Né à Vienne le 17 janvier 1878, mort à New York le 12 décembre 1956. Electro-technicien, journaliste, contrebandier, traducteur.

Siegfried Nacht fut élevé dans une famille juive à Buczaz, un shtetl de Galicie autrichienne, aujourd’hui en Ukraine. Son père était médecin et socialiste. Siegfried adhéra jeune à la social-démocratie mais s’en éloigna pendant ses études en raison de l’antisémitisme et du révisionnisme qui y sévissaient, et se mit à lire Nietzsche et Max Stirner. Travaillant à Berlin en 1898, il y fréquenta des groupes anarchistes.
En 1900 il fut délégué des socialistes galiciens au congrès socialiste international à Paris. Il y eut des contacts avec des syndicalistes révolutionnaires, dont les idées l’enthousiasmèrent. Il resta un an à Paris ; il raconte avoir été membre du syndicat des électriciens dirigé par Emile Pataud, mais les dates ne semblent pas concorder puisque Pataud ne fonda le Syndicat des travailleurs des industries électriques qu’en 1903. Nacht rencontra en tout cas Emile Pouget*, qui l’influença de manière décisive.
Après un séjour à Londres et trois mois de travail au Casino de Saint-Malo, il partit à pied pour l’Espagne en automne 1902, pour étudier les mouvements syndicalistes et anarchistes. Il se passionna notamment pour l’expérience de la grève générale de Barcelone, dont il parla dans sa première brochure, Der Generalstreik und die Soziale Revolution, qui parut à Londres en 1902. En avril 1903, il passa un mois en prison à Gibraltar, accusé de fomenter un attentat contre le roi Edouard VII ; la presse libertaire française et polonaise ainsi que le syndicat des électriciens prirent sa défense. Il voyagea ensuite en Afrique du Nord, revint en France, se fit expulser d’Italie, reprit des pérégrinations qui le firent qualifier par Max Nettlau* de « chevalier errant de la grève générale ».
A Paris, il milita en 1904 avec des anarchistes espagnols, notamment Pedro Vallina* qui publiait L’Espagne inquisitoriale (3 numéros, en défense de prisonniers torturés en Andalousie).Tous deux furent délégués de groupes espagnols et portugais au Congrès international antimilitariste d’Amsterdam, du 26 au 28 juin ; Nacht, sur demande de Malato*, y parla de l’école de Francisco Ferrer* et y servit d’interprète.
En 1905, l’homologue en allemand du Réveil anarchiste de Genève, Der Weckruf (voir Karmin), était publié à Zurich sous la responsabilité de Max Nacht, le jeune frère de Siegfried. Ce dernier collabora à sa rédaction et à son financement (par la contrebande de saccharine, une activité prisée des anarchistes de Suisse à cette époque) et fit connaître en pays de langue allemande le syndicalisme révolutionnaire français et le syndicalisme anarchiste espagnol ; il fit une forte impression sur Fritz Brupbacher*.
Expulsé de Suisse le 10 août 1905, il retourna à Paris, où il milita dans un groupe anarchiste polonais avec son frère Max et Joseph Zielinski*. Les deux frères avaient projeté de publier à Paris un Chansonnier international du Révolté, qui y fut composé mais finit par être imprimé à Londres. On lit dans la préface : « Ce recueil des chansons révolutionnaires les plus en vogue dans les différents idiomes sera accueilli avec joie par le trimardeur anarchiste qui, traqué de pays en pays et se retrouvant parmi les camarades d’autres langues, pourra ainsi en quelque sorte en partager l’enthousiasme, en chantant avec eux les hymnes de liberté et de révolte… Ainsi nous croyons, en même temps, avoir contribué un peu, par cette édition, au développement de l’esprit internationaliste. »
Le 29 avril 1906, Siegfried Nacht fut arrêté avec Pedro Vallina et expulsé de France. Victor Méric* raconte à ce sujet : "Un jour, il y a quelque quatre ans, je grimpai avec Janvion* l’escalier qui mène aux bureaux de l’Aurore. Nous allions voir Clemenceau. Nous venions demander au futur dictateur d’intervenir en faveur d’un pauvre diable d’anarchiste étranger, jeté à la porte de son pays, expulsé de partout, emprisonné à Paris et menacé, de nouveau, d’expulsion. Ce révolutionnaire, un nommé Nartch [sic], était une sorte de romantique promenant par dessus les frontières son rêve d’égalité et sa neurasthénie. Pas dangereux pour un sou. La police républicaine avait cru devoir le mettre hors d’état de nuire. (...) Le jour suivant, Nartch était libéré. Le pauvre homme pleurait de joie. Mais là n’est pas la morale de l’histoire. Moins de trois semaines après, Clemenceau devenait ministre. Un voyage de souverain était annoncé. Nartch fut coffré et reconduit à la frontière."
C’est à Londres que Siegfried Nacht rédigea sous le pseudonyme d’Arnold Roller une deuxième brochure appelée à connaître un grand succès dans plusieurs langues, Die direkte Aktion, largement inspirée de celle de Marc Pierrot*, Syndicalisme et révolution (1905).
Il fut délégué du Communistischer Arbeiterbildungsverein (CABV) allemand de Londres au congrès anarchiste international tenu à Amsterdam du 24 au 31 août 1907, où il présenta avec Monatte* la motion sur la grève générale.
De 1910 à 1912 il travailla en Italie sous une fausse identité, puis, après son expulsion, émigra aux Etats-Unis, d’où il continua de correspondre avec Rudolf Rocker et Pierre Ramus. Il y prit le nom de Stephen Naft, travailla pour l’agence de presse russe TASS puis pour l’agence française Havas, enfin pour les services américains.

ŒUVRE : Der Generalstreik und die soziale Revolution, Londres 1902 — Soldatenbrevier, Londres 1906 — Le Chansonnier International du Révolté, Internationales Rebellen-Liederbuch, Londres 1906 — Die direkte Aktion, New York 1907, entre autres.

SOURCES : Werner Portmann, Die wilden Schafe, Max und Siegfried Nacht, zwei radikale, jüdische Existenzen, Münster 2008 – Chantier biographique des anarchistes de Suisse – Almanach de la Révolution pour 1908La Voix du Peuple, Paris, mai 1903 — La Barricade, 6, 9 juillet 1910.

Marianne Enckell

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