JEAN Théodore, Marius [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron. Notice revue par Rolf Dupuy

Né le 23 février 1863 à Marseille, mort le 3 novembre 1949 ; employé municipal ; inspecteur à l’assistance publique ; militant anarchiste à Marseille (Bouches-du-Rhône).

Petit-fils du communard Louis Marcellin Jean (déporté à Belle Ile), Théodore Jean fit ses études secondaires au lycée Thiers et manifesta très tôt un vif penchant pour la poésie qu’il garda sa vie durant. Très lié à Jean Lombard, l’organisateur du congrès ouvrier de Marseille en 1879, et avec Bellot, il collabora tout jeune aux diverses revues fondées par ses amis ( Le Pilori, La Ligue du Midi, L’Echo du Midi, Le Midi Libre, La revue provinciale, etc…).

En 1882 il faisait partie avec Prosper Ferrero du groupe Les Jeunes qui s’occupait d’art et de socialisme et se mit à fréquenter les milieux anarchistes où il allait militer longtemps tout en conservant de nombreuses amitiés dans les rangs socialistes.
Le 15 avril 1893, après avoir lu le journal L’Anarchie publié en 1850 par A. Bellegarrigue*, il écrivait à Jean Grave* : « Sans doute, çà et là, quelques termes pour nous ont vieilli ; son idée, loin de s’élargir jusqu’à l’idéal que nous embrassons du regard, s’arrête, essoufflée, et semble dire : je suis en 1850. Mais il a magnifiquement développé que tout gouvernement est monopole, vol et brigandage… ».

Durant la campagne menée par les anarchistes en faveur de Dreyfus, Théodore Jean, lors d’une conférence le 18 novembre 1899, critiqua « les compagnons qui sont intervenus comme Dreyfusards et non comme anarchistes, se laissant engluer dans le domaine politique ». Ses conceptions libertaires, surtout proudhoniennes, ne l’empêchèrent pas d’être membre vers 1900 du groupe socialiste L’Aube révolutionnaire qui comptait alors une trentaine de membres. Il fut même le délégué du Comité départemental et du groupe L’Union Socialiste (quartier de Saint-Just) de la Fédération socialiste révolutionnaire (FSR) des Bouches-du-Rhône, au congrès tenu à Paris, salle Wagram. Membre du groupe anticlérical des quartiers Blancarde-Chartreux – en avril 1900, dans une réunion il avait déclaré « L’Église… accourt toujours comme une prostituée, se jeter dans les bras des égorgeurs du peuple » –, il avait été également initié le 6 mars 1895 à la loge maçonnique La Réunion des amis choisis.

Employé à la Mairie, au bureau de l’instruction publique, il fut plus tard (vers 1900) chef du service Beaux-Arts. En janvier 1901 il organisa une réunion en faveur des ouvriers huiliers en grève. Révoqué pour ses idées au bout de 13 ans de services , il entreprit alors une nouvelle carrière dans les services de l’Assistance publique où il occupa un poste d’inspecteur à Lons-le-Saulnier (1904-1905), Lyon (1908-1912), Saint Brieuc (1913-1914), Tours (1915), Montpellier (1916-1919) et Paris (1920). Il revint ensuite à Marseille où en 1924 il prit sa retraite et s’installa aux Pennes-Mirabeau où son père avait été maire de 1900 à 1905. En 1933 il fonda le Comité d’intérêts du Plan des Pennes qu’il présida de longues années, et grâce auquel il fit construire la route maritime Marseille-Marignane-Vitrolles.

Au cours de ces mêmes années il présida le Comité de Défense Sociale et de Droit d’asile et prêta son concours à la Fédération anarchiste provençale (FAP). Martial Desmoulins*, qui l’avait rencontré en 1927 à Marseille lors de la fondation du groupe des amis du journal Voix Libertaire, le présentait ainsi : « Je connaissais de réputation ce vieux camarade, je dis vieux car en 1927 il avait 70 ans. Sébastien Faure* m’en avait parlé longuement comme un vieil ami à lui. Je savais qu’il avait été administrateur du Libertaire lorsque ce journal s’imprimait à Marseille… C’était un homme très grand, vigoureux. Il avait l’air d’un gentilhomme campagnard avec sa redingote, son col blanc, sa cravate noire et son feutre… Théodore Jean n’était pas un prolétaire, c’était un intellectuel fils de grands bourgeois marseillais mais il n’avait pas la mentalité du milieu d’où il était sorti. Il était venu à nos idées par sentiment humanitaire, comme beaucoup de jeunes étudiants de la fin du 19e siècle… C’était un très bon orateur, peut être un peu trop enclin à prendre le ton dramatique des orateurs des réunions publiques… Il me souvient qu’un jour, devant une assemblée composée exclusivement de copains, il commença sa harangue… en criant très fort “Nous les ventres creux“ et à cette époque, Théodore Jean avait un bon petit bedon rondelet. Cette sortie nous fit bien rire, et lui aussi d’ailleurs. Comme il était à la retraite, il avait beaucoup de temps pour lui… Sans inconvénient, il pouvait se déplacer pour nous représenter où il était nécessaire que notre Fédération y soit… ».

