GUIGUI Albert [GUIGUI-THÉRAL Albert, dit]

Par Jean Maitron, Guillaume Davranche, Marianne Enckell

Né le 26 mars 1903 à Alger, mort le 5 août 1982 à Thônex (Suisse) ; métallurgiste puis correcteur ; militant syndicaliste et anarchiste, puis réformiste.

Fils d’un ouvrier peintre-décorateur, Albert Guigui, de son vrai nom Guigui-Théral, devint parisien en 1904 quand ses parents se fixèrent boulevard Richard-Lenoir. Reçu au certificat d’études primaires en 1915, il suivit ensuite les cours d’apprenti-mécanicien de la Ville de Paris, puis travailla dans l’industrie comme ajusteur à l’Urbaine aéronautique de Paris 18e.

Son père étant mobilisé, Albert Guigui retourna à Alger à la fin de l’été 1918. Il travailla alors comme mécanicien dans divers ateliers. Un camarade plus âgé l’encouragea à lire et lui prêta livres et brochures, souvent anarchistes. Dès 1918, il adhéra au syndicat des métaux d’Alger et fut rapidement intégré au comité syndical. En 1921, il prit une part active à la vie syndicale et assuma des responsabilités à l’occasion de grèves dans la métallurgie. Il fut arrêté pour avoir diffusé le Libertaire et La Jeunesse anarchiste. Détenu à la prison de Barberousse au régime du droit commun, il ne fut relâché qu’après deux mois.

Le syndicat des métaux d’Alger le délégua au congrès de la CGT tenu à Lille du 25 au 30 juillet 1921, et il y vota avec la minorité révolutionnaire.

Du 22 au 24 décembre 1921 Albert Guigui assista à la conférence extraordinaire de la minorité, qui devait prendre acte de la scission syndicale et constituer la CGTU.

Fixé à Paris, il entra comme mécanicien à la Société des transports en commun de la région parisienne (STCRP). Outre son activité syndicale, il fréquentait l’Union anarchiste. Il songea un temps à se rendre en Russie avec un camarade mais il ne put dépasser Berlin et des compagnons qu’il rencontra, dont certains émigrés de Russie, les dissuadèrent de poursuivre leur voyage. De retour à Paris il s’embaucha à Renault-Billancourt mais, repéré comme agitateur, fut congédié le 2 mai 1922.

Il gagna alors Alger dans la perspective d’y organiser un phalanstère mais le projet échoua et, fin 1922, il avait regagné Paris après avoir fondé un foyer. Il s’installa alors modestement dans un hôtel du Pré-Saint-Gervais (Seine) et travailla dans divers ateliers métallurgiques. Albert Guigui était souvent congédié à cause de son militantisme, mais il se fixait comme règle de refuser tout poste de permanent syndical.

Après avoir siégé pendant quelques mois à la commission exécutive de la fédération unitaire des métaux, Guigui devint un des animateurs de la minorité « anarcho-syndicaliste » comme la qualifiaient ses détracteurs.

En 1923, il travailla successivement chez Gnome et Rhône, à Paris 13e, chez Citroën, chez Javel, puis dans une petite entreprise de Paris 19e, avec Albert Lemoine*. Il habitait alors dans une maison appartenant à l’Union Départementale de la Seine, 114, boulevard de la Villette, où il eut comme voisins, selon les époques, Richetta, André Marty, Cadeau, Jacques Doriot, Pécastaing* ou Benoît Broutchoux*.

L’assassinat de Clos* et Poncet* le 11 janvier 1924 devait conduire les « anarcho-syndicalistes » à rompre avec la CGTU. Dès 1924, Albert Guigui cofonda le Syndicat autonome des métaux de la Seine avec d’autres militants comme Edmond Daguerre et Albert Lemoine. Il en fut le secrétaire non permanent.

Au terme de la conférence des 1er et 2 novembre 1924 fut formée l’Union fédérative des syndicats autonomes (UFSA), et Guigui fit partie de sa commission administrative provisoire (voir Lucien Huart). Il y fut reconduit suite à la conférence du 28 juin 1925.

