MAYOUX François [dit Saint-Jean] [Dictionnaire des anarchistes]

Par René Bianco, Guillaume Davranche

Né le 24 juin 1882 à Beaulieu-sur-Sonnette (Charente), mort le 21 juillet 1967 à La Ciotat ; syndicaliste socialiste, puis communiste, puis sympathisant libertaire.

François Mayoux était né à la Saint-Jean, ce qui lui valut son sobriquet dès l’enfance. Ayant fréquenté l’école primaire jusqu’à 13 ans, il obtint une demi-bourse pour l’école primaire supérieure, mais ses parents étaient trop pauvres pour le laisser y aller. Il fut tour à tour garçon épicier, domestique de ferme, tâcheron, enfin cantonnier.

Avide de savoir, le « casseur de cailloux » suivait assidûment les cours d’adultes et lisait beaucoup. Sa rencontre avec Marie Gouranchat, l’institutrice du village, fut décisive. Après leur mariage le 21 août 1902 à Beaulieu-sur-Sonnette, Marie Mayoux* l’aida à s’instruire. Il passa le concours avec succès et devint à son tour instituteur.

Socialistes, les Mayoux rejoignirent le PS dès 1905, et furent des pionniers du syndicalisme dans l’enseignement. En 1905, une Fédération nationale des syndicats d’instituteurs (FNSI) fut constituée par de jeunes enseignants à l’esprit frondeur, qui publiaient la revue L’École émancipée. En 1909, la fédération s’adossa à la CGT, sans pouvoir y adhérer officiellement, la syndicalisation des fonctionnaires étant en effet illégale, quoique tolérée.

Ce couple anticonformiste pour son milieu ne tarda pas à avoir des démêlés avec directeurs, maires et administration pour des motifs divers. Dès 1904, on reprocha ainsi à François de sortir dans la rue en sabots, et à Marie de sortir sans chapeau. Cela leur valut d’être mutés dans une commune voisine. François fut muté de nouveau en 1906, pour avoir voté hors de sa circonscription. En 1911, favorable à la coéducation des sexes, le couple organisa des promenades scolaires mixtes. La hiérarchie les menaça de sanctions, et la FNSI prit leur défense.

Dès cette époque, tout en gardant leur carte d’adhérents, ils ne militaient plus guère au PS, où ils étaient considérés comme « hervéistes » ou « anarchisants ».
Le congrès de la FNSI des 16 et 17 août 1912 à Chambéry fit grand bruit en votant la mise en place d’une caisse du Sou du soldat. Sous la pression de la presse patriote, le gouvernement décréta alors la dissolution des syndicats d’instituteurs. Une partie d’entre eux résista. Pour leur part, les époux Mayoux furent les principaux rédacteurs du « Manifeste des instituteurs syndiqués » qui recueillit 800 signatures.

En 1913, le couple lança L’Action corporative, organe des syndicats d’instituteurs de Charente, Dordogne et Haute-Vienne.

Vint la guerre. François Mayoux, qui avait été réformé pour tuberculose en 1908, fut mobilisé lors de la révision de février 1915, et versé dans l’auxiliaire, à l’hôpital de Brive. Entre le 4 mai et le 8 septembre 1915, sous le pseudonyme de Constant Bougon, il tint dans La Bataille syndicaliste une chronique intitulée « Bougonnades », dont le contenu ne prêtait pas le flanc à la censure. Il y critiquait les lacunes de l’administration, les passe-droits, les inégalités… Il rompit avec La BS en août, au moment où Fernand Desprès* et Marcelle Capy donnaient leur démission.

Pendant ce temps, Marie devenait une des animatrices de la fraction pacifiste de la FNSI.

Le 15 octobre 1915, François Mayoux fut de nouveau réformé, et reprit son poste d’instituteur en Charente. Son exemption de service militaire devait être définitivement confirmée en août 1916.

