Né le 28 février 1861 à Lyon ; mort le 5 avril 1930 à Paris ; ouvrier tisseur et journaliste ; anarchiste condamné au bagne, puis clemenciste.

Cyvoct
Antoine Cyvoct était inconnu des autorités avant d’être, le 7 août 1882, désigné comme gérant du journal anarchiste lyonnais L’Étendard révolutionnaire. Dès le 16 août, un discours révolutionnaire lui valait d’être inculpé pour « provocation au meurtre et au pillage » et d’être interrogé le 7 octobre par le juge d’instruction Rigot. Deux jours plus tard, sans attendre de passer en procès, Cyvoct se réfugia en Suisse. Il se soustrayait ainsi également au service militaire, mettant en pratique la « grève des conscrits » qu’il prêchait dans ses discours.
Sur ce, un événement survint à Lyon, qui allait changer sa vie. Vers 0 h 45, dans la nuit du dimanche 22 au lundi 23 octobre 1882, le restaurant L’Assommoir, situé dans le sous-sol du théâtre Bellecour, fut la cible d’un attentat à la bombe qui fit un mort — un employé, Louis Miodre. Moins de vingt-quatre heures plus tard, le 23 octobre vers 23 h 45, une seconde bombe endommagea la caserne de la Vitriolerie.
Divers témoignages rapportèrent que deux hommes et une femme avaient quitté L’Assommoir quelques secondes avant l’explosion. Plusieurs témoins signalèrent un « détail caractéristique » vu sur l’un des deux hommes : un pince-nez à verres bleus. Cette information conduisit à l’arrestation d’Antoine Desgranges*, qui fut rapidement innocenté. Le commissaire spécial Perraudin annonça alors au procureur de la République que Cyvoct, introuvable depuis le 9 octobre, était revenu à Lyon le 23 pour repartir le 24 et qu’il était porteur d’un lorgnon à verres bleus.
Cyvoct, lui, était alors en Suisse, d’où il gagna la Belgique, et résida à Verviers.
Le 6 décembre 1882, il fut condamné par défaut, avec Joseph Bonthoux*, à 2 ans de prison et 3 000 francs d’amende pour son discours du 16 août. Puis il fut impliqué dans le « procès des 66 » qui s’ouvrit à Lyon le 8 janvier 1883 (voir Toussaint Bordat). Cyvoct, prévenu de la 2e catégorie, fut condamné par contumace à cinq ans de prison, 2 000 francs d’amende et cinq ans d’interdiction des droits civils.
Il résidait alors à Bruxelles et s’inscrivit au cours de chimie de l’École industrielle avec son ami Paul Métayer. Le 23 février 1883, ils tentèrent une expérience de chimie à domicile qui tourna mal. L’explosion tua Métayer. Cyvoct fut poursuivi le 28 février pour usage de faux nom et fabrication d’armes prohibées, et l’affaire fut le prélude à une série d’arrestations d’anarchistes. Finalement, le parquet de Bruxelles abandonna l’accusation de fabrication d’armes prohibées et, le 30 mai 1883, Cyvoct comparut devant le Tribunal de première instance qui le condamna à deux peines de 8 jours de prison et 26 francs d’amende pour port public de faux nom ; à un mois de prison et 50 francs d’amende pour usage de faux passeport ; et à trois mois de prison et 26 francs d’amende pour complicité de faux en écriture. Il fut ensuite extradé et tomba entre les mains de la justice française, et en particulier entre celles du juge Cuaz, qui instruisait l’affaire de l’attentat contre L’Assommoir.
Durant l’instruction, Cyvoct adressa au juge une lettre en date du 25 juillet 1883 pour lui reprocher sa partialité dans l’audition des témoins. Pour faire mentir Cyvoct, le juge d’instruction Rigot interrogea à nouveau les 4 témoins et manœuvra habilement pour obtenir les réponses adéquates. Sur ce, Cyvoct fut donc condamné à un mois de prison pour outrage à magistrat. Suite à ce conflit, Cuaz se déchargea du dossier qui fut repris par un collègue, le juge Vial, qui réussit à retourner trois témoins dans le sens de l’accusation.
