THONAR Georges [DE BEHOGNE Georges, dit] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Guillaume Davranche, Rolf Dupuy

Né le 3 mai 1876 à Huy (Belgique), mort en décembre 1918 en Gironde ; typographe, imprimeur et journaliste ; anarchiste.

Inlassable éditeur de journaux, Georges Thonar fut aussi l’un des principaux protagonistes du mouvement anarchiste en Belgique avant 1914. A plusieurs reprises, et sous diverses formes, il tenta de mettre sur pied une organisation libertaire, sans que ses efforts soient récompensés.

Militant issu du Parti ouvrier belge (POB), Georges De Behogne — qui n’utilisait pas encore son pseudonyme Thonar — fit son entrée sur la scène anarchiste en publiant, en janvier 1895, un éphémère journal intitulé Le Pygmée. Selon la police française, il aurait à l’époque quitté la Belgique pour se soustraire à une inculpation de complicité de vol, et travaillé en France comme typographe chez Calmann-Lévy, puis à Troyes, à Chalon, à Lyon et enfin à la Chaux-de-Fonds (Suisse), avant de revenir au pays.

En mai 1896, il anima, avec Émile Chapelier, le journal L’Insurgé, cette fois sous le pseudonyme de Georges Thonar. Il donna ensuite des articles à L’An-archiste (1898-1899) de Jules Pigeon* et à L’Aube nouvelle d’Alès (1900-1901). À la suite de démêlés avec la justice à Bruxelles en 1896, Thonar s’installa dans le bassin de Liège.

À la Pâques 1898, il fut l’un des principaux initiateurs du congrès tenu à Liège et ouvert à tous les révolutionnaires, qui réunit une centaine de congressistes et préconisa la création d’une fédération de groupes socialistes libertaires indépendants.

À l’automne 1900, il fonda l’imprimerie De Behogne au 30, chaussée Saint-Pierre, à Bruxelles-Etterbeek, qui était également son domicile. L’imprimerie vécut au moins jusque début 1910, déménageant à plusieurs reprises, et la majeure partie des tracts, affiches et publications libertaires belges sortirent dès lors de ses presses. La première fut L’Effort éclectique, mensuel que Thonar fonda en octobre 1900, et auquel collaborèrent entre autres Daudé-Bancel*, Dubois-Desaulle*, Ernest Girault*, Malato et Élie Reclus*. Le journal s’interrompit en mars 1901, et Thonar lança en juillet, avec Émile Chapelier, L’Émancipation, qui prit fin en janvier 1902.

À la même époque, il collabora au bimensuel Le Réveil des travailleurs (1900-1903), de Lucien Hénault*, et en prit la direction au bout de quelques mois. En juin 1902, le journal, devenu hebdomadaire, passa sur son imprimerie. Il était désormais fixé 115, rue des Vignes, à Liège.

Après l’échec de la grande grève générale pour le suffrage universel en 1902, le mouvement anarchiste se développa en dénonçant les atermoiements du Parti ouvrier belge (POB). Quelques temps après, Thonar présida le congrès général anarchiste qui se tint à Liège, les 18 et 19 mai 1902, réunissant 150 participants. L’idée d’une organisation anarchiste y fut réaffirmée mais non concrétisée.

En juin 1903, Thonar rebaptisa l’hebdomadaire Le Réveil des travailleurs en L’Insurgé. Par sa longévité et son audience — il fut publié jusqu’en novembre 1908 —, L’Insurgé devait être pendant plusieurs années l’organe de référence de l’anarchisme belge. Il suivit Thonar et son imprimerie dans chacun de leur déménagement : en 1903 au 41, rue des Glacis, à Liège, puis en 1904 au 97, rue de Laixheau, à Herstal-Liège.

Georges Thonar participa au congrès antimilitariste international d’Amsterdam, en juin 1904, qui vit la création de l’Association internationale antimilitariste (AIA). Il milita ensuite pour l’AIA et on relève sa présence comme orateur à Paris, le 8 septembre 1905, aux côtés des principaux militants français de l’organisation : Yvetot*, Delalé*, Almereyda, Janvion...

En octobre 1904, à Charleroi, se tint un nouveau congrès anarchiste, dominé par la tendance communiste. Le congrès valida deux orientations : d’une part la structuration du mouvement anarchiste, dont Georges Thonar allait être la cheville ouvrière ; d’autre part le lancement d’une confédération syndicaliste révolutionnaire sur le modèle français, dont le protagoniste serait Henri Fuss.