Albert Guigui-Théral habitait alors dans une maison appartenant à l’UD de la Seine, 114, boulevard de la Villette, où il eut comme voisins, selon les époques, Pecastaing, Richetta, Gabriel Péri*, Paul Marion*, André Marty*, Cadeau, Jacques Doriot*, Broutchoux*... C’est alors que, le 25 mars 1925, un jour qui devait compter dans sa vie, il entra, par hasard, à la Société Optis (fabrication d’objectifs) dénommée aussi Société de cinématographie et de photographie, films en couleur Keller-Dorian. C’était une « bonne boîte » estimait-il et, bien qu’il demeurât militant — il chômait, seul, le Premier Mai — il n’était pas sanctionné et, s’imposant par son travail, fut nommé, un peu plus tard, chef de fabrication d’un secteur particulier de l’entreprise.

En août 1926, il participa au lancement de La Voix du travail, organe des partisans en France de l’Association internationale des travailleurs (anarcho-syndicaliste). Il en fut le gérant jusqu’à son ultime numéro, en octobre 1927.

Lors du congrès de l’UFSA, les 15 et 16 novembre 1926, Albert Guigui estima qu’il était trop tard pour créer une « troisième CGT », le mouvement syndicaliste révolutionnaire étant trop affaibli. Selon lui, il aurait fallu la créer dès 1924, au moment de la rupture avec la CGTU. Mais cela n’avait pas été possible, et Guigui le reprocha à la Fédération autonome du bâtiment. D’après lui, « si la fédération du bâtiment n’avait pas boudé l’UFSA pendant deux ans, si elle n’avait pas eu l’attitude parfois hostile qu’elle a eu, le syndicalisme n’en serait pas là ».

Albert Guigui et le Syndicat autonome des métaux de la Seine rejoignirent donc la CGT. En 1928, il collabora à la « Tribune syndicale » du Libertaire. Il rédigea également l’article « Métallurgie » de l’Encyclopédie anarchiste.

Le 11 décembre 1928, Guigui quittait la France pour les USA avec trois autres techniciens pour procéder à des essais qui se prolongèrent jusqu’au 15 mars 1930. Il y fit un deuxième voyage avec sa femme, de mars à août 1931. Début décembre 1931, la société française étant dissoute, il fut engagé comme contremaître par la Société pour l’équipement électrique des véhicules SEV à Issy-les-Moulineaux tout en continuant à militer à l’Union des mécaniciens de la Seine ; mais il avait cessé de collaborer au Libertaire.

Albert Guigui fut ensuite un des responsables de la fédération des métaux CGT, puis fut admis au syndicat des correcteurs le 1er janvier 1933. Il travailla aux Éditions Centaure, avenue Kléber, XVIe arr. où il resta 18 mois et, en décembre 1933, à Paris-Midi-Paris-Soir.

En février 1934, on lui proposa le poste de secrétaire permanent de l’UD-CGT de la région parisienne aux côtés de Gaston Guiraud et de Lefèvre. Il en démissionna le 7 octobre 1934. Bien que « planiste », il était en désaccord avec le Plan établi par le comité CGT chargé de le préparer. Aussi donna-t-il sa démission de secrétaire de l’UD. Il réintégra alors l’équipe de Paris-Midi-Paris-Soir. Ce fut l’époque où il se joignit à Dolléans et Dauphin-Meunier* qui publia L’Homme réel, « revue mensuelle du syndicalisme et de l’humanisme » et Albert Guigui-Théral s’y occupa, à l’occasion, de la « cuisine ». S’amorça alors la fusion, prévisible, de la CGT et de la CGTU. Ceux qui s’inquiétèrent de cette fusion, en raison de l’importance que pourrait avoir vraisemblablement le PC, créèrent en 1935, sous l’impulsion de R. Belin et ses amis, la revue Syndicats où Albert Guigui-Théral joua un rôle important. En mars 1936 se tint le congrès de Toulouse qui vit la réalisation de l’unité syndicale.

Le bureau de l’UD de la région parisienne comprenait deux ex-confédérés, Gaston Guiraud et Lefèvre, et deux ex-unitaires, Henri Raynaud et Hénaff, bureau qui fut renforcé par Albert Guigui-Théral et Tollet, le premier devant plus spécialement s’occuper des affaires espagnoles et de l’aide à apporter aux syndicats d’Espagne engagés dans la lutte contre Franco. En même temps, il apporta son concours au Centre confédéral d’Éducation ouvrière qu’animaient Georges et Émilie Lefranc : il participa à quelques-unes des semaines d’études qu’ils organisèrent à Pontigny (Yonne) et il fit, en décembre 1936, une conférence sur « le Droit de Grève » qui fut publiée ultérieurement en brochure.

