBT et secrétaire adjoint de la CGT.
Il semble cependant que, comme Fernand Pelloutier, Paul Delesalle jugeait la CGT moins importante que la Fédération des bourses et qu’il négligea quelque peu ses fonctions de secrétaire adjoint. Au congrès confédéral de Rennes, en septembre 1898, le secrétaire de la CGT, Lagailse, l’accusa de ne pas avoir envoyé certaines convocations dont il était chargé. Delesalle ne put assister au conrgès en raison, semble-t-il, d’une maladie de sa femme. Il en fit néanmoins un compte rendu dans Les Temps nouveaux, y voyant une réédition des « anciennes querelles de l’Internationale entre, d’une part, les centralistes autoritaires partisans de l’immixtion de l’État et, d’autre part, les fédéralistes libertaires, ennemis de toute centralisation ». Il se trouva en revanche d’accord avec Jules Guesde pour condamner fermement une résolution du congrès CGT hostile au salariat des femmes. Il concluait qu’après avoir rendu le mouvement syndical « purement économique et antiparlementaire », il fallait désormais s’appliquer à le rendre « communiste-anarchiste ». 
À l’époque, Paul Delesalle collaborait à l’organe hebdomadaire de la FNBT, Le Monde ouvrier, qui avant avril 1898 s’était appelé L’Ouvrier des deux mondes.
L’année 1898 fut également celle de l’engagement de Paul Delesalle dans l’Affaire Dreyfus. Il mena campagne en sa faveur, tout en réclamant justice pour les bagnards anarchistes. Ainsi, en novembre 1898, il interrompit Joseph Reinach lors d’un meeting dreyfusard en criant « A bas les lois scélérates », et dut se bagarrer pour se faire entendre. Il collabora ensuite au Journal du peuple, quotidien de l’extrême gauche dreyfusarde (voir Sébastien Faure) et participa à la manifestation de Longchamp, le 11 juin 1899. Durant presque tout le mois d’août 1899, il fut hébergé chez un camarade anarchiste à Rennes, où se tenait le procès en révision d’Alfred Dreyfus, et où il était chargé d’assurer la protection du colonel Picquart.
Mais déjà se profilait le congrès international antiparlementaire qui devait se tenir à Paris en septembre 1900. Ce congrès, qui devait s’inscrire dans la suite logique de ceux de Londres (1896), Nantes (1894) et Zurich (1893), était censé constituer l’acte de naissance d’un large mouvement socialiste anti-autoritaire concurrent de la social-démocratie. Dès octobre et novembre 1899, Paul Delesalle donna des conférences sur le rôle des anarchistes dans les syndicats, qui devaient fournir la trame d’un rapport en vue du congrès : « L’action syndicale et les anarchistes ». Dans la droite ligne de Fernand Pelloutier, Paul Delesalle y affirmait que le syndicat, instrument de lutte de classe aujourd’hui, devait être instrument de réorganisation sociale après la révolution, et qu’il fallait pour cela accentuer son caractère libertaire. « De mutuelliste, le mouvement syndical est bientôt devenu [...] réformiste (augmentation de salaires, durée du travail, etc.). Il est devenu aujourd’hui socialiste et révolutionnaire ; beaucoup de camarades, en y prenant part, l’ont imprégné, orienté vers nos idées : appliquons-nous donc à le dégager complètement des vieilles formules, à le rendre communiste et anarchiste.
Interdit à la dernière minute par le gouvernement, le congrès ne put cependant se tenir. Paul Delesalle participa en revanche aux congrès de la FNBT et de la CGT. Délégué du syndicat des bonnetiers de Troyes lors de ces assises, il intervint dans les commissions chargées d’étudier la grève générale, l’entente internationale des travailleurs, les statuts confédéraux et la création de fédérations professionnelles. Après le congrès, il collabora à l’organe hebdomadaire de la CGT dont le premier numéro parut en décembre 1900, La Voix du peuple.
Paul Delesalle fit office de secrétaire par intérim de la FNBT durant les quelques mois d’agonie de Pelloutier, qui s’éteignit le 13 mars 1901. Pressenti pour lui succéder, il déclina l’invitation et ce fut Georges Yvetot qui fut élu à ce poste. Delesalle resta secrétaire adjoint.
En juin 1901, il fit partie de la délégation de syndicalistes français conduite par Émile Pouget en Grande-Bretagne pour une grande manifestation d’union ouvrière contre la guerre.
