ARGENCE Théo [Théophile, dit] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron, notice revue par Guillaume Davranche

Né le 7 juin 1892 à Saint-Rambert-d’Albon (Drôme), mort le 7 août 1975 à Saint-Priest (Rhône) ; dessinateur industriel, ouvrier mécanicien, puis serrurier ; anarcho-syndicaliste puis socialiste.

Théo Argence (années 1930)
Théo Argence (années 1930)
Ville de Saint-Priest.

D’ascendance paysanne ou de petits artisans, les parents de Théo Argence s’installèrent à Vienne (Isère) vers 1895. Cette famille très modeste, plutôt pauvre, éleva sept enfants, dont Théo était l’avant-dernier.

Le petit Théophile fréquenta l’école communale où il se montra studieux, et ses parents s’imposèrent un très lourd sacrifice, partagé d’ailleurs par ses frères plus âgés, en lui permettant de fréquenter, pendant quatre ans, l’École professionnelle de Vienne où il tint toujours les premières places. Le besoin de gagner sa vie et, surtout, de ne plus être une charge pour les siens, lui fit renoncer à se présenter à l’École nationale des arts et métiers, et il entra dans un atelier de constructions mécaniques en qualité de dessinateur.

Il fréquenta très tôt la bourse du travail, où il rencontra des hommes d’un âge mûr qui avaient vécu le 1er Mai épique de Vienne, en 1890 (voir Pierre Martin). Ils en conservaient le souvenir avec quelque fierté. Dès ce moment, Argence se fit des amis de ces vieux ouvriers du textile, fileurs et tisseurs qui, tous, avaient voué à Pierre Martin un attachement dans lequel il y avait autant d’affection que d’admiration.

Cette vie ouvrière, Théo Argence voulut la vivre. Il quitta le bureau d’études, bien que le dessin — qu’il n’abandonna jamais — lui procurât beaucoup de satisfaction. Il demanda donc et obtint de travailler à l’étau, à l’atelier. Désormais, il était tout à fait dans le « bain ». En 1909, pour la première fois il se syndiqua, mais comme il n’y avait pas, à Vienne, en ce temps-là, de syndicat de son métier, il adhéra au syndicat des ouvriers mécaniciens de Lyon, rue Villeroy.

À Vienne, à la bibliothèque de la bourse du travail, Argence put lire Kropotkine et Élisée Reclus. Chez un ami il trouvera L’Homme et la Terre de Reclus et plusieurs ouvrages de Proudhon qui devaient le marquer pour sa vie entière. Il se mit à lire des revues comme Portraits d’hier, Les Hommes du jour et bientôt La Vie ouvrière. Il apprit encore à connaître Pelloutier.

En août 1913, en vue du congrès national anarchiste, il fut l’un des organisateurs du congrès régional de Givors, qui entama des pourparlers en vue de créer une fédération anarchiste du sud-est. Celle-ci fut fondée deux mois plus tard, lors d’un congrès régional à Lyon, les 1er et 2 novembre (voir Henri Toti).

Théo Argence travailla dans des ateliers bien différents les uns des autres, à Lyon, à Givors ou à Reims. La guerre de 1914 le surprit à Rives (Isère) mais, réformé du service militaire, il n’y participa pas. Il ne fut même pas « affecté spécial » dans une usine d’armement. Ayant quitté l’étau, il était désormais traceur, et il devait le rester jusqu’en 1917. À cette date, il reprit la planche à dessin mais resta en contact permanent avec ses camarades d’atelier, et c’est ensemble qu’ils menèrent les luttes syndicales.

Vienne était alors un centre important de manufactures de draps. On y travaillait exclusivement la laine cardée obtenue surtout avec de vieux chiffons. Le drap fabriqué n’en était pas moins de bonne qualité, convenant parfaitement aux besoins de l’armée, à plus forte raison en temps de guerre. Les trois quarts au moins des ouvriers étaient syndiqués. Les militants syndicalistes de Vienne furent parmi les premiers à répondre aux appels des minoritaires, des zimmervaldiens, et c’est à près de 100 % que les ouvriers viennois participèrent à la grève générale de protestation contre la guerre, en janvier 1918.

