Né le 17 février 1950 à Sorède (Pyrénées-Orientales), mort le 30 mars 2015 à Agen ; caleur, puis aiguilleur à la SNCF ; communiste libertaire et syndicaliste.

Serge Torrano (vers 1971)
Archives privées
Serge Torrano était une figure libertaire du syndicalisme cheminot et son itinéraire, de Mai 68 aux années 2000, est tout à fait représentatif d’une partie de la génération militante libertaire.
Il était né en 1950 dans une famille espagnole sympathisante du Parti communiste.
Son père, Joseph, né en 1919, avait fait la Retirada. Installé dans les Pyrénées-Orientales, il travaillait comme ouvrier dans une coopérative agricole où, dans les années 1950, il était délégué CGT. Sa mère, Sylvane Sforzy, sans profession, militait au Secours populaire. Deux de ses frères et deux de ses sœurs furent également militants CGT à la SNCF. Son troisième frère fut militant CGT dans une compagnie aérienne privée, Europ.aero.
Après l’obtention du certificat d’études primaires, Serge Torrano obtint un CAP de serrurier en 1967 et fut embauché comme ouvrier métallurgiste de 1967 à 1969 dans les entreprises Richier, à Elne, et Navarro, à Saint-Genis (Pyrénées-Orientales).
C’est à Richier qu’il vécut sa première lutte collective. En Mai 68, après avoir graffité « En grève » sur une des cuves de l’usine, il sauta dans le train pour Paris, afin de se joindre plus directement aux événements. Par la suite, il se fixa durablement dans la capitale.
En 1969, il fut embauché à la SNCF comme caleur au triage de Juvisy. Il travailla ensuite, jusqu’à sa retraite, comme aiguilleur posté sur la région de Paris-Sud-ouest (gare d’ Austerlitz). En 1971, il prit part à la puissante grève SNCF de juin, empreinte de la radicalité de post 68. Ayant ensuite contesté l’attitude de la CGT durant le conflit, il fut exclu de son syndicat. Il rejoignit alors à la CFDT.
Cette même année 1971, il adhéra à l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA). Il y fut l’initiateur, avec Henri Célié et Claude Beaugrand, du bulletin d’entreprise Le Rail enchaîné (8 numéros, 1973-1976). Militant dans le groupe de Paris XIIIe, il fréquenta Daniel Guérin, Michel Ravelli et Ramon Finster.
En avril 1976, lors du congrès de l’ORA à Orléans, où fut exclue la tendance UTCL, Serge Torrano se situa dans la majorité qui se renomma Organisation communiste libertaire (OCL).
Au mois d’août, il épousa Chantal Savidan dont il eut un fils, Julien, en juillet 1979.
En 1977, suivant la ligne désormais antisyndicaliste de l’OCL parisienne, il démissionna de la CFDT et rejoignit un collectif radical et autonome de cheminots. Il participa également à l’Assemblée générale parisienne des groupes autonomes (AGPGA).
A Paris XIIIe, Serge Torrano milita activement dans le cadre d’un « travail de quartier » et participa à l’animation du journal Le Canard du 13e. Dans les années 1970, il participa à de nombreuses occupations d’immeubles, toujours dans son arrondissement, contre la rénovation et les expulsions.
En 1979, renonçant à l’antisyndicalisme, il quitta l’OCL et réadhéra à la CFDT.
Durant l’hiver 1986-1987, il fut un animateur de premier plan de la grande grève SNCF qui, pour la première fois, vit l’émergence de coordinations de grévistes. Durant le mouvement, il soutint la « Coordination nationale intercatégorielle » (CNI) qui fut par ailleurs contestée, de nombreuses voix (voir Henri Célié) lui reprochant d’être manipulée par Lutte ouvrière (LO). L’un des principaux animateurs de cette CNI était Daniel Vitry, un militant de LO avec lequel Serge Torrano entretenait des relations de confiance.
Par la suite, il fut présent lors de toutes les grandes et petites grèves qui se succédèrent à la SNCF, notamment en 1995, en 2003 et même en 2010, alors qu’il était retraité. Durand près de quinze ans, il participa régulièrement lors des conflits à la SNCF aux Chroniques syndicales sur la radio de la Fédération anarchiste, où il analysait avec d’autres compagnons les luttes en cours.
Personnalité fédératrice, il fut élu à l’unanimité secrétaire du syndicat CFDT de Paris-Sud-ouest (Austerlitz) en 1989, donc y compris avec l’appui des militants de LO. C’est de là qu’il participa à l’animation de la grève de décembre 1995 contre la casse des retraites par le plan Juppé. Rompant avec la direction confédérale CFDT qui avait abadonné le mouvement, il cofonda, avec notamment Jean-Luc Vidano et Raymond Defrel, le syndicat SUD-Rail de Paris-Rive gauche (Austerlitz-Montparnasse) au début de 1996. Il en fut élu secrétaire régional en juin, et y milita jusqu’à son départ à la retraite, en 2005.
Retraité, Serge Torrano s’investit dans le mouvement des étudiants contre le contrat première embauche (CPE) et participa à l’occupation des universités Tolbiac et Jussieu. En 2007, il soutint activement les grèves étudiantes contre la loi Pécresse. Dans le même temps, il participa dès septembre 2006 au collectif Jeudi noir sur le logement et à ses actions contre les abus des loyers chers. Il fut aussi présent lors de l’occupation de l’immeuble rue de la Banque où fut créé le « ministère de la Crise du logement » par les activistes de Jeudi noir, du DAL et du collectif Macaq. A cette époque, il commença à souscrire aux Ami-e-s d’Alternative libertaire. En 2012, 2013, 2014, Serge Torrano participa au festival CinéSolidaires13 organisé par l’union locale Ve-XIIIe de Solidaires. Dans ce cadre, en 2012, il anima un débat « Mai-juin 68 et ses suites dans le XIIIe arrondissement », après la projection d’un film sur le comité d’action du XIIIe.
Installé en 2014 à Agen (Lot-et-Garonne), il s’investit dans l’union locale de Solidaires et adhéra à AL.
Victime d’un infarctus le 13 mars 2015, il mourut à l’hôpital d’Agen deux semaines plus tard. De nombreux messages d’amitié affluèrent et des centaines de personnes assistèrent à ses obsèques, à Sorède, rassemblant la famille, les amis et les proches, issus d’organisations aussi diverses que SUD-Rail, AL, LO, Jeudi noir... Une soirée en sa mémoire fut également organisée à la Folie en tête, un café de la Butte-aux-Cailles, à Paris XIIIe arr., tenu par Liberto Finster, fils de Ramon Finster.
Dans l’hommage qu’elle lui consacra, Alternative libertaire écrivit de lui : « Antibureaucrate par excellence, porté à l’activisme, aux coups de gueule, mais aussi aux éclats de rire, délicieusement roublard, c’était une personnalité attachante et un camarade fiable et solide. Pas doctrinaire, il ne devint jamais un “vieux con” donneur de leçons, et eut toujours le contact facile avec les jeunes militantes et militants. »

ŒUVRE : Nombreux articles dans Front libertaire, Le Rail enchaîné. Participation régulière aux Chroniques syndicales sur Radio libertaire.

SOURCES : Témoignage direct, décembre 2009. — Témoignage de Claude Beaugrand, Julien Torrano et Till Landry, avril 2015. — Notes de Rolf Dupuy et Daniel Guerrier. — Nécrologie dans Le Monde libertaire n° 1772 (avril 2015) et dans Alternative libertaire de mai 2015.

Hugues Lenoir, notice complétée après son décès par Guillaume Davranche et Hugues Lenoir

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