LECLAIR Théophile [Dictionnaire des anarchistes]

Par Maurice Moissonnier, notice revue par Guillaume Davranche

Né le 16 mai 1877 à Gap (Hautes-Alpes) ; cuisinier ; anarcho-syndicaliste ; secrétaire de la Fédération de l’Alimentation en 1921-1922.

Théophile Leclair (1921)
Théophile Leclair (1921)
Croquis de H.-P. Gassier dans L’Humanité du 28 juillet 1921

C’est au cours de la Première Guerre mondiale que Théophile Leclair, fils de Jean-Baptiste Leclair, professeur à l’École normale, émergea sur la scène militante. Anarchiste, conseiller prud’hommes, trésorier du syndicat des cuisiniers et réformé du service militaire, il fit partie du noyau animateur de l’union départementale CGT du Rhône, qui fut un foyer de résistance à la guerre et à l’union sacrée. Il habitait alors 11, place Croix-Paquet.

Au lendemain de la déclaration de guerre, l’UD CGT du Rhône avait installé, dans les locaux de l’école municipale de la rue Bonnefoi, un établissement de secours ouvrier, le Restaurant communiste, qui distribuait des repas à bon marché. À partir de mars 1915, Théophile Leclair en assura la gérance, et commença à en faire un foyer de propagande pacifiste et révolutionnaire. En plus des repas, des concerts et des conférences y étaient donnés. Sur réquisition de l’autorité militaire, la mairie de Lyon demanda bientôt à l’UD de vider les lieux. Le Restaurant communiste rouvrit ses portes dans une salle louée par l’UD au 193, rue Duguesclin. Lors de la soirée d’ouverture, le 30 août, Théophile Leclair donna, devant 80 personnes, une allocution pacifiste et révolutionnaire, hostile à l’union sacrée et à la majorité confédérale de la CGT. Pendant près de deux ans, le Restaurant communiste joua le rôle à la fois d’office de secours ouvrier et de centre de propagande pacifiste.

En septembre 1915, Théophile Leclair tenta, avec Bécirard, de se rendre à la conférence de Zimmerwald, mais la police les surveillait, et ils ne purent franchir la frontière.

En avril 1916, suite à un différend avec le secrétaire de l’UD, Henri Bécirard*, Leclair quitta la gérance du Restaurant communiste et fut remplacé par Martin, du syndicat des travailleurs municipaux.

À partir de septembre 1916, Théophile Leclair participa, aux côtés de Bécirard, Jeanne et Albert Chevenard, à l’aventure du Nid rouge. Installé 20 rue Molière, au dernier étage d’un immeuble insalubre, le Nid rouge, sous couvert d’activités artistiques, menait campagne contre la guerre, soutenait le Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI) et diffusait le journal pacifiste de Sébastien Faure, Ce qu’il faut dire, auquel Leclair collaborait. Le Nid rouge était essentiellement comme un groupe de propagande par la chanson — Leclair fut alors, semble-t-il, un auteur prolixe —, et organisait des concerts et des spectacles qui rencontraient un grand succès.

Théophile Leclair était également en contact avec les Amis du Libertaire, à Paris, qui en décembre 1916 lui firent parvenir le tract « Imposons la paix » (voir Louis Lecoin).

En février 1917, le Nid rouge envisagea un événement de soutien au plan de paix du président américain Wilson, mais cette idée fut abandonnée sur opposition de Leclair, et l’événement fut commué en manifestation de rue contre la guerre. La date prévue était le 18 mars, jour d’ouverture de la foire de Lyon et anniversaire de la Commune. Dix mille tracts furent tirés par l’imprimerie du groupe, collés et distribués de par la ville et aux sorties des usines. Le 4 mars 1917 le préfet du Rhône ordonna une perquisition au Nid rouge pour réprimer cette manifestation « organisée par des anarchistes notoirement connus et qui ne méritent aucun ménagement ».

Le 22 janvier 1918, Théophile Leclair participa à la première réunion du deuxième CRRI lyonnais, impulsé par les socialistes zimmerwaldiens. Au cours des débats, il se montra favorable à une collaboration avec les longuettistes du PS, alors que la grande majorité du CRRI lyonnais optait pour une position plus radicale et favorable à la création d’une IIIe Internationale. Cependant, à partir des grèves lyonnaises de janvier et du printemps 1918, Théophile Leclair radicalisa ses positions s’orienta de plus en plus nettement vers la gauche des internationalistes. Mais quand le CRRI se rebaptisa Comité de la IIIe Internationale, il n’y adhéra pas.

