BERNARD André [Dictionnaire des anarchistes]

Par Sylvain Boulouque, complété par Rolf Dupuy, Marianne Enckell

Né le 11 avril 1937 à Chevrier (Haute-Savoie) ; électricien puis correcteur ; insoumis, anarchiste non violent.

Le père d’André Bernard, ancien journalier, exerçait la profession de douanier en Haute-Savoie après avoir obtenu son certificat d’études à l’armée ; sa mère, sans profession, était d’origine paysanne. Pendant la Seconde Guerre mondiale, son père, libre-penseur, s’engagea dans la Résistance (Forces françaises de l’intérieur) où il participa, entre autres actions plus violentes, au franchissement frontalier des juifs vers la Suisse ; André resta profondément marqué par l’incendie de son village et par les photos d’atrocités commises par les soldats nazis.

Après un déménagement à Bordeaux, il rencontra le mouvement libertaire par l’intermédiaire du milieu anticlérical : à l’âge de 12 ans, il lisait assidûment la Calotte puis alla écouter les conférences de Lorulot* et de Las Vergnas. Vers 14 ans, il commença à fréquenter le groupe Sébastien Faure de la Fédération anarchiste où il rencontra les frères Paul et Aristide Lapeyre*, Joaquim Salamero*, Jean Barrué*, etc.

Après avoir obtenu le BEPC et suivi une formation professionnelle de monteur-électricien dans le bâtiment à Limoges, il travailla sur un barrage hydraulique.
Refusant la conscription et la participation à la guerre en Algérie, André Bernard se déclara insoumis le 1er octobre 1956 et passa en Suisse où André Bösiger* s’activa comme maître d’œuvre d’un réseau de soutien aux réfractaires avec l’aide de Pietro Ferrua*, insoumis italien. André travailla d’abord dans une coopérative d’installations électriques, puis comme éducateur pour jeunes délinquants.

Il prit part à la fondation du Centre international de recherches sur l’anarchisme (CIRA) et participa au groupe Jeune Résistance (JR), lié au réseau Jeanson d’aide aux indépendantistes algériens, qu’il quitta pour désaccords divers : antimilitariste autant qu’anticolonialiste, il ne pouvait suivre JR qui se voulait avant tout anticolonialiste.

A partir de 1958, il participa à des chantiers du Service civil international (SCI) en Suisse. C’est là, en 1959, qu’il rencontra sa compagne, Anita Ljungqvist. André lui fit connaître les militants du groupe Ravachol de Genève qui édita de 1959 à 1962 au moins cinq numéros d’un périodique éponyme ronéoté. Dans le premier numéro, André écrivit un article où il prenait position pour la non-violence. Depuis, leurs destins furent liés. Partis pour la Belgique, ils y rencontrèrent le vétéran de la militance anarchiste et non violente belge Hem Day*, et prirent contact avec l’Action civique non violente (ACNV).
Décidés à rentrer en France pour lutter avec cette dernière organisation contre la guerre d’Algérie, ils se marièrent le 25 mars 1961. Ils passèrent clandestinement la frontière fin mars 1961 avec l’aide du pasteur Philippe Vernier de Maubeuge puis partirent travailler sur un chantier de l’ACNV, d’abord à Nangis puis à Marseille au bidonville du Canet. Quelques semaines après, le 8 mai, André, qui avait prévenu le ministre des Armées de son retour, s’enchaîna devant l’arc-de-triomphe de la Porte d’Aix avec six autres compagnons « solidaires » qui avaient adopté son identité, selon une stratégie mise au point par l’ACNV. Le Canard enchaîné rapportait ces faits en titrant : « Nous sommes tous André Bernard ». Après avoir été finalement identifié le 13 mai, André fut conduit à la prison des Baumettes, puis transféré au fort du Hâ de Bordeaux.

Le 24 mai 1961, à Bordeaux, devant le tribunal militaire, André, qui avait déjà été jugé par contumace, fut condamné à un an de prison avec sursis pour « insoumission en temps de paix ». Sorti libre du tribunal, mais attendu par des militaires, il fut arrêté et amené directement à la caserne. Lors d’un deuxième procès, le 25 octobre, André écopa de dix-huit mois de prison avec confusion des peines.

Libéré après 21 mois d’incarcération, il rencontra Louis Lecoin* qui lui manifesta sa solidarité ; il devient correcteur d’imprimerie, parrainé par May Picqueray*. Peu après, Anita et André Bernard lancèrent la revue Anarchisme et Non-Violence avec des jeunes libertaires, (n° 1, avril 1965 à n° 33, janvier-avril 1974) dont l’administrateur fut Marcel Viaud* d’Ollioules (Var) ; la revue adhéra en tant que publication à l’Internationale des résistants à la guerre (IRG).

Entre 1975 et 1977, André participa activement, en tant que correcteur, au conflit du Parisien libéré et aux nombreuses opérations de blocages organisées par les ouvriers du Livre qui interceptaient les exemplaires imprimés malgré les consignes syndicales : deux condamnations s’ensuivirent. Le patronat tentait alors de casser le monopole syndical de la CGT.

À partir de 1976, André prit part aux activités du groupe surréaliste de Paris, réalisant des collages et des assemblages, puis collabora à la revue S.U.R.R... (Surréalisme, Utopie, Rêve, Révolte, n° 1, été 1996).

En pré-retraite depuis 1992, André participa à la confection et à la maquette de plusieurs publications du mouvement libertaire : les Temps maudits (n° 1, juin 1997), le Combat syndicaliste (CNTF) et le Monde libertaire, l’hebdomadaire de la Fédération anarchiste ; il collabora également aux éditions de l’Atelier de création libertaire (Lyon) et aux éditions de la CNT de la région parisienne.

André Bernard, établi près de Bordeaux, fut membre en 2012 du collectif de Réfractions, revue de recherches et d’expressions anarchistes, fondée en 1997. André et Anita sont également membres du CIRA (Marseille et Lausanne) et du Cercle Jean Barrué (FA) de Bordeaux, dont il assure une émission radiophonique.

Depuis 2003, il a participé aussi à un regroupement d’anciens de l’ACNV, destiné à mieux faire connaître le trajet de ces réfractaires et leurs actions pendant la guerre d’Algérie. En 2005, ce groupe publia sous le pseudonyme collectif de Erika Fraters le livre Réfractaires à la guerre d’Algérie : 1959-1963 (Ed. Syllepse). Un CD-rom de François Chouquet, Comme un seul homme, complète le livre.
P.-S.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article156008, notice BERNARD André [Dictionnaire des anarchistes] par Sylvain Boulouque, complété par Rolf Dupuy, Marianne Enckell, version mise en ligne le 26 mars 2014, dernière modification le 26 mars 2014.

Par Sylvain Boulouque, complété par Rolf Dupuy, Marianne Enckell

ŒUVRE : Ma chandelle est vive, je n’ai pas de dieu. Papiers collés et petits textes, Atelier de création libertaire, Lyon, 2008 — Etre anarchiste oblige !, ACL, Lyon, 2010 — Chroniques de la désobéissance et autres textes, ACL, Lyon, 2012 — Écritures et parlures de désobéissance, ACL, Lyon, 2014.

SOURCES : Témoignage des intéressés — E. Fraters, Réfractaires à la guerre d’Algérie, éd. Syllepse, 2005 — R. Bianco, Un siècle de presse anarchiste…, op. cit.