Né le 5 février 1884 à Marseille (Bouches-du-Rhône) ; mort en 1946 à Paris ; plâtrier puis journaliste ; anarchiste puis socialiste ; cofondateur de La Guerre sociale.

Eugène Merle (1905)
Portrait par Mich, dans Le Matin du 29 décembre 1905.
Enfant naturel d’une domestique, le petit Eugène fut légitimé par le mariage de sa mère avec Jean Merlo le 4 février 1886.
C’est l’Affaire Dreyfus qui fit entrer Eugène Merlo, dès l’âge de 15 ans, dans l’action politique. Ouvrier plâtrier, atteint de bégaiement, il milita dans le groupe anarchiste de Marseille, menant de violentes bagarres contre les ligues nationalistes et antisémites. Il devait raconter par la suite qu’une fois, il parcourut 70 km à pied avec quelques camarades pour aller défendre les conférenciers dreyfusards à Arles, où les nationalistes étaient hégémoniques.
Signalé comme disparu depuis juillet 1901, il fut porté en janvier 1902 sur les « états verts » des anarchistes à rechercher sous le numéro 611. En fait, Merlo se trouvait en Suisse où il avait noué des relations avec les révolutionnaires russes et où il collaborait à La Sentinelle, journal du Parti ouvrier de la Chaux-de-Fonds.
De retour à Marseille en 1903, il fut — avec Auguste Berrier — l’un des principaux promoteurs de la Société pour la création et le développement d’un « milieu Libre » en Provence, projet qui réunit 95 adhésions mais n’aboutit pas. Il collabora sous le nom de Merle à L’Ouvrier syndiqué, journal de l’union des chambres syndicales ouvrières de Marseille et fonda un syndicat des hommes de peine. À l’époque, il commença à collaborer au Libertaire.
En 1904, Eugène Merle participa à la création de l’Association internationale antimilitariste (AIA). Militant dans la section marseillaise de l’AIA, il s’occupa du mensuel L’Action antimilitariste qui n’eut que cinq numéros de septembre 1904 à janvier 1905.
En octobre 1905, il cosigna la fameuse « affiche rouge » de l’AIA (voir Roger Sadrin). Au procès, qui se tint du 26 au 31 décembre 1905, il fut condamné à un an de prison et à 100 francs d’amende.
Merle purgea sa peine à Clairvaux et y noua de solides relations avec l’anarchiste parisien Miguel Almereyda et avec Gustave Hervé, qui incarnait l’extrême gauche du Parti socialiste. Ensemble ils préparèrent la sortie d’un nouvel hebdomadaire : La Guerre sociale.
Le 14 juillet 1906, les condamnés furent amnistiés et sortirent de Clairvaux. Merle s’installa alors quelque temps dans un garni rue des Jeûneurs, à Paris 2e, avant de reprendre, en octobre, le logement d’Almereyda, au 25, rue Polonceau, dans le 18e arrondissement. À l’époque, les deux amis furent cosecrétaires du bulletin L’AIA, qui eut trois numéros d’octobre à décembre 1906.
Puis ils furent entièrement absorbés par La Guerre sociale. Le nouvel hebdomadaire fut domicilié à l’imprimerie, 123, rue Montmartre, mais le premier numéro, daté du 19 décembre 1906, fut concocté rue Polonceau, chez Eugène Merle. Il devait en être l’administrateur jusqu’en mars 1913.
Le 14 juillet 1907, aux abords du défilé militaire de Longchamp, un groupe de manifestants ayant répondu à l’appel à de La Guerre sociale crièrent des slogans favorables au 17e régiment de ligne qui, à Narbonne, avait refusé de tirer sur les vignerons révoltés. Almereyda et Merle, entre autres, furent arrêtés. Merle fut condamné à quelques semaines de prison pour « provocation de militaires à la désobéissance ».
Les 23 et 24 décembre 1907 eut lieu un procès-spectacle contre quatre rédacteurs de La Guerre sociale pour des articles antimilitaristes, concernant notamment la campagne du Maroc, les événements de Narbonne et la mutinerie du 17e de ligne. Seul Hervé comparut, les trois autres — Almereyda, Merle et Galhauban* — ayant choisi de faire défaut pour que le procès se concentre sur le cas Hervé et la dénonciation de la guerre au Maroc. Tous trois furent condamné par défaut à cinq ans de prison et 3 000 francs d’amende par la cour d’assises de la Seine. Ayant fait opposition, Almereyda et Merle furent condamné le 24 février 1908 à deux ans de prison et 500 francs d’amende. Merle resta en prison jusqu’au 5 août 1909, date à laquelle il bénéficia de la liberté conditionnelle. Almereyda fut libéré le 18.