Les principaux dirigeants syndicalistes – [Miglioretti-122274], Richetta et Herclet – furent arrêtés et condamnés à cinq ans de prison. En les emprisonnant, on croyait décapiter la CGT iséroise. Il n’en fut rien. Le jour même de leur arrestation, Claudette Coste (qui deviendra, un peu plus tard, Madame Lucien Hussel) et Théo Argence prirent leur place, en même temps qu’ils entreprenaient les démarches nécessaires pour la défense des emprisonnés.

Du 15 au 18 juillet 1918, Théo Argence participa, avec Claudette Coste, au congrès confédéral CGT à Paris, dans les rangs de la minorité.

Au début de 1921, Théo Argence rédigea, avec Herclet, une brochure intitulée Le Contrôle ouvrier et les Comités d’atelier publiée par les Cahiers du travail.

Mais c’est seulement au Ve congrès de la fédération des Métaux, du 20 au 23 juillet 1921 à Lille, que son nom fut mis en avant, bien qu’il ne fût pas délégué. Il figura parmi les quatre candidats de la minorité révolutionnaire au secrétariat fédéral. Aucun ne fut élu (voir Célestin Ferré). Il était alors secrétaire du syndicat des métaux de Vienne.

Depuis longtemps, l’union départementale de l’Isère se classait dans la minorité de la CGT. Lors de son congrès du 10 novembre 1921, Théo Argence en fut élu secrétaire.

Après la scission confédérale de décembre 1921 et la constitution de la CGTU, une Fédération unitaire des métaux fut mise sur pieds. Son bureau provisoire était composé de trois « anarcho-syndicalistes », comme leurs adversaires commençaient à les surnommer : Théo Argence, Célestin Ferré et Lucien Chevalier. Dans le même temps, l’UD-CGT de l’Isère devenait l’UD-CGTU, et Argence fut confirmé à son secrétariat au congrès départemental du 14-15 janvier 1922.

Prenant place dans la lutte qui s’amorçait au sein de la CGTU entre la tendance Monmousseau et la tendance Besnard, Théo Argence fut, de janvier à avril 1922, un des responsables du journal de cette seconde tendance, Le Syndicaliste révolutionnaire.

La jeune Fédération unitaire des métaux connut une activité débordante, notamment dans le soutien aux luttes du Havre puis du Vimeu. Théo Argence travailla beaucoup à la parution du journal fédéral, Le Métallurgiste, mais aussi au lancement d’une revue technique, Le Creuset. C’était là une innovation « révolutionnaire » selon le mot de Roger Francq, secrétaire général de l’Union des syndicats des techniciens (Ustica). Le Creuset se voulait « un instrument qui devait préparer les hommes à leur rôle de gestionnaires de la production ». Cette revue était une manifestation de la « capacité politique » des syndicats, organes de réorganisation sociale après la révolution, dans l’esprit de Pelloutier et de la Charte d’Amiens.

Lors du Ier congrès de la fédération, du 23 au 26 juin à Saint-Étienne, les trois secrétaires firent approuver leur rapport moral. Théo Argence et Henri Raitzon proposèrent en vain que le siège de la fédération soit fixé à Lyon, où les anarcho-syndicalistes dominaient largement. Cette proposition trop visiblement intéressée fut battue par 51 voix contre 24. À l’issue des débats, bien qu’il apparaissait que les « anarcho-syndicalistes » étaient minoritaires dans la fédération, le même bureau fut reconduit avec 81 voix pour Lucien Chevalier, 58 pour Théo Argence et 55 pour Célestin Ferré.

Dans la foulée, Théo Argence participa au Ier congrès confédéral de la CGTU, où il représenta plusieurs syndicats de l’Isère, et dont il présida la 3e journée. Il y soutint les motions Besnard, qui furent battues. Quelques jours plus tard, avec Chevalier et Ferré, il adhéra au Comité de défense syndicaliste (voir Pierre Besnard), qui organisait la minorité « anarcho-syndicaliste ». Les militants majoritaires leur menèrent dès lors la vie impossible à la commission exécutive de la fédération. Épuisés, les trois secrétaires donnèrent leur démission le 15 janvier 1923. Ils assurèrent cependant la gestion des affaires courantes jusqu’à ce que, le 15 mai, ils soient remplacés par un bureau intérimaire composé de Delagarde et de Métayer.