En septembre 1901, Paul Delesalle participa aux congrès de la FNBT à Nice, et de la CGT à Lyon. Lors de ce dernier, il fit partie de la commission chargée d’étudier le rapport entre les syndicats et l’action politique. Ses conclusions préfiguraient la Charte d’Amiens puisque la commission écrivait : « l’action syndicale doit conserver sa vie propre, son mouvement tout entier au service exclusif de son rôle, et partant, s’affirme en dehors de toute influence politique, laissant aux individus le droit imprescriptible de se livrer au genre de lutte qui leur convient dans le domaine politique ». 
Durant l’année 1902, lors des débats préludant à la fusion de la CGT et de la FNBT, Paul Delesalle milita pour le maintien de deux comités fédéraux, avec leurs propres budgets et permanents, et dont la CGT serait la réunion. Il publia une proposition en ce sens dans La Voix du peuple du 29 juin 1902.
C’est en effet dans cet esprit que le congrès de Montpellier, en septembre 1902, réalisa l’unité ouvrière. Lors du débat sur le rapport d’activité du comité confédéral de la CGT, Paul Delesalle fit une intervention conciliatrice. « Quoique communiste et parce que je crois qu’il faut ici respecter les opinions de tous », il demanda que l’on retire d’un ordre du jour une référence à « la société communiste » qui devait résulter de l’action de la CGT. Il fut largement approuvé. En faisant passer l’unité ouvrière avant ses préférences partisanes, Paul Delesalle s’éloignait de ce qu’il écrivait en 1900 sur la nécessité de rendre le mouvement syndical « communiste et anarchiste ». Ce faisant, il posait également un jalon dans la constitution de l’idéologie syndicaliste révolutionnaire.
Paul Delesalle fut ensuite élu membre de la commission de la grève générale et de celle de La Voix du peuple, tout en continuant à remplir ses fonctions de secrétaire adjoint à la section des bourses.
En 1903, Paul Delesalle se lia avec Georges Sorel. Ils devaient rester grands amis jusqu’à la mort de ce dernier en 1922.
Au congrès CGT de Bourges, en septembre 1904, il se prononça contre la représentation proportionnelle et fut élu membre de la commission des huit heures, chargée de préparer la grève générale du 1er mai 1906. Il déploya pendant deux ans un grand effort pour populariser l’action pour les huit heures, luttant contre le courant réformiste qui aurait voulu voir dans ce mouvement une fin en soi et contre le courant anarchiste antisyndicaliste, ennemi de toutes réformes dans lesquelles il ne voyait qu’un leurre destiné à endormir les travailleurs. Delesalle s’attacha, dans Les Temps nouveaux, à démontrer que la lutte pour les huit heures était avant tout une lutte révolutionnaire, « un tremplin destiné à intensifier pendant un certain temps la propagande ».
Là ne se bornait pas son activité. Il représenta le comité confédéral à divers congrès fédéraux (mineurs, verriers, cuirs et peaux).
Tout en continuant sa collaboration régulière aux Temps nouveaux et à La Voix du Peuple, il participa activement à deux revues qui jouèrent un rôle déterminant dans la constitution de l’idéologie syndicaliste révolutionnaire : L’Action directe (juillet 1903-février 1905) et L’Avant-Garde (avril 1905-mars 1906).
En 1905, il participa à l’enquête du Mouvement socialiste sur « l’idée de patrie et de classe ouvrière ». À la suite d’un article publié dans ce journal sur le conseil de révision, il fut poursuivi avec Griffuelhes, Pouget et Grandjouan, mais aucune suite ne fut donnée à cette affaire. Contre cette attaque gouvernementale fut fondé un groupe, La Liberté d’opinion, dont Delesalle fut le secrétaire. Ce groupe se fixait comme but de défendre le droit à la libre expression et de secourir les détenus et leurs familles.
De mars à août 1906, Delesalle remplaça Yvetot emprisonné au secrétariat de la section des Bourses. À la veille du 1er mai, étant un des responsables du mouvement pour les huit heures, il fut particulièrement surveillé, et la police perquisitionna chez lui. Il fut également inculpé par le parquet de Béthune pour complicité dans les grèves du Nord.
Dans Les Temps nouveaux du 5 mai 1906, la chronique ouvrière de Paul Delesalle, dirigée contre la répression gouvernementale, fut émaillé de saillies antisémites. Un autre collaborateur de l’hebdomadaire, le docteur Pierrot, protesta dans le numéro suivant : « Il est triste de voir qu’un camarade puisse encore être imprégné de préjugés de cette nature et laisse supposer, même dans la vivacité d’une attaque, qu’il partage des haines de race ou de nationalité. Cela est en contradiction absolue avec les idées anarchistes. » Delesalle voulut répondre, mais Jean Grave ne le lui permit pas. Il ne voulait pas, comme il devait l’écrire dans ses Mémoires, faire des Temps nouveaux« une succursale de La Libre Parole ». Paul Delesalle cessa alors sa collaboration à l’hebdomadaire de la rue Broca, et sa chronique fut reprise par Amédée Dunois*.