En février 1937, la Compagnie américaine qui avait acquis les brevets Keller-Dorian lui proposa ainsi qu’à ses amis engagés en 1930 de revenir travailler aux USA, cette fois à Hollywood. Après avoir hésité, ils finirent par signer, le 27 mars 1937 et partirent sur l’Île-de-France. Après que Albert Guigui-Théral eut démissionné du secrétariat de la RP. Il reprit donc le chemin de l’exil mais sa femme s’adapta mal et un an plus tard, en juin 1938, Guigui démissionna et décida alors de revenir en traversant les États-Unis d’Ouest en Est muni de lettres d’introduction multiples auprès d’industriels et d’organisations et il accomplit un périple des plus enrichissants.Retour ligne automatique
En août 1938, de retour à Paris, il reprit son travail de correcteur dans l’équipe Paris-Midi-Paris-Soir tout en poursuivant sa collaboration à L’Homme Réel, à Syndicats et à l’Institut supérieur ouvrier des Lefranc où il prononça une conférence sur « Le Mouvement ouvrier aux États-Unis » qui fut publiée en brochure.

Mais la guerre éclata et Albert Guigui-Théral fut affecté, en qualité d’agent technique au Bureau d’études et de fabrication (BEF) de la Société nationale de construction de moteurs (SNCM) à Argenteuil.

Après la débâche, Albert Guigui-Théral fut arrêté, début juin 1940 et conduit à la mairie d’Argenteuil. La veille, il avait reçu de Paul Reynaud une lettre l’invitant, ainsi que Robert Lacoste*, à se rendre auprès des syndicats américains dans le but de les éclairer sur la situation française. Aussi son arrestation ne dura-t-elle pas et il retrouva la liberté. Le 13 juin, l’usine où il travaillait fut évacuée. Il arriva le 18 juin à Bordeaux où il fut accueilli et hébergé par le secrétaire de l’UD-Gironde. Il gagna Toulouse où il assista, en « invité » et non comme délégué, au Comité confédéral national du 20 juillet. Il se fit alors démobiliser et demanda à « retourner dans ses foyers aux États-Unis » ainsi qu’en témoignait le Certificat d’immatriculation du consulat français de Los Angeles, conservé dans son livret militaire. Démarches longues et difficiles mais, finalement, en juillet 1941, il fut en possession des passeports en règle pour sa femme, sa fille (née aux U.S.A) et lui-même. En attendant, Albert Guigui-Théral avait repris du service à Paris-Soir replié en zone libre qui publiait des éditions à Lyon, Marseille et Toulouse. Il renonça à partir aux États-Unis mais la possession d’un laissez-passer de Paris-Soir facilita ses déplacements dans la zone sud et les visites qu’il put rendre périodiquement à Léon Jouhaux en résidence forcée à Cahors. C’était aussi l’époque où Jean Moulin s’efforçait de rapprocher les divers mouvements de résistance et de coordonner leurs activités. Au cours d’une des réunions des mouvements à Lyon, Robert Lacoste* et Albert Guigui-Théral obtinrent de Jean Moulin l’engagement qu’une aide soit accordée au mouvement ouvrier alors totalement démuni de moyens. Comme la nécessité de la présence de la CGT auprès du général de Gaulle, après l’envoi d’un représentant du Parti communiste, apparaissait impérieuse, Georges Buisson et Albert Guigui-Théral furent désignés pour aller à Londres avec « le pouvoir de parler et de traiter hors de France au nom de la Confédération générale du Travail ». Dans la nuit du 12 au 13 février 1943, dans un champ proche de Villevieux, dans le Jura, à une dizaine de kilomètres de Lons-le-Saunier, deux petits avions Lysander de la Royal Air Force embarquèrent pour Londres les « trois mousquetaires » modernes qui étaient naturellement quatre, comme il se doit : Jean Moulin, le général Delestraint, Dalsace (Kobb) et Albert Guigui-Théral.