Argence revint alors vivre à Vienne, puis déménagea à Lyon où il accepta, au départ pour un an seulement, le secrétariat du syndicat des métaux. Il mit son mandat à profit pour pousser à l’évolution d’un syndicalisme d’industrie vers un syndicalisme d’usine, tout en conservant des sections techniques préservant les identités de métier. Il devint également, avec Henri Fourcade, un des principaux animateurs de l’UD-CGTU du Rhône, minoritaire. Il créa un journal « d’éducation syndicale, technique et économique », Le Travailleur des métaux, et participa au lancement du Réveil libertaire, bimensuel qui devait sortir 8 numéros entre juin 1923 et avril 1924 et dont il assura, avec Fourcade, la rubrique syndicale.

Du 29 au 31 juillet, Théo Argence fut délégué au IIe congrès de la Fédération unitaire des métaux, où il siégea désormais dans la minorité, avec Henri Bott, Lucien Chevalier, Jules Massot, Benoît Broutchoux et Célestin Ferré. La minorité fut battue sur la question des commissions syndicales communistes, qui furent acceptées par 113 voix à la motion Semard contre 22 voix à la motion Lartigue (avec une adjonction d’Argence). Elle fut aussi battue sur l’orientation internationale, l’adhésion à l’Internationale syndicale rouge étant confirmée par 113 voix contre 19.

Théo Argence fut un des porte-parole de la minorité « anarcho-syndicaliste » au IIe congrès confédéral CGTU, à Bourges, du 12 au 17 novembre 1923. Il était désormais, en pleine communion d’esprit avec son ami Henri Fourcade, un des principaux animateurs de l’UD du Rhône, oppositionnelle au sein de la CGTU. Sa popularité était très grande parmi les militants libertaires lyonnais, qui citent souvent Argence en modèle dans les témoignages qu’ils ont donné à Claire Auzias pour ses Mémoires libertaires.

Jean Chaintron, qui travailla à ses côtés en 1924 à la Compagnie générale électrique à Vénissieux, évoque son souvenir dans Le vent soufflait devant ma porte : « M. Argence, dont j’étais l’assistant, un homme de taille moyenne, d’une trentaine d’années, d’allure intellectuelle, me semblait défier la discipline excessive qu’imposait le chef. Il accompagnait toujours les indications techniques qu’il me donnait de quelques conseils et propos aimables et s’il parlait à mi-voix, pour ne pas trop gêner nos collègues, il s’exprimait avec aisance au lieu de chuchoter de façon craintive. Parfois même il sifflotait légèrement en travaillant [...] L’attitude un peu crâne de mon aîné augmenta ma sympathie pour lui. Je le lui dis. Il m’accorda quelque amitié et me proposa de venir à sa table pour le repas de midi dans un restaurant d’alentour. Il m’apprit bientôt qu’il était comme moi, ancien élève de l’école pratique de Vienne, ayant plus que moi prolongé ses études. Il me confia plus tard qu’il était devenu un militant anarcho-syndicaliste. [...] Puis mon initiateur anarchiste occasionnel quitta l’entreprise où nous nous étions rencontrés car, grâce à un de ses amis de même tendance, il avait été embauché à des conditions plus avantageuses aux usines Maréchal, fabricant de toile cirée à Vénissieux. Dès qu’il fut en place, il m’incita à réclamer une augmentation de salaire et, en cas de refus, à démissionner, car il pourrait m’aider à me replacer à ses côtés. Ainsi fut fait. » (p. 48-49).

En 1925, Théo Argence fut en effet embauché comme dessinateur industriel chez Maréchal, où il gagna rapidement la confiance des ouvriers, et s’installa dans une commune voisine, Saint-Priest, alors en pleine industrialisation. Une importante usine textile venait de s’y implanter, dans le voisinage immédiat des usines Berliet de Vénissieux.

En février 1925, l’UD du Rhône rompit avec la CGTU et passa à l’autonomie. Argence la suivit, mais se montra hostile à la fondation d’une « troisième CGT ». Quand la CGT-SR fut fondée, en novembre 1926, il rejoignit donc la CGT, malgré que l’en séparaient, selon ses mots, « de pénibles souvenirs de guerre mais surtout la nouvelle théorie de l’intérêt général ».

