ORTIZ Léon [Julien, Léon, dit] [dit Schiroky, dit Trognon] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Guillaume Davranche, Rolf Dupuy

Né le 18 novembre 1868 à Paris 4e arr. ; employé puis cambrioleur ; anarchiste illégaliste ; inculpé du « procès des Trente ».

L’état civil de Léon Ortiz présente quelques subtilités. Le 18 novembre 1868, la Polonaise Eva Schiroky déclara à la mairie de Paris 4e la naissance du petit Léon, de père inconnu. Près de dix-huit ans plus tard, le 10 avril 1886, Eva Schiroky, désormais cuisinière, se présentait à la mairie de Paris 8e avec son mari, un valet de chambre mexicain de douze ans son cadet, dénommé Philippe Ortiz. Ce dernier reconnut Léon comme son fils. Les époux habitaient au 14, avenue de Wagram, ce qui laisse supposer qu’ils y étaient employés de maison pour une famille aisée, et que c’est dans cet univers que grandit Léon Schiroky qui, à l’état civil, se nommait désormais Ortiz. Par la suite, son père adoptif devait disparaître sans laisser d’adresse.

Bien que d’extraction très modeste, le jeune homme aurait été en 1886 inscrit au collège Chaptal, pour étudier la biologie et l’économie politique. Il aurait également joué dans une pièce de Paul Alexis, Mademoiselle Pomme, donnée au Théâtre libre. A la même époque, il fréquentait deux cercles littéraires avancés, Le Coup de feu et La Butte, où il était connu tout simplement comme « Schiroky ».

C’est avec quelques-uns des participants de La Butte – Charles Malato* et Jacques Prolo* – qu’il fonda le Groupe cosmopolite, d’orientation socialiste révolutionnaire sans étiquette. Malato, Prolo et Schiroky cohabitèrent à l’époque au 10, passage des Rondonneaux (actuelle rue Émile-Landrin) à Paris 20e. En septembre 1886 sortit le premier numéro de leur journal, La Révolution cosmopolite, qui eut moins d’une dizaine de numéros.

Schiroky fut un des premiers du Groupe cosmopolite à passer à l’anarchisme, vraisemblablement sous l’influence d’Émile Méreaux*. Il fut vraisemblablement membre de la Ligue cosmopolite (voir Malato) et, en juillet 1888, il édita, avec Malato et Alain Gouzien*, l’unique numéro de L’Esprit de révolte.

En novembre 1890, il donna un article à La Tribune libre, publié depuis Londres par Olivon. Sous-titré « organe international socialiste révolutionnaire anarchiste » le journal employait un ton très violent et faisait l’apologie des « matières inflammables ». Ortiz collabora ensuite à L’En-Dehors de Zo d’Axa*, où il rencontra Émile Henry*.

À la Ligue cosmopolite, Schiroky fit la connaissance de Pini* et Parmeggiani*, qui constitueraient bientôt le groupe Gli Intransigenti. Sans doute sous leur influence, il adopta les théories illégalistes, sans toutefois se désintéresser du mouvement ouvrier. Ainsi, en 1892, il désapprouva la campagne de Sébastien Faure* contre le 1er mai et cosigna la déclaration affirmant que le « 1er Mai, lancé par des politiciens, est devenu révolutionnaire et à tendances anarchistes » (voir Jacques Prolo).

À l’époque, Schiroky-Ortiz était employé chez l’ornemaniste Dupuy, 5, rue de Rocroy, à Paris 10e, où par la suite il devait recommander Émile Henry, et vivait au 65, rue Lepic, à Paris 18e. Hébergeant volontiers les camarades étrangers de passage, il fit la connaissance du cambrioleur anarchiste Placide Schouppe*. Cette rencontre le détermina à basculer véritablement dans l’illégalisme.