Dans les jours qui suivirent son arrivée à Londres, Albert Guigui-Théral, accompagné d’André Philip*, fut reçu par le général de Gaulle qui se félicita de l’adhésion que la CGT clandestine apportait à la France combattante. Quant à Albert Guigui-Théral, il s’efforça notamment de régler le problème urgent de l’aide matérielle à apporter aux syndicats de la France occupée : un accord fut réalisé pour la création d’un Fonds de soutien tripartite (britannique et américain) sous l’égide d’un représentant du Comité national de la France combattante. Ainsi, du 1er mars 1943 au 1er juillet 1944, le BCRA transmit-il « à chaque lune » une « enveloppe » franco-anglo-américaine à un représentant désigné par la CGT clandestine pour lui permettre de poursuivre ses diverses activités.

Une très importante conférence de l’Organisation internationale du Travail se tint à Philadelphie du 20 avril au 12 mai 1944. La délégation française fut dirigée par Adrien Tixier, commissaire aux affaires sociales du gouvernement provisoire siégeant à Alger. Les délégués des travailleurs furent Charles Laurent*, Georges Buisson, Lucien Midol* venant d’Alger et Albert Guigui-Théral, venant de Londres, tous désignés en accord avec le Bureau confédéral installé en France. De cette conférence sortit la fameuse « Charte de Philadelphie de l’Organisation internationale du Travail ». Albert Guigui-Théral fut le vice-président de son sous-comité des questions économiques.Retour ligne automatique
Rentré à Londres, Albert Guigui-Théral, le 7 juin, s’adressa aux travailleurs de France par la radio BBC en même temps que Waldeck-Rochet puis, le 12 août regagna la France, participa à une partie de la campagne de Normandie puis, après un entretien avec le Général de Gaulle à la préfecture de Laval, rentra à Paris avec les armées de la Libération.

Albert Guigui-Théral s’est toujours refusé à écrire ses souvenirs sur cette période 1939-1944. Il n’est qu’une fois sorti de sa réserve et sur un point particulier, lorsque l’Union des syndicats Force-Ouvrière de Seine-et-Marne sollicita son témoignage aux fins de réhabilitation de A. Gayte, un de ses militants exclu à vie du mouvement syndical au titre de « l’épuration », témoignage qui parut, avec l’accord d’Albert Guigui-Théral dans la Révolution Prolétarienne en juillet 1950.

Albert Guigui-Théral, après la Seconde Guerre mondiale, devint fonctionnaire de l’Organisation internationale du Travail à Genève puis prit sa retraite au Grand-Saconnex.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article155669, notice GUIGUI Albert [GUIGUI-THÉRAL Albert, dit] par Jean Maitron, Guillaume Davranche, Marianne Enckell, version mise en ligne le 9 mars 2014, dernière modification le 12 janvier 2019.

Par Jean Maitron, Guillaume Davranche, Marianne Enckell

ŒUVRE : Le Contrôle ouvrier, Paris, l’Homme réel, 1934 — Le Droit de grève, CES, Paris, CCEO, 1937 — « Épuration et syndicalisme », La Révolution prolétarienne, juillet 1950.

SOURCES : État civil, Genève. — Arch. IISG carton 113. - Arch. Nat. F7/13777 et F 13/13778. — Arch. PPo. 1 686, rapport de décembre 1932. — Comptes rendus des congrès de la Fédération des Métaux. — La Bataille syndicaliste, 1924. — Révoltes logiques n° 4. — Le Travailleur parisien, 1930, 1933, 1934. — L’Homme réel, depuis janvier 1934. — La Révolution prolétarienne, 10 et 25 décembre 1934, 10 janvier 1935, juillet 1950. — Édouard Dolléans, Histoire du mouvement ouvrier, tomes II et III, 1948-1953 — Yves Blondeau, Le Syndicat des correcteurs, Fédération CGT du livre, 1973. — Témoignage manuscrit d’Albert Guigui pour Jean Maitron (40 pages), 1973. — Boris Ratel, « L’anarcho-syndicalisme dans le bâtiment en France entre 1919 et 1939 », mémoire de maîtrise, université Paris-I, 2000.

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