Peu à peu, l’activité de Théo Argence se recentra sur la politique locale. Écoles, logement, urbanisme, services publics préoccupaient la population ouvrière de Saint-Priest, en butte à un conseil municipal aux idées étroites, composé de ruraux dépassés par les couches sociales nouvelles que l’industrialisation avait drainées dans la commune. Finalement, malgré son peu de goût pour la politique électorale, Argence adhéra au Parti socialiste-SFIO et fut élu maire de Saint-Priest en 1929.

Cette même année, Argence s’établit à son compte en créant un petit atelier de serrurerie. Désormais artisan et maire socialiste, il se rapprocha de la franc-maçonnerie, et fut initié en janvier 1931 à la loge Concorde et Persévérance de Vienne, affiliée au Grand Orient de France (GODF).

En tant que maire, Théo Argence donna une véritable impulsion à la commune. Parmi les équipements dont il dota la ville, il fit construire une vaste Maison du peuple, rebaptisée aujourd’hui centre culturel Théo-Argence.

L’administrateur n’avait cependant pas étouffé le militant, et il lui arrivait, à l’occasion, de signer des articles dans la presse syndicaliste, généralement sous le pseudonyme Ursus. En 1934, il intervint en personne dans un conflit aux usines Berliet. Il obligea les forces de police à évacuer la voie publique occupée par les ouvriers grévistes. On le vit également, cette même année, s’opposer à l’installation de ligues fascistes. En 1936, il soutint l’occupation des deux usines que comptait Saint-Priest.

En 1940, Théo Argence fut révoqué de ses fonctions de maire par le régime de Vichy, fut emprisonné durant trois semaines puis assigné à résidence dans une localité des environs de Cahors. Cela ne l’empêcha pas d’appuyer la Résistance.

De retour à Saint-Priest à la Libération, il fut toutefois battu dès les premières élections municipales, par une liste de coalition emmenée par le PCF.

Désormais, Argence se consacra surtout au syndicat d’artisans auquel il était adhérent, et à la franc-maçonnerie. En 1951, il devint vénérable de la loge Concorde et Persévérance.

En juillet 1965, il donna un article pour le centenaire de la mort de Proudhon à la revue anticléricale libertaire L’Idée libre. Le même mois, il piublia une étude, « A propos de la Ire Internationale », dans le Bulletin du Centre de documentation du GODF n°53-53.

Marié, Théophile Argence était père d’un fils qui, en 1980, était maître de recherches à l’Institut franco-allemand de Saint-Louis (Haut-Rhin).

C’est Th. Argence qui achemina vers le Centre d’Histoire du syndicalisme Paris I-Sorbonne la bibliothèque — considérable en volumes et en qualité — littéraire et sociale de son ami Pierre Gamache. La bibliothèque sociale a constitué le premier fonds du Centre ; quant aux ouvrages littéraires, ils furent remis par la suite à l’Université de Nanterre.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article156304, notice ARGENCE Théo [Théophile, dit] [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron, notice revue par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 5 mars 2014, dernière modification le 6 avril 2018.

Par Jean Maitron, notice revue par Guillaume Davranche

Théo Argence (années 1930)
Théo Argence (années 1930)
Ville de Saint-Priest.

ŒUVRE : Contrôle ouvrier et comités d’usines (avec Herclet), Éditions de la Bibliothèque du travail, 1921.

SOURCES : Témoignage écrit de Théophile Argence — comptes-rendus des congrès CGTU de 1922 et de 1923 — L’Humanité, années 1921-1924 — Syndicalisme révolutionnaire et communisme. Les archives Pierre Monatte, Maspero, 1968 — Jean Maitron, Histoire du mouvement anarchiste français, tome II, Gallimard, 1975 ― Claire Auzias, Mémoires libertaires. Lyon 1919-1939, L’Harmattan, 1993 ― Jean Chaintron, Le vent soufflait devant ma porte, Seuil, 1993 — Boris Ratel, « L’anarcho-syndicalisme dans le bâtiment en France entre 1919 et 1939 », mémoire de maîtrise, université Paris-I, 2000 — notes de Maurice Moissonnier et de Jean-Luc Pinol.

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