De 1910 à 1913, Eugène Merle eut une évolution politique similaire à celle de Gustave Hervé. Après avoir soutenu le projet d’un Parti révolutionnaire en 1910, il fit siens les concepts de « militarisme révolutionnaire » en 1911, puis de « désarmement des haines » (entre la CGT et la SFIO). Néanmoins, de février à mai 1910, malgré les réticences d’Hervé, il fut membre du Comité antiparlementaire (voir Grandjouan) et fit la campagne abstentionniste.
Le 13 octobre 1910, durant la grève des cheminots, Merle fut arrêté à l’imprimerie de La Guerre sociale et placé en détention préventive avec Almereyda et six syndicalistes cheminots. Incapable de monter un procès pour « entrave à la marche des convois » ou complicité, le gouvernement renonça à les poursuivre et tous furent libérés le 24 mars 1911.
Le 15 mai 1911, il fit partie de la scission qui, avec Dolié, Goldsky, Tony-Gall et Almereyda, emmena une partie du groupe FRC de Paris 18e vers La Guerre sociale.
En août 1911, Eugène Merle accompagna la délégation de la CGT partie à Berlin tenir des meetings contre la guerre. Il fut vivement impressionné par la visite du Vorwärts, le puissant quotidien du Parti social-démocrate. À l’époque, il songeait déjà à mener sa propre carrière journalistique. En effet, dès septembre 1910, il avait déposé un titre auprès du tribunal de première instance de la Seine : Le Firmament, hebdomadaire. En décembre 1912, il déposerait le titre Le Coq rouge. Puis, en juin 1914, ce serait Paris-Matin et Paris-Soir. En pleine guerre, le 29 août 1914, il devait encore déposer Portraits puis, le 18 mai 1917, L’Offensive. Seul Paris-Soir devait paraître après-guerre.
Lors du procès aux assises de la Seine qui fut intenté aux rédacteurs de La Guerre sociale le 7 octobre 1911 pour la séquestration de Bled, Dudragne et Métivier (voir Miguel Almereyda), Eugène Merle ne se présenta pas, ayant préféré se réfugier à l’étranger. Il bénéficia d’un acquittement par contumace le 12 octobre.
Le second semestre 1912 vit la rupture publique d’Eugène Merle avec l’anarchisme. Au printemps 1912, il cosigna la déclaration publiée dans La Guerre sociale du 8 mai, qui annonçait la rupture du journal avec l’abstentionnisme et l’antiparlementarisme. Le 27 juillet 1912, il démissionna du CDS suite à un violent conflit (voir Miguel Almereyda). Pour finir, dans La Guerre sociale du 10 décembre 1912, il cosigna la déclaration « Pourquoi nous entrons au Parti socialiste » (voir Émile Tissier). Le mouvement libertaire accueillit la nouvelle comme un non-événement.
Mais Eugène Merle avait sans doute, déjà à l’époque, été gagné par la vénalité. Le petit plâtrier bégayant de Marseille était devenu un journaliste en vue, certes d’extrême gauche, mais au train de vie de plus en plus élevé. Avec Hervé et Almereyda, Merle vivait exclusivement de La Guerre sociale et la courbe de ses revenus avait suivi celle, ascendante, des ventes de l’hebdomadaire. Curieusement, elle avait cependant poursuivi sa course vers les cimes alors que La Guerre sociale, à partir de 1912, commençait à stagner puis à régresser. En octobre 1909, Merle avait quitté son petit logement de la rue Polonceau à 240 francs annuels pour un appartement à 560 francs rue des Poissonniers. Il avait ensuite déménagé rue Doudeauville puis, en avril 1912, rue Nicolet, pour un loyer annuel de 1 400 francs. Désormais élégamment vêtu, il ne circulait plus qu’en voiture et avait acheté pour 4 000 francs de meubles. Ses camarades du CDS étaient choqués de son train de vie et l’évoquaient en réunion, selon un rapport de police du 20 mars 1912.
Almereyda suivait la même pente que Merle, et la police elle aussi s’interrogeait sur la provenance réelle de leurs revenus : « Dans le désir de se procurer de l’argent coûte que coûte, ils se mêlent présentement à un milieu de finance interlope », rapporte une note du 1er novembre 1912. En décembre 1912, Merle assura à son avocat qu’il touchait 25 000 francs par an comme administrateur de La Guerre sociale, une somme sans rapport avec la prospérité de l’hebdomadaire.
Est-ce parce que La Guerre sociale ne leur suffisait plus ? Est-ce parce qu’Hervé ne voulait plus d’eux ? Toujours est-il qu’en mars 1913, Merle et Almereyda quittèrent La Guerre sociale et furent employés, le premier comme administrateur, le second comme rédacteur, au Courrier européen du socialiste Charles Paix-Séailles, un hebdomadaire favorable au rapprochement franco-allemand.
Puis ils quittèrent Le Courrier européen et lancèrent, le 22 novembre 1913, l’hebdomadaire Le Bonnet rouge, probablement financé par les milieux d’affaires « pacifistes » liés à Joseph Caillaux. Le 14 mars 1914, à l’approche des élections législatives, le journal devint un quotidien du soir et mena campagne pour Caillaux et pour Malvy, ministre de l’Intérieur.
