KNELER Moïse [dit Relenk, dit Relenque, dit Michel le Terrassier] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron et Claude Pennetier, complété par Guillaume Davranche

Né le 11 juillet 1886 à Iekaterinoslav en Russie ; terrassier, puis éditeur et commerçant ; anarchiste et syndicaliste, puis communiste, puis réformiste. Personnage ambigu.

Moïse Kneler (1919)
Moïse Kneler (1919)

Moïse Kneler fut un personnage singulier, dont les motivations et une bonne partie des activités restent énigmatiques. Initialement anarchiste et pacifiste actif, son attitude devint équivoque dès 1920 et il semble qu’il ait avant tout travaillé pour son propre compte.

Arrivé en France en 1908, Michel Kneler se maria en 1912 selon le rite israélite avec Khassia Voltchonok, née comme lui à Iekaterinoslav le 19 juillet 1891. Jusqu’à la guerre, il habita diverses adresses à Paris 5e et 13e.

Anarchiste et résistant à la guerre

Membre de la jeunesse du syndicat des terrassiers, il en fut un des représentants au congrès des Jeunesses syndicalistes de la Seine, les 27 juillet et 10 août 1913 à Paris. L’année suivante, il était adhérent au groupe de Paris 5e-13e de la Fédération communiste anarchiste révolutionnaire (FCAR). Il se lia à cette époque avec Jules Chazanoff, qu’il devait fréquenter jusque dans l’Entre-deux-guerres.

En décembre 1913, le couple s’installa à Genève, où Kneler se présentait tantôt comme menuisier, tantôt comme étudiant. Il participa aux activités de la Fédération des unions ouvrières de la Suisse romande (FUOSR) et suivit les réunions du Réveil communiste anarchiste avec Khassia.

Pacifiste pendant la Grande Guerre, il fut délégué, en décembre 1914, au congrès de l’Union ouvrière de Lausanne avec Louis Bertoni, Amiguet et Frigerio. En janvier 1915, ciblé par une enquête de la police fédérale, il quitta la Suisse.

En janvier et février 1915, Moïse Kneler séjourna à Paris, où il rendit visite à Pierre Martin. Il avait alors l’ambition de mettre sur pieds un journal pacifiste libertaire international, avec son concours et celui de Louis Bertoni, Malatesta, Jules Lepetit, Ferdinand Domela Nieuwenhuis, Luigi Fabbri et Nicolas Rogdaeff.

En mars, il gagna Londres où il retrouva Frigerio et Saviolin, et rencontra Malatesta. Après que Khassia l’ait rejoint, ils vécurent au 55, Bartholomew Road, à Kentish Town. Lui travailla comme mécanicien dans l’industrie automobile, et elle comme assistante d’un dentiste.

En juillet, il écrivit à Pierre Martin pour lui demander l’adresse de Kropotkine et une lettre de recommandation ; il disait vouloir lui rendre visite pour l’injurier ou lui faire un mauvais sort en raison de sa position défensiste. En septembre, il lui fit passer un projet de manifeste pacifiste révolutionnaire.

En avril 1916, il participa à la rédaction d’une réponse au Manifeste des seize (voir Jean Grave). Intitulée sobrement « Déclaration anarchiste » et signé du « Groupe international anarchiste de Londres » celle-ci disait notamment : « Nous autres, qui avons conscience d’être demeurés dans la ligne droite d’un anarchisme dont la vérité ne peut avoir changé du fait de cette guerre, guerre prévue depuis longtemps, et qui n’est que la manifestation suprême de ces maux que sont l’État et le capitalisme, nous tenons à nous désolidariser d’avec ces ex-camarades, qui ont abandonné leurs idées, nos idées, dans une circonstance où, plus que jamais, il était nécessaire de les proclamer haut et ferme. » Il fit suivre le texte à Pierre Martin.

En octobre 1916, il revint en France, s’installa au 71, rue Laugier, à Paris 17e et, le 14 octobre, fut embauché comme ajusteur à la société Lorraine-Dietrich à Argenteuil (Seine-et-Oise). Il fut renvoyé de l’usine le 9 janvier 1917 pour y avoir fait circuler une pétition pacifiste. En février, il travailla aux établissements Schmidt à Levallois-Perret, qui construisaient des avions.

Il fut visé par un arrêté d’expulsion en date du 26 février 1917. Cependant cet arrêté fut suspendu dès le 6 mars par décision du ministre de l’Intérieur. D’octobre 1917 à janvier 1919, il habita au 33, rue Saint-Lambert, à Paris 15e.

Début janvier 1919, avec Khassia et son beau-frère, il créa la maison d’édition de cartes postales Dounowetz Wolf, 51, rue de Lancry, à Paris 10e. Il en fut le représentant. Le 4 janvier, le couple s’installa au 8, rue de Marseille, à Paris 10e.

