WEIL Simone, Adolphine [Dictionnaire des anarchistes]

Par Géraldi Leroy, notice adaptée par Guillaume Davranche

Née le 3 février 1909 à Paris, décédée le 24 août 1943 à Ashford (Grande-Bretagne) ; philosophe, enseignante et syndicaliste ; sympathisante libertaire.

Simone Weil (1936)
Simone Weil (1936)
Coiffée d’un calot de la CNT-FAI. DR

Élève du philosophe Alain, normalienne, agrégée de philosophie en 1931, Simone Weil épousa très tôt la cause ouvrière. Enseignante au Puy-en-Velay (Haute-Loire), elle milita à la CGTU, dont la Fédération de l’enseignement était antistalinienne, et se lia aux syndicalistes révolutionnaires de La Révolution prolétarienne. C’est par ce biais qu’elle fit la connaissance de Nicolas Lazarévitch. Elle se rapprocha ensuite des groupes d’opposition communiste, et écrivit pour La Critique sociale de Souvarine et les Libres Propos d’Alain des études sur le nazisme et sur l’URSS.

Mais sa pensée se révéla particulièrement originale dans ses « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale » où elle décryptait une tendance lourde de l’économie moderne : la spécialisation dans un but productiviste, qui conduisait à la formation d’une caste bureaucratique, phénomène observable aussi bien en URSS qu’ailleurs. Au terme de ces « Réflexions », elle renonça à l’idée de révolution, et chercha des solutions réformistes à la question ouvrière.

Passionnée, intègre jusqu’à l’ascétisme, elle s’embaucha comme ouvrière à partir de décembre 1934 dans diverses usines dont Alsthom, Renault à Billancourt et Carnaud à Indre (Loire-Atlantique). Gréviste à Billancourt en juin 1936, elle donna à ce sujet un article à La Révolution prolétarienne sous la signature de S. Galois. En septembre 1936, elle devait publier sous le même nom « Sur le tas. Souvenirs d’une exploitée », témoignage de la vie en usine, dans les Cahiers de Terre libre n°7 (voir André Prudhommeaux).

Durant les grèves, elle fréquenta des militants de l’Union anarchiste comme Charles Ridel, Félix Guyard et Charles Carpentier.

Attirée en Espagne par la révolution et la lutte antifasciste, Simone Weil arriva à Barcelone le 10 août 1936. Là, elle proposa sans succès ses services au POUM, avant de rejoindre le front d’Aragon avec un groupe de journalistes. À Pina de Ebro, sans doute le 14 août, elle rencontra Ridel et Carpentier, incorporés dans le Groupe international de la colonne Durruti, et s’engagea comme milicienne. Près de quarante ans plus tard, Louis Mercier (Charles Ridel) relata ainsi cet engagement : « Elle porte le fusil, revêt la combinaison de mécanicien qui sert d’uniforme, chausse des espadrilles, se noue le fouloir rouge et noir autour du cou, se coiffe du calot aux mêmes couleurs. [...]. C’est une milicienne qui ne manque pas de courage et qui exige de participer aux missions de reconnaissance. Ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes aux animateurs du Groupe international. [...] Simone ne possède aucune notion du maniement des armes ; de plus elle est myope et porte des lunettes à verre épais. Il est question d’abord de lui confier des tâches d’arrière-garde, comme celle de monter une antenne pour les premiers soins, mais elle tempête, insiste pour courir les mêmes risques que les combattants, finit par l’emporter. »

Une semaine plus tard, elle se brûla accidentellement le pied en le posant sur une poêle dans un campement, et fut évacuée sur Sitges, dans un hôpital de campagne. Elle revint en France le 25 septembre.

Dans les mois qui suivirent, elle continua à soutenir activement les révolutionnaires espagnols, portant ostensiblement le foulard rouge et noir dans les meetings.