Le 6 avril 1919, alors que se déroulait à Paris la manifestation parisienne contre l’acquittement de l’assassin de Jean Jaurès, et que la manifestation lyonnaise avait été repoussée d’une semaine, Leclair, au sortir d’un spectacle du Théâtre du Peuple (Pâque socialiste), suscita une manifestation de 300 personnes. Place du Pont, au cours d’une prise de parole, il appela les soldats présents à la révolte.

Du 15 au 21 septembre 1919, il fut délégué (minoritaire) au congrès CGT à Lyon par les syndicats de cuisiniers de Lyon, Valence et Perpignan.

Le 28 février 1920, intervenant dans un meeting des cheminots en grève, il préconisa la révolution.

Bien que syndicaliste minoritaire, Théophile Leclair n’adhéra pas formellement aux Comités syndicalistes révolutionnaires (CSR), constitués dans la foulée du congrès CGT d’Orléans,

Les 21 et 22 juillet 1921, Théophile Leclair fut délégué au congrès de la Fédération de l’Alimentation, à Lille, qui vit les révolutionnaires regagner la majorité. La motion des CSR fut adoptée par 70 voix contre 44 et 2 abstentions, et Théophile Leclair fut élu secrétaire de la fédération en remplacement d’Auguste Savoie. Il précisa toutefois qu’il ne souhaitait rester qu’un an à ce poste. Dans la foulée, il fut délégué des cuisiniers et des chocolatiers de Lyon au congrès confédéral CGT de Lille. Après les violents incidents qui émaillèrent le congrès, il fut désigné au service d’ordre au pied de la tribune.

Les 22, 23 et 24 décembre 1921, Leclair participa au congrès extraordinaire des syndicats minoritaires, réuni pour envisager les mesures à prendre après les mesures d’exclusion prises par le comité confédéral. Il fit partie de la douzaine d’émissaires qui se rendirent Rue Lafayette pour tenter une ultime négociation avec Jules Lapierre afin d’éviter la scission confédérale. En vain. Théophile Leclair se chargea alors de réorganiser la Fédération de l’alimentation au sein de la CGTU.

Le 25 juin 1922, il assista au conseil fédéral de l’Alimentation, à Saint-Étienne, en prélude du Ier congrès confédéral. Il annonça qu’il ne représentait pas sa candidature de secrétaire, fut remplacé par un camarade de même tendance, Vidil, et ne fut pas délégué au congrès confédéral. Il se classait néanmoins dans la tendance Besnard.

Le 18 octobre 1922, Théophile Leclair fut élu secrétaire de l’UD unitaire (UDU) du Rhône en remplacement d’Henri Fourcade. À la veille de cette élection, dans la profession de foi qu’il présenta au comité général du 20 septembre, il déclara ne pas appartenir au Parti communiste, n’avoir jamais été membre des CSR et ne pas avoir l’intention de rejoindre le Comité de défense syndicaliste (voir Pierre Besnard) : « À Saint-Étienne, déclara-t-il, j’ai voté la motion Besnard parce que, quoique j’admette la collaboration avec les partis d’avant-garde pour mener la lutte dans des conditions déterminées, je ne puis accepter la subordination du syndicalisme à un parti politique ou philosophique. »

Ses désaccords avec la majorité de la CGTU s’accentuèrent néanmoins fortement. Au comité confédéral national (CCN) des 4 et 5 mars 1923 où, avec Fourcade, il représentait l’UDU du Rhône, il s’opposa aux « commissions syndicales » communistes et à l’adhésion à l’Internationale syndicale rouge.

Au CCN des 23 et 24 juillet 1923, il représenta l’UDU du Rhône et réclama la tenue d’un congrès extraordinaire de la CGTU pour vider le différend entre la majorité et la minorité. Le CCN accéda à sa demande.

Lors du 2e congrès de l’union régionale unitaire, le 5 août 1923 à Villeurbanne, largement dominé par les « anarcho-syndicalistes », Leclair fut élu à la commission de propagande.

Du 12 au 17 novembre 1923, Théophile Leclair fut délégué (minoritaire) au congrès confédéral CGTU de Bourges par les cuisiniers de Lyon et l’habillement du Rhône.