En conséquence, le congrès approuva un manifeste-programme rédigé par Georges Thonar, « Ce que veulent les anarchistes », qui servit de référence à la fondation d’une Fédération amicale des anarchistes de Belgique dont Thonar fut le secrétaire, J. Ledoux* le trésorier et Camille Mattard* le trésorier adjoint. Thonar résidait alors à Herstal, 97, rue Laixheau.

Parallèlement, Thonar adhéra à la petite structure syndicaliste révolutionnaire créée par Henri Fuss et destinée à devenir un des éléments fondateurs d’une future CGT belge : l’Union des travailleurs bruxellois.

La Fédération amicale des anarchistes végéta et fut bientôt désagrégée. Georges Thonar cofonda alors, le 25 juillet 1905, le Groupement communiste, qui se rebaptisa l’année suivante Groupement communiste libertaire. Plus structuré que la Fédération amicale des anarchistes, elle prit pour programme le manifeste adopté en 1904 à Charleroi, et L’Insurgé devint son organe officieux. L’un des groupes fondateurs du GCL fut la colonie communiste L’Expérience, cofondée par Émile Chapelier à Stockel-Bois.

Lors de son congrès du 22 juillet 1906 à Stockel-Bois, un an après sa création, le GCL comptait une centaine de membres répartis dans une quinzaine de sections dont les plus importantes étaient celles de Liège, de Court-Saint-Étienne, de Flemmale et de Charleroi. Lors de ce congrès il fut décidé que L’Insurgé, jusque là réalisé par Thonar, serait rebaptisé L’Émancipateur, et que sa rédaction serait confiée à Émile Chapelier, à Stockel-Bois, Georges Thonar continuant à l’imprimer. L’Émancipateur capota cependant dès le mois de décembre suite à une polémique : on lui reprochait d’être davantage l’organe de la colonie L’Expérience que du GCL. Dès novembre, Thonar reprit le contrôle de L’Émancipateur, mais ne put le maintenir, et le journal disparut en décembre.

En 1906, le GCL fut, avec la Fédération des communistes libertaires de Hollande, un des initiateurs du Congrès anarchiste international d’Amsterdam. Le Bulletin de l’Internationale libertaire, qui prépara le congrès, sortit de l’imprimerie de Thonar. Cependant le GCL, rencontrant trop de difficultés de fonctionnement, décida de s’autodissoudre lors de son congrès de Bruxelles, le 4 août 1907.

Au congrès d’Amsterdam, du 26 au 31 août 1907, Georges Thonar fut, avec Amédée Dunois* et contre Hijman Croiset*, rapporteur du débat « anarchisme et organisation ».

Le congrès d’Amsterdam ayant décidé la naissance d’une internationale anarchiste, Thonar essaya à toutes forces de ressusciter le GCL, en vain. Les différents groupes anarchistes s’y opposèrent, et Henri Fuss estima dans L’Insurgé « intolérable qu’un camarade isolé [...] s’approprie un titre qui laisse supposer une organisation nationale et qu’il s’arroge ainsi en quelque sorte le monopole de l’anarchisme organisé en Belgique [...]. Il n’y aura jamais d’autres organisations générales des anarchistes belges que celle qui résultera de la libre fédération de groupes locaux et régionaux ».

À la même époque, Georges Thonar édita un éphémère journal, L’Effort, qui ne vécut que 5 numéros de juin à octobre 1907. En octobre, il relança L’Insurgé.

En juillet 1908, une nouvelle Fédération anarchiste fut formée, dont le secrétaire était Jules Hermans* et qui fédérait notamment des groupes de Bruxelles, de Charleroi, de Gilly, de Seraing et des groupes flamands d’Anvers et de Gand. Georges Thonar adhéra à cette nouvelle FA, et en fut le responsable pour la province de Liège. Mais cette FA était davantage un réseau qu’une fédération, et les tendances contradictoires (prosyndicalistes et antisyndicalistes, communistes et individualistes...) y cohabitaient fort mal.

La pensée de Georges Thonar était alors en train d’évoluer. L’Insurgé étant en difficulté, il fusionna en novembre 1908 avec L’Action directe, journal des syndicalistes révolutionnaires belges animé par Henri Fuss, pour donner L’Avant-garde, toujours imprimé chez Georges Thonar, désormais fixé au 281, rue de Mérode, à Bruxelles. L’Avant-garde se voulait organe de « concentration révolutionnaire », reprenant ainsi une formule de La Guerre sociale de Gustave Hervé, et voulait rassembler « tous ceux qui, socialistes, syndicalistes, anarchistes veulent coopérer à la lutte révolutionnaire contre l’État autoritaire et le capital exploiteur ». La tentative fut un échec — L’Avant-garde n’eut que 7 numéros — et Thonar tenta alors de relancer L’Insurgé, qui dut également s’arrêter au 7e numéro, en janvier 1909.