Le 11 décembre 1883, Cyvoct comparut devant la cour d’assises du Rhône pour l’affaire de L’Assommoir. Il était accusé d’avoir commis l’attentat et les magistrats citèrent, comme si c’était une preuve de sa culpabilité, l’article « Un bouge » paru dans Le Droit social du 12 mars 1882, qui incitait à s’en prendre au théâtre Bellecour. « On y voit surtout après minuit, la fine fleur de la bourgeoisie et du commerce, pouvait-on y lire. Le premier acte de la révolution sociale devra être de détruire ces repaires. » Cyvoct nia être revenu à Lyon le 23 octobre pour commettre l’attentat, bien que le commissaire spécial Perraudin s’en portât garant, tout en refusant de révéler ses sources, se retranchant derrière un inexistant « secret professionnel ». Quant à l’article « Un bouge », il nia en être l’auteur, mais pour la plupart des témoins, des journalistes, des commentateurs et des jurés, l’article semblait bien être l’unique élément à charge.
Au final, interrogé sur la culpabilité d’assassinat, le jury répondit par la négative. Mais sur la complicité, ayant l’article « Un bouge » en tête, il répondit l’affirmative sur la responsabilité de Cyvoct d’avoir « par machinations ou artifices coupables, provoqué à ce meurtre, ou d’avoir donné des instructions pour le commettre ». Si le procureur général Fabreguettes estima que les jurés avaient fait preuve d’un « véritable discernement » en refusant des circonstances atténuantes à Cyvoct, il est avéré que ceux-ci croyaient au final juger un délit de presse. Aussi, la peine de mort prononcée contre Cyvoct stupéfia tant les jurés que onze sur douze s’empressèrent de signer son recours en grâce. Finalement, le 22 février 1884, sa peine fut commuée en travaux forcés à perpétuité et à la relégation.
Le 8 mars 1884, Cyvoct fut transféré à Saint-Martin-de-Ré, dernière étape avant l’embarquement pour le bagne. Dès son arrivée, il écrivit au journal L’Hydre anarchiste puis à L’Alarme, qui lui succéda, pour accuser « le mouchard Valadier » d’être l’auteur de l’article « Un bouge ». Aristide Valadier* avait-il « vendu » Cyvoct ? Sa duplicité est en tout cas certaine. On possède une lettre adressée par lui au député Varambon, en date du 10 juillet 1883, où il se présente comme un des responsables du Droit social, et propose de donner des renseignements contre rétribution.
Le 6 juin, Cyvoct embarqua pour le bagne de Nouvelle-Calédonie où il arriva le 2 octobre 1884.
Le 29 mars 1887, il fut rejoint au bagne par un camarade, Charles Gallo*. Le 13 juillet 1889, sa peine fut une nouvelle fois commuée en quinze années de travaux forcés, et Cyvoct devint libérable en 1904.
Suite à l’attentat d’Auguste Vaillant à la chambre des députés, en décembre 1893, Cyvoct parvint à faire parvenir aux journaux français deux lettres qui furent publiées. Dans la première, Cyvoct réprouvait de tels actes « seulement propre à conduire les meilleurs révolutionnaires au bagne et à l’échafaud » tout en déclarant demeurer fidèle aux principes libertaires (Le Temps, 21 mars 1894). Dans la seconde, il s’adressait à la présidence de la République, dédaignant par avance une éventuelle récompense pour sa répudiation de la propagande par le fait (La Petite République, 21 mars 1894). En fait de récompense, il se vit privé du poste de bibliothécaire qu’il occupait au bagne et placé aux corvées générales.