Il participa également avec Desmoulins à l’organisation de la Fédération et à son développement dans la région (Martigues, Salon, Cavaillon, etc.) et fut le président du congrès régional tenu en 1933. Il anima par la suite l’Athénée libertaire de Marseille.

Malgré les privations dues à la guerre – la dernière fois que Martial Desmoulins le vit, en 1944 lors d’une « réunion un peu prématurée de syndicalistes, il était très déprimé, avait beaucoup maigri… voudra présider la réunion mais s’évanouira », il sut rester jusqu’au dernier moment très actif et très batailleur, poursuivant inlassablement son activité militante (articles, poèmes, conférences, etc…). Théodore Jean mourut à Marseille le 3 novembre 1949.
Outre sa collaboration à de nombreux journaux socialistes, Théodore Jean collabora également à un très grand nombre de titres de la presse libertaire francophone dont : L’Agitateur (Marseille, 1893), L’Anarchia (Marseille, 1890), Le Camarade (Paris, 1899), Le Combat Social (Limoges, 1907-1909), Le Combat Syndicaliste (Lyon, Paris, Limoges 1926-1939), Le Communiste (Aiglemont, 1908), L’Etincelle (Bruxelles, 1892), Harmonie (Marseille, 1891-1893), Le Libertaire (Saint Jean Ten Noode, 1893-1894), Le Libertaire (Paris, 1895-1939), L’œuvre Sociale (Marseille, 1895), Supplément littéraire de La Révolte (1888-1894) puis des Temps Nouveaux (1895-1914), Terre Libre (Nîmes-Paris, 1937-1939), L’Unique (Orléans, 1945-1956), La Voix Libertaire (Limoges, 1929-1939).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article155556, notice JEAN Théodore, Marius [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron. Notice revue par Rolf Dupuy, version mise en ligne le 12 avril 2014, dernière modification le 30 octobre 2015.

Par Jean Maitron. Notice revue par Rolf Dupuy

ŒUVRE : Auteur de très nombreux poèmes d’inspiration libertaire (Justice, Debout libertaire, Nul maître, Tout à tous, etc) parus dans la presse et rassemblés en recueils : Les Croix et les glaives, recueil de poèmes 1887-1896 (éd. en 1898) — Les renaissances, 1904-1910 (inédit) — Lucifer, 1911-1912 (inédit) — Les Chevauchées, 1913-1919 & 1920-1929 (2 vol. inédits) — Sonnets de guerre et paix, 1939-1945 (inédit). Il fut également le préfacier du livre de Jean Lombard Adel, Révolte future (1889, 51 p.) et l’un des auteurs des notes accompagnant l’édition de la brochure de Proudhon « Sur la justice » (n°8 de La Brochure, Saint Josse-Ten Noode, Belgique, 1894).

SOURCES : Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, M6/3347 A, 3348, 3350, 3351 A, 3351 B, 3352, 3353n 3394, 3396, 3397, 3400, 4693, VI T 4/27, ZI/10. – Arch. Dép. site d’ Aix 14 U 95 quinto. — Archives du CIRA Marseille (manuscrits d’une partie des poèmes inédits).—Témoignage de son fils—Almanach de la Question sociale pour 1900.—La Célébrité contemporaine, n°3, 1er septembre 1887. —Le Petit Provençal, 8 octobre 1932. —L’Eclaireur du Soir, 25 septembre 1929. —Léo Campion, Les anarchistes dans la Franc-maçonnerie, Ed. Culture et Liberté, 1969. —Défense de l’Homme, avril 1950 (nécrologie d’Alfred Roussel). —R. Bianco, Le Mouvement anarchiste à Marseille…, op. cit.— R. Bianco, Un siècle de presse… op. cit. — Bulletin du CIRA, Marseille, n°19/20, 1983 (Souvenirs ou la fin d’une vie par Martial Desmoulins) — Anne et Henri Dalgon, Le Mazet du Raïol, Nîmes 1988 — notes de Marianne Enckell.

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