À l’époque, il prit un associé pour faire tourner son imprimerie, qui devint l’imprimerie Baré & De Behogne, sise au 63, rue de Fiennnes, à Bruxelles.

Malgré l’échec de L’Avant-garde, Thonar persévéra dans l’orientation de « concentration révolutionnaire » et la défendit au congrès de la FA, le 15 août 1909, où elle fut minoritaire. Dès le lendemain, Thonar et des militants de Liège, de Charleroi et de Bruxelles, rompirent avec la FA et créèrent la Fédération révolutionnaire (FR). Sans doute inspirée de l’expérience de la FR française (voir René de Marmande), elle prétendait regrouper anarchistes, socialistes et syndicalistes sur la base de l’action directe des travailleurs. Thonar fut le secrétaire de la section bruxelloise de la FR et imprima en novembre son organe, Le Bulletin de la Fédération révolutionnaire, rebaptisé dès le 2e numéro Le Combat social, et qui s’arrêta après le 3e numéro, en février 1910.

En juillet 1911, Georges Thonar et Félix Springael* lancèrent un nouveau journal, Le Communiste, puis en septembre un Groupe socialiste d’action directe, toujours sur la base de la « concentration révolutionnaire ». Le groupe demanda son affiliation au POB. Cela aurait signifié, pour le parti, admettre une tendance anarchiste en son sein. Le POB refusa et le Groupe socialiste d’action directe se désagrégea.

Georges Thonar semble ensuite avoir perdu son imprimerie. En avril 1912, il tenta de relancer un Combat social, qui cette fois fut imprimé ailleurs que chez lui. Il habitait alors au 12-14, rue Joseph-Stevens, à Bruxelles.

L’une des aspirations du mouvement ouvrier belge, de la grève générale de 1893 à la Grande Guerre, fut la conquête du suffrage universel. Après les élections de 1912 qui virent l’échec de la coalition libéraux-socialistes, partisans du suffrage universel, Georges Thonar écrivit dans La Guerre sociale du 26 juin 1912 qu’il était prêt à se rallier au mot d’ordre de grève générale pour le suffrage universel si le POB le lançait, car il était selon lui « impossible qu’une grève générale en Belgique ne dégénère point en mouvements plus ou moins révolutionnaires ». Il pensait que « si l’on ne conquiert pas le suffrage universel cette fois-ci, la classe ouvrière belge [...] renoncera dans sa grande majorité à l’action électorale et se rabattra sur l’organisation syndicale et l’action directe. »

En février 1913, on relève sa présence dans une réunion de la section de Paris 5e-13e de la Fédération communiste anarchiste.

À la déclaration de guerre, il écrivit à La Guerre sociale qu’il se mettait « à la disposition du gouvernement belge » pour défendre son pays envahi par l’armée allemande, même si cela lui était « profondément douloureux » à lui, « anarchiste convaincu et sincère ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article155344, notice THONAR Georges [DE BEHOGNE Georges, dit] [Dictionnaire des anarchistes] par Guillaume Davranche, Rolf Dupuy, version mise en ligne le 14 avril 2014, dernière modification le 21 août 2018.

Par Guillaume Davranche, Rolf Dupuy

ŒUVRE : Le Parlementarisme et la classe ouvrière, Bruxelles, Publications du groupe libertaire L’Autonomie, 1902 — Ce que veulent les anarchistes, Liège, Herstal, Publication de L’Insurgé, 1905.

SOURCES : Arch. Nat. F7/13065 — La Guerre sociale du 26 juin 1912 et du 6 août 1914 — Francis Jourdain, Sans remords ni rancune, Corrêa, 1954 — Maxime Steinberg, À l’origine du communisme belge : l’extrême gauche révolutionnaire d’avant 1914, Fondation Joseph Jacquemotte, 1985 — Jan Moulaert, Le Mouvement anarchiste en Belgique 1871-1914, Quorum, 1996 — Ariane Miéville et Maurizio Antonioli, Anarchisme et syndicalisme. Le congrès anarchiste international d’Amsterdam (1907), Nautilus/Le Monde libertaire, 1997 — Jacques Gillen, « Les activités en Belgique d’un anthropologue anarchiste : Eugène-Gaspard Marin (1883-1969) », mémoire de licence, Université libre de Bruxelles, 1997 — René Bianco, « Cent ans de presse »…, op. cit.

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