En juillet 1916, les époux Mayoux réactivèrent la section PS de Beaulieu-Cloulas-Dignac, et lui firent voter des félicitations aux trois parlementaires socialistes qui s’étaient rendus à la conférence de Kienthal (Suisse). La fédération PS de la Charente évolua cependant vers le longuettisme, tandis que les Mayoux se classaient dans la fraction la plus à gauche du Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI), puis du Comité de défense syndicaliste (CDS). Ils donnèrent des articles à Ce qu’il faut dire, le journal pacifiste de Sébastien Faure*.

En mai 1917, ils publièrent, sans le visa de la censure, Les Instituteurs syndicalistes et la guerre, une brochure d’un format permettant l’envoi dans une simple enveloppe. Diffusée dans les syndicats de la FNSI, elle entraîna de nombreuses perquisitions et les époux Mayoux furent inculpés. Ils subirent une première condamnation devant le tribunal correctionnel d’Angoulême, mais firent appel.

Les 23, 24 et 25 décembre 1917, François Mayoux fut délégué à la conférence des bourses et des fédérations de la CGT tenue à Clermont-Ferrand. Il y vanta l’œuvre accomplie à Zimmerwald. À la fin de la conférence fut votée, à la quasi unanimité, une motion de consensus entre la majorité et la minorité. Au nom de la FNSI et de la bourse du travail d’Angoulême, Mayoux fut le seul délégué à s’abstenir sur cette motion qui, à ses yeux, ne dénonçait pas explicitement l’union sacrée. Après Clermont, Mayoux mena campagne contre Merrheim dans L’École émancipée, en des termes si violents qu’ils furent désapprouvés même au sein de la minorité.
Le 29 décembre 1917, Marie et lui étaient condamnés par la cour d’appel de Bordeaux à deux ans de prison et 1 000 francs d’amende. Ils furent révoqués à dater du 1er janvier 1918.

C’est alors qu’ils participaient au congrès syndicaliste minoritaire de Saint-Étienne, les 18 et 19 mai 1918 (voir Charles Flageollet), qu’ils reçurent leur convocation pour être écroués. Ils furent incarcérés le 23 mai 1918, lui à la Santé, elle à Saint-Lazare. Leurs meubles furent mis en vente, et le syndicat des fondeurs de Ruelle (Charente) se porta acquéreur, tandis que la FNSI lançait une souscription pour les soutenir.

Au bout d’une semaine, tandis que Marie était transférée à Montpellier, François était envoyé à Clairvaux, où il connut Jules Lepetit*, Claude Content*, Alphonse Barbé* et Pierre Ruff*.

Depuis sa prison, François Mayoux écrivit dans L’Internationale de Raymond Péricat sous le pseudonyme Constant Bougon, critiquant le manifeste du Parti communiste qu’il jugeait trop empreint de contradictions. En septembre 1918, il cessa de collaborer à L’École émancipée, qui désormais censurait ses articles contre Merrheim.

Marie, graciée malgré elle, fut libérée le 1er avril 1919. François, lui, fut libéré le 25 octobre 1919, à la faveur de l’amnistie d’une partie des pacifistes.
Dans une lettre en date du 3 novembre 1919 (« Pourquoi nous quittons le Parti socialiste »), les Mayoux expliquèrent qu’ils quittaient le PS parce qu’ils considéraient désormais qu’« envoyer des délégués dans les assemblées bourgeoises, c’est faire de la collaboration de classes ». À la même période, sur proposition d’Audoye, un instituteur syndicaliste de Marseille, le congrès de l’UD CGT des Bouches-du-Rhône (minoritaire) désigna François Mayoux à son secrétariat.

Les époux Mayoux s’installèrent donc dans la Cité phocéenne, où Mayoux fut secrétaire de l’UD avec Blanc (Bâtiment) et Roubaud (Charpentiers de marine). Il était chargé d’animer l’hebdomadaire de l’UD et de la représenter au comité confédéral national, où il devint rapidement un des porte-parole de la minorité révolutionnaire. C’est sous son nom qu’étaient déposées la plupart des motions oppositionnelles.