Paul Delesalle prit une part active au congrès de la CGT qui se tint à Amiens en octobre 1906. Son intervention la plus importante porta sur les huit heures et il fut rapporteur de la première commission chargée de cette question. S’il n’intervint pas dans le grand débat du congrès sur les rapports entre mouvements syndicaux et mouvements politiques, il contribua à la rédaction de la motion qui devait passer à la postérité sous le nom de charte d’Amiens. Une anecdote, rapportée par Delesalle lui-même à l’historien Édouard Dolléans dans une lettre du 27 mai 1938, illustre son éloignement de ses positions de 1898 sur l’anarchisme et le syndicalisme. À la première lecture, le passage sur « les partis et les sectes » qui, outre les socialistes, visait les anarchistes, lui avait déplu. « Qu’est-ce que cela peut te fiche ? » lui avait demandé Pouget. Et Delesalle avait cédé sans trop de mauvaise humeur.
Cependant, depuis son départ des Temps nouveaux, Paul Delesalle n’avait plus de situation rétribuée et il lui fallait trouver un moyen de gagner sa vie. Il avait toujours eu une passion pour les livres. En travaillant aux Temps nouveaux, il avait fait, entre autres, un travail de librairie. Déjà, il avait mené à bien un premier travail éditorial en publiant, en 1900, des brochures de chants et poèmes révolutionnaires, puis l’Almanach illustré de la révolution. Il pensa alors à ouvrir une librairie. Il put le faire grâce à l’avance de 3 000 francs que lui fit un ami, l’avocat Henri Chapoutot, rédacteur occasionnel des Temps nouveaux. En janvier 1907, il fit paraître un premier catalogue, La Publication sociale et ouvrit un bureau au 46, rue Monsieur-le-Prince, à Paris 6e. En parallèle, il gérait le service de librairie de la CGT, impasse de la Grange-aux-Belles.
À partir de mai 1907, Delesalle remplaça Yvetot, de nouveau emprisonné, au secrétariat de la section des bourses, moyennant de modestes appointements. En tant que membre du comité confédéral, il cosigna l’affiche « Gouvernement d’assassins », éditée par la CGT après les événements du Midi et placardée le 23 juin 1907. Il fut poursuivi avec les autres signataires pour « injures à l’armée et provocation de militaires à la désobéissance ». Ils passèrent devant la cour d’assises de la Seine les 20, 21, et 22 février 1908, mais furent acquittés.
Le 15 janvier 1908, Paul Delesalle avait signé le manifeste publié dans la nouvelle série de L’Action directe. En avril, il participa également à une enquête sur la crise de l’apprentissage dans Le Mouvement socialiste.
Cependant, Paul Delesalle, désormais commerçant, eut quelque scrupule à rester à la CGT. La dernière séance de la section des bourses à laquelle il assista fut celle du 11 janvier 1908. Son affaire de vente par correspondance prospéra et, en octobre 1908, Delesalle put ouvrir une boutique au 16, rue Monsieur-le-Prince.

Libraire-éditeur

Paul Delesalle recherchait les livres et les documents les plus rares pour une clientèle qui devint assez nombreuse, car il s’était fait une véritable spécialité des publications socialistes et ouvrières. C’était pour lui la continuation d’une œuvre de propagande et de diffusion des idées syndicalistes et révolutionnaires. Sa boutique devint vite une sorte de foyer intellectuel, un lieu où militants, journalistes et écrivains aimaient s’arrêter et deviser. Après sa rupture avec Charles Péguy en 1912, Georges Sorel, que liait déjà une amitié solide avec les Delesalle, quitta la boutique des Cahiers de la Quinzaine et vint, chaque jeudi, passer l’après-midi rue Monsieur-le-Prince. Il dédia d’ailleurs, en témoignage d’estime et d’amitié, ses Matériaux d’une théorie du prolétariat à Paul et Léona Delesalle.
Précédant Pouget et Griffuelhes, Delesalle se lança, à cette époque, dans la rédaction de brochures doctrinales et grand public sur le syndicalisme révolutionnaire. Mais La Publication sociale édita également des œuvres plus littéraires : Villiers de l’Isle-Adam. L’Écrivain et le Philosophe, par Henri Chapoutot, Souvenirs d’une morte vivante de Victorine B. (Victorine Rouchy-Brocher) en 1909 ou La très véridique histoire de deux gredins de Jean Variot, en 1910.