Les menaces de guerre avec l’Allemagne la virent s’orienter vers le pacifisme pur. Dès le 25 mars 1938, quelques jours après l’Anschluss, elle cosigna dans les Feuilles libres de la quinzaine, avec Marcel Martinet, Léon Émery, Madeleine Vernet, Jeanne Alexandre et Michel Alexandre, un texte de soutien à la politique d’apaisement de Neville Chamberlain, réclamant que « le gouvernement français se joigne résolument » à son action. Dans cette même logique, elle fut favorable aux accords de Munich en septembre 1938.

Elle révisa également son jugement sur les événements d’Espagne et écrivit à ce sujet une lettre à l’écrivain conservateur Georges Bernanos, qui s’était détaché du franquisme par rejet de ses atrocités. Elle se disait, comme lui, écœurée par l’« atmosphère imprégnée de sang » de l’Espagne en guerre, et relatait des exactions antifascistes dont elle avait été le témoin ou qu’on lui avait rapportées. « On part en volontaire, avec des idées de sacrifice, écrivit-elle, et on tombe dans une guerre qui ressemble à une guerre de mercenaires, avec beaucoup de cruautés en plus et le sens des égards dus à l’ennemi en moins. » La publication de cette lettre dans la revue Témoins de l’automne 1954 devait provoquer une « controverse posthume » avec Louis Mercier, qui donna une interprétation différente des événements décrits par Simone Weil.

En décembre 1938, à la suite d’une expérience mystique, Simone Weil débuta une intense méditation religieuse qu’elle poursuivit jusqu’à sa mort. Sous l’Occupation, elle participa au mouvement de résistance Témoignage chrétien, puis gagna New York et enfin Londres où, de décembre 1942 à juillet 1943, elle s’enrôla dans la France libre. Quelques semaines plus tard, elle mourut d’épuisement et des privations qu’elle s’était imposée par solidarité avec les populations occupées en France.

Après la Libération, ses nombreux textes, dont seuls quelques-uns avaient été publiés sous forme d’articles, furent exhumés et édités grâce notamment à Albert Camus.

Pour une notice plus détaillée sur l’itinéraire de Simone Weil avant 1936 et après 1938, consulter le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article156135, notice WEIL Simone, Adolphine [Dictionnaire des anarchistes] par Géraldi Leroy, notice adaptée par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 12 mars 2014, dernière modification le 9 décembre 2018.

Par Géraldi Leroy, notice adaptée par Guillaume Davranche

Simone Weil (1936)
Simone Weil (1936)
Coiffée d’un calot de la CNT-FAI. DR

ŒUVRE : Dans la collection Espoir de Gallimard : L’Enracinement, 1949 ― La Connaissance surnaturelle, 1950 ― La Condition ouvrière, 1951― Lettres à un religieux, 1951 ― La Source grecque, 1953 ― Écrits de Londres et dernières lettres, 1957 ― Écrits historiques et politiques, 1960.

SOURCES : Jean Rabaut, Tout est possible !, Denoël, 1974 ― Louis Mercier, « Simone Weil sur le front d’Aragon », Les Écrivains et la guerre d’Espagne, Cahiers de l’Herne, 1975 ― Simone Pétrement, La Vie de Simone Weil, Fayard, 1978 ― Cahiers Simone Weil ― Gabriella Fiori, Simone Weil, une femme absolue, Félin, 1987 ― J.-F. Sirinelli, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au XXe siècle, Fayard, 1990 ― Charles Jacquier (sous la dir.), Simone Weil, l’expérience de la vie et le travail de la pensée, Sulliver, 1998 ― Phil Casoar, « Louis Mercier-Simone Weil, retour sur une controverse », Présence de Louis Mercier, ACL, 1999 ― Les Giménologues, Les Fils de la nuit, L’Insomniaque, 2006 ― Robert Chenavier, Simone Weil, l’attention au réel, Michalon, 2009 ― Jean Duperray, Quand Simone Weil passa chez nous, Mille et une nuits, 2010.

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