Durant toute la période 1919-1922, les époux Mayoux furent parmi les animateurs les plus en vue de la minorité révolutionnaire de la CGT, y tenant une position originale : ils réclamaient l’adhésion à l’Internationale de Moscou, sous la réserve d’une absolue autonomie syndicale. Ils cosignèrent l’appel à former des comités syndicalistes révolutionnaires (CSR) paru dans L’École émancipée du 6 décembre 1919.

Marie et François Mayoux furent délégués au congrès confédéral CGT d’Orléans, du 27 septembre au 2 octobre 1920. Dans son discours, Mayoux s’affirma « personnellement » pour la scission confédérale, regrettant seulement que la situation ne soit « pas mûre ». Il plaida également pour que la CGT rejoigne l’internationale de Moscou, tout en se déclarant « plus attaché que jamais » à l’autonomie syndicale. La motion d’orientation soutenue par la minorité confédérale était signée Mayoux, Tommasi et Godonèche*. Elle obtint 552 voix, contre 1 515 à la motion du bureau confédéral et 44 à une motion déposée par Guillaume Verdier*.

En marge du congrès confédéral fut tenue une conférence minoritaire qui fonda les Comités syndicalistes révolutionnaire (CSR).

Quelques semaines plus tard, après le congrès de Tours du PS, ils adhérèrent au tout nouveau Parti communiste.

En juillet 1921, ils furent délégués par plusieurs syndicats de l’enseignement et des Bouches-du-Rhône au congrès confédéral CGT de Lille. François Mayoux y apparut de nouveau comme un des principaux orateurs de la minoritaire révolutionnaire, mais à cette date il s’était rallié à l’idée qu’il fallait éviter une scission confédérale. Il réaffirma : « Nous voulons aller à Moscou sous cette réserve formelle et catégorique que l’autonomie syndicale nous soit accordée. »

À l’automne 1921, au congrès de l’UD des Bouches-du-Rhône, les révolutionnaires ne conservèrent la majorité qu’à une voix près. Mayoux préféra ne pas représenter sa candidature au secrétariat et fut remplacé par Matton. François et Marie vécurent alors chichement, en vendant du savon et de l’huile. François travailla également comme correcteur dans la presse, au Radical puis au Sémaphore.
Ils assistèrent à l’assemblée extraordinaire des syndicats minoritaires, tenue du 22 au 24 décembre 1921 à Paris, qui entérina la scission confédérale.

Dans la foulée, ils furent délégués au Ier congrès du PCF, tenu du 25 au 30 décembre 1921 à Marseille. Dans le débat sur le syndicalisme, François Mayoux défendit une motion affirmant que « l’autonomie syndicale doit être reconnue par le Parti, sans réserves ni conditions ». Son texte stipulait que le syndicalisme avait « une valeur propre d’action directe et révolutionnaire, valeur qui ne pourra croître que par le travail des militants syndiqués et non sous l’influence des intellectuels ou des bourgeois, même communistes, qui ne sont pas syndicables. » Cette motion recueillit 372 voix, contre 3 963 à la motion du Comité directeur, défendue par Amédée Dunois*.

Peu après, les époux Mayoux rejoignirent la CGTU avec la majorité de l’UD des Bouches-du-Rhône. En mars 1922, François Mayoux répondit à l’enquête de La Revue anarchiste sur le « fonctionnarisme syndical », et donna un point de vue assez pragmatique, se prononçant pour la limitation et la rotation des mandats.
Au Ier congrès confédéral de la CGTU, du 25 juin au 2 juillet 1922 à Saint-Étienne, le discours de François Mayoux consista en un long réquisitoire contre le PCF – dont il était toujours membre. Sur l’orientation syndicale, il soutint Pierre Besnard* : « Nous estimons que la motion Monmousseau* est un danger, déclara-t-il. Nous estimons que les camarades comme Monmousseau sont des dupes ou des complices du Parti communiste et surtout des politiciens de ce parti. Nous ne comprenons pas qu’on aide à cette besogne : la mainmise du Parti sur le mouvement syndical. » La position des Mayoux fut cependant très minoritaire au sein de la Fédération unitaire de l’enseignement qui, derrière Louis Bouët et Marie Guillot, était largement acquise à Monmousseau.