En 1914, Delesalle approuva l’attitude de la CGT, et écrivit à Jouhaux le 30 septembre et le 26 novembre pour l’assurer de toute sa sympathie. Il édita ensuite son discours aux obsèques de Jaurès.
En 1917, à l’annonce de la Révolution russe, Delesalle eut « un grand mouvement de joie et d’espoir » (La Révolution prolétarienne, 25 février 1933) et, en 1920, il donna brièvement son adhésion au Parti communiste. En 1922, donnant quelques souvenirs sur Victor Griffuelhes à L’Humanité du 10 juillet, il condamna l’attitude de Jouhaux qui selon lui reprenait à son compte « les idées et les pratiques de Keufer et du réformisme syndicaliste vis-à-vis de l’État bourgeois ». Dans L’Humanité du 26 août 1922, il consacra également un article nécrologique à son ami Georges Sorel, qui se terminait par ces mots : « Prolétaires, exploités de partout, croyez m’en, c’est l’un de vos plus lucides et de vos plus grands défenseurs qui vient de disparaître. »
En 1932, Delesalle eut de graves soucis de santé et, les médecins lui ayant conseillé le repos, il vendit sa librairie pour se retirer à Palaiseau dans une modeste maison. Il y emporta ce qui était sa plus grande richesse : ses collections de livres et de documents — on put en mesurer toute la richesse puisque, à sa mort, Léona Delesalle avec un total désintéressement en fit don à l’Institut français d’histoire sociale. Une telle profusion de documents et un accueil cordial attiraient à Palaiseau historiens et militants. Après un temps de repos, Paul Delesalle participa à la rédaction de l’Almanach ouvrier et paysan pour l’année 1938, pour lequel il retraça l’histoire de la Commune de Paris. L’année précédente, il avait fait paraître au Bureau d’éditions un Paris sous la Commune. Documents et souvenirs inédits. En 1939, il établit une « bibliographie sorélienne » pour l’International Review of Social History de l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam.
Les années de guerre et d’après-guerre furent très dures pour les Delesalle. Dans l’inconfort d’une modeste maison, avec peu de ressources, éloignés de tout, ils ne purent subsister que grâce à quelques amis dévoués. Paul Delesalle eut la joie de voir éditer en recueil les lettres que, de 1914 à 1921, Georges Sorel lui avait adressées. Très atteint depuis de longs mois par la maladie, il mourut le 8 avril 1948. Sa compagne épingla sur sa poitrine son vieil insigne de la CGT, manifestant ainsi la fidélité de toute une vie. Il fut incinéré au columbarium du Père-Lachaise le 13 avril. Sa femme Léona, née le 25 mai 1875, lui survécut près de vingt ans. Elle finit ses jours à la maison de retraite Galignani et fut enterrée au cimetière de Puteaux le 21 novembre 1966.

ŒUVRE : Les Révolutionnaires au congrès de Londres. Conférences anarchistes (avec Léon Rémy), Publication des Temps nouveaux n°4, 1896 — Les Conditions du travail chez les ouvriers en instruments de précision de Paris, Petite Bibliothèque économique n° 1, aux bureaux des Temps nouveaux, 1899 — Aux travailleurs. La grève !, Petite Bibliothèque économique n° 2, aux bureaux des Temps nouveaux, 1900 — L’Action syndicale et les anarchistes, éd. de l’Education libertaire, 1900 — Rapport sur la question de l’unité ouvrière présenté aux congrès des bourses du travail, à Alger et corporatif, à Montpellier, en l902 par l’Union des syndicats de la Seine, 1902 — Les Deux méthodes du syndicalisme, Petite Bibliothèque d’études économiques n° 5, aux bureaux des Temps nouveaux, 1903 — La Confédération générale du travail. Historique, constitution, but, moyens... Bibliothèque d’études économiques et syndicalistes n° 3, La Publication sociale, 1907 — Le Mouvement syndicaliste, Bibliothèque d’études syndicalistes, La Publication sociale, 1913 — Paris sous la Commune, documents et souvenirs inédits, Bureau d’éditions, Paris, 1937.

SOURCES : compte-rendu du congrès CGT de Lyon (1901) — L’Humanité des 10 juillet et 26 août 1922 — Bernard Georges et Denis Tintant, Léon Jouhaux, cinquante ans de syndicalisme, PUF, 1962 — Jean Maitron, Paul Delesalle, un anarchiste de la Belle Époque, Fayard, 1985 — Philippe Oriol, A propos de l’attentat Foyot : quelques questions et quelques tentatives de réponses, Le Fourneau, 1993 — Tangui Perron, « Le Cinéma du peuple », Le Mouvement social de juillet-septembre 1995.

Colette Chambelland, notice complétée par Guillaume Davranche

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