Cependant, la question Cyvoct fut remise sur le tapis. Quelques mois après que la parenthèse terroriste ait été refermée, Sébastien Faure lança une campagne pour sa libération. Le Libertaire du 21 décembre 1895 publia une lettre de Toussaint Bordat qui affirmait qu’il n’avait pas écrit l’article « Un bouge » : « L’auteur de cet article était Damians fils, demeurant rue Tolozan à Lyon, qui fut plus tard compromis dans le fameux procès de l’Internationale et qui, grâce à sa lâcheté, ne fut condamné qu’à six mois... », écrivit-il. La campagne rencontra un écho dans les milieux intellectuels.
En mai 1897, une candidature d’amnistie pour Cyvoct fut présentée dans la 2e circonscription de Paris 13e en vue des élections législatives de l’année suivante, face au député Paulin-Méry, de la Libre Parole, qui était pourtant favorable à sa libération. La candidature Cyvoct souleva des protestations dans certains milieux anarchistes bien qu’elle fût uniquement protestataire. L’affaire attira l’attention du journaliste Henry Leyret, de L’Aurore, qui lui consacra quatre articles entre octobre 1897 et janvier 1898. Le 2 janvier 1898, L’Aurore publia d’ailleurs une lettre de Joseph Bonthoux* affirmant que l’auteur du fameux article était « un nommé D..., tisseur, alors apprenti dans l’imprimerie où se publiait Le Droit social ». Bonthoux affirmait également que Cyvoct n’avait pu commettre d’attentat contre L’Assommoir puisque, la veille de l’explosion il avait couché chez lui à Genève.
Le lendemain, Cyvoct était gracié.
Le 28 février 1898, Cyvoct arriva en rade de Marseille où il apprit le décès de son frère — qui s’était beaucoup impliqué dans la campagne pour sa libération — et son enterrement la veille. Le 20 mars, il arriva à Paris, en pleine Affaire Dreyfus, où il prit la parole dans une réunion sur le thème : « La candidature Cyvoct pour l’amnistie des forçats encore au bagne ». L’antisémite Paulin-Méry, qui tenta de parler fut expulsé sans ménagement de la salle, contre la volonté de Cyvoct qui souhaitait entendre son contradicteur. Clemenceau, dans L’Aurore, annonça qu’il votait « pour Cyvoct », ce qui n’empêcha pas le résultat d’être décevant. Cyvoct ne recueillit que 862 voix sur 14 692 votants face aux 8 469 voix de Paulin-Méry. Par la suite, il s’entretint avec Clemenceau de la possibilité de créer un parti révolutionnaire antiparlementaire qui présenterait des candidats inéligibles aux élections.
En juin 1898, Cyvoct rejoignit L’Aurore dreyfusarde, provoquant la colère de Rochefort qui lui avait proposé une place à L’Intransigeant. Il s’engagea alors pleinement dans le combat dreyfusard et, en octobre 1898, cosigna le manifeste de la Coalition révolutionnaire (voir Broussouloux). Dans L’Aurore du 16-18 août 1899, il cosignait encore, avec Janvion* et Malato, deux articles réclamant l’union sacrée dans la rue de tous les républicains contre les antisémites. Toutefois, n’oubliant pas les camarades encore au bagne, il plaida pour que la République « amnistie Massoubre, Grangé, Chevry, Meunier, Bury, tous ces humbles qui, aimant le peuple, ont lutté pour lui, sont tombés pour lui dans la mêlée sociale » (Le Soir du 16 juin 1900).
En parallèle, Cyvoct avait rejoint la franc-maçonnerie. Depuis le 25 mai 1900, il était initié apprenti à la loge des Rénovateurs de Clichy.
Le 31 octobre 1902, Cyvoct reçut une lettre de Damians, dans laquelle celui-ci reconnaissait avoir, vingt ans auparavant, signé l’article « Un bouge », mais sous l’inspiration du mouchard Valadier. Cyvoct entama alors une démarche pour la révision de son procès. Il déposa un premier dossier en ce sens en mars 1903, en vain. La même année, il publia une brochure intitulée Mon procès, faisant le point et reproduisant la lettre de Damians.