Quarante-cinq ans plus tard, dans ses « Mémoires d’un libertaire », Malato émettra l’hypothèse qu’il avait eu à l’époque besoin d’argent pour satisfaire les besoins d’une maîtresse qui, « étrangère à toute idée généreuse et dominée par le désir des jouissances, l’avait éloigné des militants désintéressés, ses amis d’autrefois ».

Toujours est-il que, dans la nuit du 13 au 14 août 1892, Ortiz et Schouppe participèrent à un important cambriolage à Abbeville (Somme), dérobant pour 400 000 francs de titres. Le 7 janvier 1893, Ortiz participa à un autre cambriolage, avec violences, à Fiquefleur (Eure), mettant la main sur 800 000 francs de titres. Les deux semaines précédentes, il avait arpenté la région avec un complice (des témoins reconnurent Émile Henry) à la recherche d’un coup à commettre. Les deux hommes s’étaient habilement fait passer pour de riches entrepreneurs britanniques à la recherche d’un site pour établir une usine et, à ce titre, ils partagèrent plus d’une fois la table des édiles de la région. Il aurait aussi participé au cambriolage du 29 janvier 1893 à Nogent-les-Vierges (Oise).

Durant l’année 1893, Ortiz voyagea semble-t-il beaucoup, tantôt à Londres, tantôt à Paris, à Bruxelles, à Barcelone ou à Perpignan. À Londres, il était hébergé chez son receleur, Marocco*. A Paris, il s’appuyait sur un réseau de receleurs qui installa ses quartiers, à partir d’octobre 1893, dans l’immeuble du 1, boulevard Brune, à Paris 14e. Ortiz avait alors son point de chute rue Lepic, et chez sa compagne Toinette Cazal*, au 66, route de Flandre, à Aubervilliers.

Après l’arrestation de Placide Schouppe à Bruxelles, la police se mit sur la piste d’Ortiz. Elle vint l’arrêter rue Lepic, mais il parvint à s’enfuir et se cacha chez sa compagne, sous le nom de Cazal. Dans le milieu anarchiste, le couple était surnommé « Trognon » et « Trognette ».

La police soupçonnait Ortiz d’avoir fourni 100 francs à Émile Henry pour la fabrication de sa bombe. Puis elle le soupçonna d’avoir accompagné Matha* au domicile d’Émile Henry, le 12 février 1894, jour de l’attentat au café Terminus, pour y enlever le matériel destiné à la confection des bombes. Elle écarta par la suite cette hypothèse, preuve ayant été faite qu’Ortiz état à Londres à cette date.
Le 28 février 1894, Toinette Cazal fut interpellée. Puis, le 18 mars, Ortiz était lui-même appréhendé à l’occasion d’une descente de police dans le « repaire » de la bande : l’immeuble du boulevard Brune. Dans cet immeuble vivaient, en petite communauté, plusieurs complices et receleurs de la « bande Ortiz » : Paul Chiericotti* et sa femme Annette Soubrié*, Victorine Belloti* et son fils Louis, Marie Milanaccio* et son compagnon Orsini Bertani*. François Liégeois*, un autre complice, s’y rendait souvent.

La presse s’intéressa alors vivement à ce cambrioleur aux allures de gentleman, qu’elle surnomma « le Rocambole de l’anarchie ».

Du 6 au 12 août 1894, Léon Ortiz et toute la bande comparurent devant les assises de la Seine dans le cadre du « procès des Trente » (voir Élisée Bastard). Défendu par Me Decori, Ortiz allait être le principal condamné du procès. Le reporter du Journal des débats lui trouva fière allure : « Ortiz n’est pas, il s’en faut, un bandit à la façon de Ravachol*. Il a été boursier de la Ville de Paris et ne paraît pas avoir mal profité de ses études. Sa physionomie, son langage et sa mise sont d’un parfait gentleman. Ses exploits ne sont pas vulgaires : à Abbeville, il enlève 400 000 francs et le double à Fiquefleur. Sa pince monseigneur est un objet d’art, et si le président lui parle de ses excitations au vol, il répond superbement : “Vous appelez cela le vol ! Mais, au contraire, je conseillais aux travailleurs de reprendre possession des instruments et des usines pour les exploiter à leur tour, mais non pour voler !” C’est avec la même assurance qu’il a tout nié. » Cependant, de nombreux témoins, dont plusieurs anciens complices (Crespin*, Manheim) l’accusèrent, et Ortiz fut condamné à quinze ans de travaux forcés.