Le 5 mars, il fit un geste qui allait faire parler de lui, en tirant deux coups de revolver sous la voûte d’entrée du palais de l’Élysée pour protester contre l’intervention militaire alliée contre la Russie révolutionnaire. Il fut aussitôt arrêté, et la presse fit écho à son acte. Le Petit Parisien le décrivit alors comme « d’allures et d’aspect plutôt débonnaire, d’assez forte corpulence, gros, joufflu, à la figure poupine, à la moustache imperceptible, à la chevelure frisée et abondante qu’il porte en broussaille ».

Le 17 mai 1919, il fut condamné à six mois de prison, pour avoir tiré un coup de feu dans la cour de l’Élysée en signe de protestation contre l’intervention alliée en Russie. Au procès, il fut défendu par Me Mauranges. Léon Jouhaux, Georges Pioch* et Émile Hubert témoignèrent en sa faveur. Khassia, pour laquelle l’arrêté d’expulsion avait été réactivé, fut internée au camp de concentration de Fleury-en-Bière (Seine-et-Marne).

Après avoir refusé la grâce que lui accordait le président Poincaré, Kneler fut malgré tout libéré. Il sortit de la Santé le 30 mai. Khassia, alors interné au camp d’Ajain (Creuse), fut libérée le 4 juin 1919. En juin 1919, il devint représentant en bonneterie.

Histrion du syndicalisme révolutionnaire

Michel Kneler s’engagea ensuite dans la minorité révolutionnaire de la CGT. En février 1921, il cosigna le Pacte des syndicalistes « purs » (voir Pierre Besnard) qui visait à prendre le contrôle de la direction des comités syndicalistes révolutionnaires (CSR). Kneler se rendit alors à Marseille pour tenter — sans succès — d’obtenir l’adhésion de François Mayoux* et de Marie Mayoux* au Pacte.

Le travail d’organisation du « Pacte » porta ses fruits : la délégation que les CSR envoyèrent au Ier congrès de l’Internationale syndicale rouge (ISR), du 3 au 19 juillet 1921 à Moscou, était dominée par les anarchistes et les syndicalistes « purs » (voir Henri Sirolle). Kneler en était.

Cependant, à Moscou, son attitude équivoque mécontenta fortement ses camarades. Il finit par être exclu de la délégation française le 13 août 1921, au cours d’une réunion privée entre cette délégation et le bureau de l’ISR. Henri Sirolle, Gaudeaux, Labonne et Gaye annoncèrent en effet qu’ils ne prendraient pas part à la discussion si « Michel » était autorisé à y assister. Hormis les « petites vilenies et calomnies » qu’il avait selon eux répandu sur la délégation, ils lui reprochaient d’avoir profité de son mandat de délégué des CSR pour monter une piètre escroquerie. Kneler avait en effet été reçu en privé par Lozovsky, Trotski et Zinoviev dans le but d’obtenir de l’ISR une mission et de l’argent. Selon Gaudeaux, il aurait grosso modo déclaré : « Je suis de cœur et d’idée avec vous, mon opposition au congrès ne fut qu’une tactique (étant dans la coulisse l’animateur du mouvement syndicaliste révolutionnaire, je suis le seul qualifié pour le déterminer dans le sens qu’il vous plaît de le voir s’orienter) et je me fais fort, les membres de la délégation s’étant disqualifiés par leur action, si vous m’en donnez le mandat et les possibilités financières, d’amener à Moscou le syndicalisme français. » Sommé de s’expliquer, Kneler ne démentit pas, et avoua qu’à ses yeux en effet la délégation française était discréditée, et qu’il se sentait « de cœur et d’âme avec Moscou ». Sirolle l’accusa de n’être « qu’un vaniteux et un vil commerçant », et Lozovsky obligea Kneler à se retirer.

C’est sans doute la raison pour laquelle, dans une note versée aux Archives Jean Maitron, François et Marie Mayoux se souvenaient de lui comme quelqu’un qui agissait « pour les bolcheviks ». Dans Moscou sous Lénine, Rosmer présenta Kneler comme « un anarchiste versatile et fantaisiste, un homme jusqu’alors inconnu qui se sacra lui-même théoricien du syndicalisme révolutionnaire ».

Khassia Voltchonok l’avait-elle accompagné en Russie ? Elle y était en tout cas toujours en novembre 1921, pour servir de guide à l’ancien secrétaire général de la CGT Victor Griffuelhes et à Jean Gaudeaux. Alors que les autorités soviétiques refusaient de la laisser quitter le territoire, les deux syndicalistes intercédèrent pour lui obtenir un visa. Sans succès : à la frontière lettone, la Tchéka arrêta la militante, malgré les protestations de Griffuelhes auprès de Trotsky et de Lozovsky. Elle devait, par la suite, réussir à rejoindre la France.