En février 1904, il fit la connaissance de Louis Havet, membre de l’Institut et de la Ligue des droits de l’homme qui lui recommanda Me Bergougnan pour l’aider dans ses démarches. Toutefois Cyvoct et lui ne s’entendirent pas sur la marche à suivre : Cyvoct voulait la révision en prouvant qu’il n’était pas l’auteur de l’article « Un bouge » ; l’avocat, lui, estimait qu’un vice de procédure permettrait d’obtenir l’annulation de l’arrêt. Par quatre fois, la justice rejeta sa demande en révision au motif qu’on ne lui avait jamais attribué la paternité de l’article « Un Bouge ». Cyvoct, en revanche, arguait que, pour toute personne ayant assisté au procès, cet élément avait été déterminant.
Selon Jean Maitron, le 6 novembre 1904, il fonda la loge maçonnique L’Idéal social dont il se nomma vénérable. Par une lettre datée du 24 janvier 1957, un témoin rapporte que « Cette loge fonctionna un an ou deux, déménagea plusieurs fois, vint, 12, rue Gît-le-Cœur, puis fut rongée par un schisme intérieur au profit d’un groupement d’un tout autre esprit ainsi que l’indiquait son nom : la loge Karma ». Cyvoct, mis en minorité, fut exclu de la loge le 12 février 1907, puis la loge elle-même fut exclue de l’obédience de la Grande Loge symbolique écossaise, à la suite de l’apposition dans Paris et la banlieue d’affiches « constituant une injure grave à la maçonnerie universelle ».
À l’arrivée à la présidence du conseil de Clemenceau et au ministère de la guerre du général Picquart, Cyvoct écrivit à Louis Havet pour lui dire sa « grande joie » de voir arriver au pouvoir ces deux anciens dreyfusards qui « honoreront grandement la France » (lettre du 25 octobre 1906). Devenu pauvre camelot, en proie aux tracasseries de la maréchaussée, son admiration pour Clemenceau le poussa malgré tout à approuver la répression sanglante contre les grévistes de Raon-l’Étape et les vignerons du Midi en 1907 (lettres à Mme Havet du 8 septembre 1907), puis contre la grève des postiers en 1909 (lettre à Louis Havet du 21 mars 1909).
À l’occasion des élections législatives d’avril-mai 1910, Cyvoct ne participa pas à la campagne antiparlementaire (voir Grandjouan) mais, soutenu par Louis Havet, il présenta une candidature de pure forme — car il était toujours inéligible — dans la 2e circonscription du 18e arrondissement de Paris.
Enfin, le 26 novembre 1910, il écrivit, dépité, à Louis Havet, qu’il n’était « nullement ni anarchiste, ni socialiste ». 
Mme Zévaès, qui fut en relations avec lui, écrivit dans La Nouvelle Revue de juin 1932 que Cyvoct était mort oublié et dans la misère.

ŒUVRE : Mon procès. (Demande en révision), Imp. Roberge, 1903.

SOURCES : Arch. Nat. F7/15943, BB24 2055, BB18 6262 — AD Rhône 4M306, 4M307, 4M321, 2U464, 2U175, 2U176 — Centre des archives d’outre-mer H143/Cyvoct — BNF N.A.Fr. 24492 — Archives générales du royaume de Belgique, police des étrangers n°401460, Tribunal correctionnel de Bruxelles n°745 — Le Progrès du 22 octobre 1882 — La Comédie politique du 21 mars 1883 — Bulletin officiel de la Ligue des droits de l’homme 1904-1905-1906. — Laurent Gallet, Machinations et artifices, Éditions de l’Atelier de création libertaire, 2015.

Laurent Gallet

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