Dans le Bulletin officiel de l’UDU du Rhône d’octobre-décembre 1923), il écrivit : « Le congrès soi-disant syndicaliste, m’est apparu comme un congrès plutôt politique [...] mes yeux se sont ouverts, car j’ai toujours cru que le syndicalisme révolutionnaire triompherait [...]. Le congrès de Bourges est à mes yeux un vaste corbillard contenant le syndicalisme français [...]. L’Union du Rhône est restée jusqu’à ce jour le rempart du syndicalisme révolutionnaire. J’aime à croire que la majorité de cette Union restera fidèle aux principes syndicalistes qu’elle a émis au congrès [régional] du 5 août. »

Le 1er janvier 1924, Leclair démissionna de son poste de secrétaire de l’UDU, et le secrétaire adjoint, Pierre Pontal* assura l’intérim, avant d’être élu secrétaire de l’UDU. Celle-ci ne tarda pas à passer dans l’autonomie complète. À son congrès du 8 février 1925, elle se rebaptisa Union des syndicats autonomes du Rhône et conserva les locaux historiques du 86, cours Lafayette à Lyon. Théophile Leclair en était désormais un des militants.

Le 17 décembre 1925, Leclair fut candidat de l’UD autonome à l’élection au secrétariat de la bourse du travail de Lyon. Le candidat de la nouvelle UD-CGTU, Joseph Dérédempt, se retira en sa faveur pour battre le candidat de l’UD-CGT, Trivery. Théophile Leclair, à ce moment, s’affirmait partisan de la réunification confédérale sur une base de classe et « hors de toute politique ». Il fut élu par 46 voix contre 21 à Trivery et il occupa son poste jusqu’au 23 février 1927, date à laquelle il donna sa démission du secrétariat, tout en conservant son siège à la commission administrative de la bourse jusqu’au 1er mai 1927. Il cessa alors de percevoir son salaire de permanent et, le 16 mai, abandonna ses fonctions de délégué de la bourse du travail à l’office départemental de placement de la main-d’œuvre. Ces décisions sont à mettre en rapport avec un vif conflit qui l’opposait à Allegré*. Le 7 janvier 1927, ils avaient été jusqu’ à échanger des coups en plein centre de la ville, avenue de Saxe.

Théophile Leclair n’avait pas voulu adhérer à la CGT-SR, à laquelle l’Union autonome du Rhône avait en effet adhéré. Après une courte éclipse, il réapparut à la bourse du travail et, en octobre 1929, il brigua de nouveau, avec l’appui tacite des syndicats CGT, en candidat indépendant, le poste de secrétaire de la bourse. Ceux qui avaient favorisé sa candidature n’allèrent pas jusqu’à voter pour lui puisqu’il ne recueillit alors que 2 voix au premier tour et 3 au second. L’Humanité le qualifiait alors d’« anarcho-réformiste ».

Il conserva cependant une fonction : celle de conseiller prud’homme et, en 1935, au moment de l’unité, il restait élu de la CGT au conseil et remplissait les fonctions de secrétaire général du groupe ouvrier des conseils de prud’hommes.

Il s’était marié dans le 1er arrondissement de Lyon le 13 août 1924 et le 20 avril 1939.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article156096, notice LECLAIR Théophile [Dictionnaire des anarchistes] par Maurice Moissonnier, notice revue par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 17 mars 2014, dernière modification le 15 mai 2014.

Par Maurice Moissonnier, notice revue par Guillaume Davranche

Théophile Leclair (1921)
Théophile Leclair (1921)
Croquis de H.-P. Gassier dans L’Humanité du 28 juillet 1921

SOURCES : État civil de Gap — Arch. Nat. F7/13613, 1916 — Arch. Dép. Rhône, 83 et 84 — Arch. de la bourse du travail de Lyon — Bulletin officiel de l’Union syndicale du Rhône de la CGTU, 1922-1923 — Le Semeur, organe de la Bourse du Travail de Lyon (bi-mensuel) — L’Effort, hebdomadaire du cartel lyonnais du Bâtiment, puis de la Xe région CGT du Bâtiment après 1935 — Bulletin officiel de la Fédération de l’Alimentation, septembre 1921 — comptes rendus des congrès de la Fédération de l’Alimentation — Claire Auzias, Mémoires libertaires, Lyon 1919-1939, L’Harmattan, 1993 — François Ferrette, « Le Comité de la IIIe Internationale et les débuts du PC français », mémoire de maîtrise, université Paris-I, 2004.

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