Quant à Kneler, après son retour à Paris, il publia une brochure de 23 pages intitulée Travaux du camarade Michel Relenk au congrès de l’ISR de Moscou, sous-titrée « seul resté fidèle à la conception du syndicalisme révolutionnaire français et à son mandat » et préfacée par Quinton, secrétaire du comité central des CSR. Cette brochure fut distribuée au congrès des CSR de décembre 1921, ce qui provoqua la colère des autres délégués. Labonne et Gaudeaux protestèrent contre lui dans L’Humanité du 9 février 1922.

Agent de Moscou

Par la suite, « Michel » ne se mêla plus guerre de syndicalisme.

Ses associés et lui vendirent le fonds de commerce des éditions Dounowetz Wolf, et créèrent les éditions Joubert & Woltchenok, au 162, bd de Magenta, à Paris 10e.

Parallèlement, il fut quelque temps le représentant officiel en France de l’Union centrale des coopératives de la Russie soviétique (Centrosoyus), dont le siège était domicilié chez lui, au 8, rue de Marseille. La représentation devait ensuite passer à quelqu’un d’autre.

Durant l’été et l’automne 1922, ses déplacements furent très surveillés par la police qui en conclut qu’il ne travaillait nullement comme représentant de commerce, mais qu’il probablement comme agent de liaison soviétique. Il fréquentait alors un certain Skobeleff, « représentant officieux du gouvernement des soviets » et la société Arcos que, sous couvert d’activité commerciale, le contre-espionnage français soupçonnait de financer la propagande communiste.

Inscrit au Carnet B le 26 janvier 1923, un rapport du 11 août le tenait pour un « agent secret bolcheviste des plus sérieux » et déconseillait de lui délivrer un passeport. Il finit néanmoins par en obtenir un en novembre 1924.

Il vendit ensuite son fonds de commerce et devint représentant pour la librairie Joubert, 39, quai d’Anjou, à Paris 4e.

Commerçant arrivé

Au début de 1925, Kneler aurait inventé un nouveau procédé de colorisation des cartes postales. Il monta en tout cas une nouvelle maison d’édition au 237, rue Lafayette, à Paris 10e. Payant un loyer de 3 000 francs par an, il avait plusieurs ouvrières et son commerce était prospère. Il habitait alors au 8, rue de Marseille, au loyer de 1 050 francs et possédait en outre un pavillon à Néron (Eure-et-Loire).

L’arrêté d’expulsion qui l’avait frappé en 1917 fut rapporté le 13 août 1925 par le ministère de l’Intérieur. Kneler fut rayé du carnet B le 11 janvier 1927. En 1930, il demanda sans succès la nationalité française, mais finit par l’obtenir en 1933.

Entre 1932 et 1939, il fut lié à Léon Jouhaux. En juillet 1946, il écrivit dans Bien-être et Liberté un article souvenir : « Un anniversaire : Victor Griffuelhes ». Vers 1947-1950, il était encore abonné au Réveil anarchiste de Genève. Il habitait toujours 8, rue de Marseille, à Paris 10e.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article155286, notice KNELER Moïse [dit Relenk, dit Relenque, dit Michel le Terrassier] [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron et Claude Pennetier, complété par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 24 mars 2014, dernière modification le 17 janvier 2019.

Par Jean Maitron et Claude Pennetier, complété par Guillaume Davranche

Moïse Kneler (1919)
Moïse Kneler (1919)

ŒUVRE : Travaux du camarade Michel Relenk au congrès de l’ISR de Moscou. Préface de A. Quinton, Paris, s.d. (1922), 23 p.

SOURCES : CAC Fontainebleau (dossier Kneler) — Arch. Nat. F7/13061, rapport du 28 juin 1915 et F7/13620, rapport du 6 janvier 1917 — Arch PPo BA/1514 rapport du 8 mars 1915 — AEG 2008 va 50.2.186, 2008 va 50.3.3 — Archives du Réveil anarchiste, CIRA Lausanne — La Bataille syndicaliste du 11 août 1913 — L’Humanité du 18 mai 1919 et du 9 février 1922 — Arch. de l’État de Genève 2008 va 50.2.186 — Arch. Jean Maitron, notes de Marie et François Mayoux. — Alfred Rosmer, Moscou sous Lénine, Pierre Horay, 1953 — Syndicalisme révolutionnaire et communisme : les archives de Pierre Monatte, Maspéro, 1968 — Jules Humbert-Droz, Origines et débuts des Partis communistes des pays latins, 1919-1923, Dordrecht, 1970 — Samuel Jospin, « La Confédération générale du travail syndicaliste révolutionnaire, à travers son journal Le Combat syndicaliste (1926-1937) », mémoire de maîtrise, université Paris-I, 1974 —Jean Charles, « Les débuts de l’Internationale syndicale rouge et le mouvement ouvrier français (1920-1923) », Cahiers d’histoire de l’Institut Maurice Thorez, n° 25-26, 2e trimestre 1978 — Bruce Vandervort, Victor Griffuelhes and French Syndicalism, 1895-1922, Louisiana State University Press, 1996 — notes de Marianne Enckell.

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