En août 1914, Eugène Merle se déclara sans surprise pour la défense nationale. Mobilisé en août, il fut dégagé des obligations militaires mais dès le 10 septembre, il s’engagea volontairement et fut versé au 6e régiment du génie où il s’éleva jusqu’au grade de sergent et fut décoré de la croix de guerre. Il se maria en 1916 à Paris 2e. Éloigné de la capitale, il échappa à l’affaire du Bonnet rouge (voir Goldsky).
Démobilisé en avril 1919, Eugène Merle revint à Paris avec de grands projets. Le 10 mai sortait le premier numéro du Merle blanc, un hebdomadaire satirique orienté à gauche et copié sur Le Canard enchaîné. Il connut un succès foudroyant : de 35 000 exemplaires imprimés en mai 1919 à 500 000 en avril 1921. Il y embaucha une pléiade de journalistes dont son ancien camarade de La Guerre sociale Victor Méric.
Fort du succès du Merle blanc, Eugène Merle constitua un véritable groupe de presse en lançant en juin 1922 un satirique illustré, La Charrette, puis en décembre de la même année, Frou-Frou, un hebdomadaire « léger ». En octobre 1923, il eut son quotidien, Paris-Soir, où il engagea les meilleures plumes du journalisme de centre-gauche. Il eut également le projet de relancer L’Assiette au beurre.
De fait, Eugène Merle était devenu un patron de presse qui menait plus que jamais grand train. S’étant adjugé un salaire fixe de 180 000 francs par an, il louait désormais un grand appartement rue Chomel à Paris 7e, recevait le Tout-Paris à sa table et entretenait des maîtresses. En 1922, il fut radié du Carnet B. Il gardait néanmoins des attaches à gauche, et lors de la campagne électorale de 1924, il embaucha à Paris-Soir des exclus du Parti communiste comme Méric, Pioch ou Frossard. La victoire du cartel des gauches en 1924 vit son triomphe et, en mars 1925, il fut décoré de la Légion d’honneur. En 1926, il se remaria à Barbizon (Seine-et-Oise).
Cependant, la roche Tarpéienne est proche du Capitole et, comme l’écrit Laurent Martin qui a étudié le parcours d’Eugène Merle, « ses qualités administratives n’étaient pas à la hauteur de ses facultés d’imagination ». Il avait vu trop grand, son groupe de presse s’affaissa sous les dettes et Merle fut compromis dans des malversations financières. En 1927, Le Merle blanc mit la clef sous la porte, et Merle fut évincé de Paris-Soir, qui passa sous le contrôle du Journal. Le 10 juillet 1928, il fut suspendu par le conseil de l’ordre de la Légion d’honneur. Le 18 juillet 1929, il fut condamné à huit mois de prison pour abus de confiance et, le 6 décembre, à deux ans de prison et 3 000 francs d’amende pour extorsion de fonds.
Refusant de s’avouer vaincu, Merle poursuivit alors une carrière de plus en plus chaotique, entre tentatives journalistiques avortées et affairisme douteux. De mai 1927 à avril 1928, il lança un nouveau quotidien, Paris-Matinal, qui fut un échec, tenta à plusieurs reprises de ressusciter Le Merle et fonda les éditions du Tambourin. Il travailla quelques temps pour Le Petit Parisien, mais en fut écarté à cause de son nom désormais suspect, qui fut d’ailleurs cité dans l’affaire Stavisky.
Les années 1930 furent très difficiles pour Eugène Merle, lâché par ses amis et poursuivi par ses créanciers. Il mourut dans le dénuement en 1946.

SOURCES : Arch. Nat. F 7/13066 ― Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, M 6/3354 B, 3355, 6346 ― Arch. Com. Marseille ― L’Humanité du 6 août 1909 ― Le Matin du 14 octobre 1910 ― La Guerre sociale du 11 février 1912 et du 19 mars 1913 ― Henri Zisly, « Regards dans le Passé », Le Semeur, n° 68, 21 avril 1926 ― Le Merle blanc ― Victor Méric, À travers la jungle politique et littéraire, Valois, 1930 ― R. Mannevy, Histoire de la presse 1914-1939, Corrêa, 1945 ― Histoire générale de la Presse française, PUF, Paris, 1972, t. 3 ― René Bianco, « Le Mouvement anarchiste à Marseille et dans les Bouches-du-Rhône de 1880 à 1914 », Thèse de IIIe cycle, 1977 ― Laurent Martin, « De l’anarchisme à l’affairisme : les deux vies d’Eugène Merle, homme de presse (1884-1946), La Revue historique, octobre-décembre 1999 — Guillaume Davranche, Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914), L’Insomniaque/Libertalia, 2014.

Guillaume Davranche

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