Les Mayoux étaient alors la bête noire de la direction communiste, et ce jusqu’à Moscou, où Trotsky réclama leur éviction. Ils furent exclus du parti par 1 203 mandats contre 780 à l’occasion du IIe congrès du PCF, tenu en octobre 1922 à Paris.

En octobre 1924, ils furent enfin réintégrés dans l’Instruction publique et nommés à Cadolive (Bouches-du-Rhône). Ils adhérèrent alors au syndicat des instituteurs CGTU, et Marie fut membre du conseil syndical, jusqu’à sa démission en juillet 1925. Dès le début, les Mayoux s’opposèrent aux communistes qui dirigeaient le syndicat. Le 15 février 1925, ils lancèrent un bulletin mensuel intitulé Notre point de vue, sous-titré « Pour un syndicalisme indépendant dans l’enseignement ». Tiré entre 400 et 1 000 exemplaires, il eut jusqu’à 150 abonnés.

Le 30 mai 1929, François Mayoux fut exclu du syndicat. On lui reprochait d’avoir déclaré que les dirigeants de la fédération de l’enseignement étaient appointés par Moscou. Il protesta en vain. Quatre mois plus tard, Marie démissionna.

Ils se rapprochèrent alors plus nettement du mouvement anarchiste et collaborèrent à La Voix libertaire de Limoges.

Ils furent réintégrés dans le syndicat lors de la réunification confédérale de 1935. Cependant, Marie avait pris sa retraite en janvier. François la prit à son tour en janvier 1937.

Durant la Révolution espagnole, les Mayoux collaborèrent à Terre libre, organe de la Fédération anarchiste de langue française.

En 1939, ils figuraient sur le carnet B et, s’ils ne prirent pas position publiquement lors de la déclaration de guerre, c’est que leur fils, Jehan Mayoux*, insoumis, leur avait demandé de n’entreprendre aucune action risquant de les conduire en prison, afin qu’ils puissent éventuellement aider sa femme et son fils pendant que lui-même serait détenu.

Après la Seconde Guerre mondiale, François et Marie Mayoux vécurent retirés à La Ciotat, et collaborèrent à des publications libertaires comme Ce qu’il faut dire puis Contre-Courant, de Louis Louvet*, Défense de l’homme de Louis Lecoin*, puis au Monde libertaire, organe de la Fédération anarchiste.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article156249, notice MAYOUX François [dit Saint-Jean] [Dictionnaire des anarchistes] par René Bianco, Guillaume Davranche, version mise en ligne le 6 mars 2014, dernière modification le 11 janvier 2017.

Par René Bianco, Guillaume Davranche

ŒUVRE : Les Instituteurs syndicalistes et la guerre, Dignac, 1917, 16 p. — Notre affaire, Épône, 1918, 24 p. — Marie et François Mayoux, instituteurs pacifistes et syndicalistes. Mémoires, Canope, 1992.

SOURCES : Arch. Nat. F7/13581, 13583 — Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, IV M 16, M6/11249 (rapport du 10 décembre 1939) — Notes biographiques rédigées par les intéressés, 21 juillet 1965 — Compléments d’Yvonne Mayoux — Notes de Jean Maitron et A. Olivesi. — Le Communisme, du 7 décembre 1919. — Le Bulletin communiste du 2 novembre 1922 — Le Petit Provençal du 15 mai 1922 et 16 avril 1934 — Max Ferré, Histoire du mouvement syndicaliste révolutionnaire chez les instituteurs, Société universitaire d’éditions et de librairie, 1955 — Annie Kriegel, Aux origines du communisme français, Mouton & co, 1964 — Le Monde libertaire de sept.-oct. 1967 — L’École émancipée, 18 novembre 1967 —René Bianco, « Un siècle de presse anarchiste… », op. cit. — François Mayoux, Marie et François Mayoux, instituteurs pacifistes et syndicalistes. Mémoires, Canope, 1992.

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