Jean Grave* qui, quelques mois plus tôt, avait été témoin d’un litigieux partage de butin entre Ortiz et Crespin, assista, lors du procès des Trente, à un lavage de linge sale entre membres de la « bande », s’accusant les uns les autres des délits que la justice leur reprochait. Dans ses Mémoires, il en tirait cette conclusion sur les anarchistes illégalistes : « Si d’aucuns de ceux qui pratiquèrent le cambriolage furent sincères à leurs débuts dans la propagande, cette sincérité alla tellement s’atténuant lorsqu’ils furent lancés dans cette voie, la propagande devint tellement nébuleuse dans leur esprit, qu’elle ne comptait plus pour beaucoup. »

Le 15 décembre 1894, Léon Ortiz épousa Toinette Cazal à Paris 11e avant son départ pour l’île de Ré.

Liard-Courtois*, dans Souvenirs du Bagne, affirma qu’Ortiz, à l’écart de la communauté anarchiste, s’était efforcé de gagner les bonnes grâces de l’administration pénitentiaire. Il obtint la faveur d’assister aux offices le dimanche et entraîna avec lui lui Cusset*. Clément Duval trouva un jour un brouillon de lettre d’Ortiz au procureur général Bulot, dans laquelle il le suppliait d’intervenir en sa faveur : « Je suis, disposé à faire n’importe quoi à condition qu’on me sépare de ces énergumènes sans foi, sans morale, ni repentir qui s’intitulent anarchistes », écrivait-il en substance. Duval empêcha qu’il soitt écharpé par les autres anarchistes, et l’administration pénitentiaire fit passer Ortiz à l’Ile Royale au service des religieuses de l’hôpital.

En 1905, au « procès des Quatre » (voir Malato), le procureur général Bulot confirma ces assertions, en affirmant que le président de la cour d’assises, Dayras, et lui-même avaient reçu de nombreuses lettres d’Ortiz durant sa peine, accusant les « intellectuels de l’anarchie » de l’avoir « amené au crime ». Et Bulot se vanta d’avoir fait gracier Ortiz.

Effectivement, libéré, Léon Ortiz avait repris le bateau pour la France le 3 septembre 1898. Il ne fit plus jamais parler de lui.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article155939, notice ORTIZ Léon [Julien, Léon, dit] [dit Schiroky, dit Trognon] [Dictionnaire des anarchistes] par Guillaume Davranche, Rolf Dupuy, version mise en ligne le 25 mars 2014, dernière modification le 3 février 2017.

Par Guillaume Davranche, Rolf Dupuy

ŒUVRE : L. Schiroky, Les Guerres de demain, Bibliothèque de la Révolution cosmopolite, 8 p., 1887.

SOURCES : État civil de Paris — ANOM, matricule 26932, registre H2231 — Le Matin du 22 mars 1894 — Journal des débats de l’année 1894 — Edgard Troimaux, Les Procès célèbres de l’année judiciaire 1905-1906, La Librairie universelle, 1907 — Charles Malato, « Mémoires d’un libertaire », Le Peuple du 24 février 1938 — Jean Grave, Quarante ans de propagande anarchiste, Flammarion, 1974 — Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste en France (1880-1914), Gallimard, 1975 — Auguste Liard-Courtois, Souvenirs du bagne, Les Passés simples, 2005 — notes de Marianne Enckell et de Constance Bantman.

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