Né à Schaerbeek le 4 août 1882, décédé à Bruxelles en 1964 ; typographe et journaliste ; anarchiste et syndicaliste révolutionnaire.

Henri Fuss (après 1945)
© Revue belge de sécurité sociale
Henri Fuss fut, jusqu’à la Première Guerre mondiale une figure de premier plan du mouvement syndicaliste révolutionnaire et libertaire belge. De 1905 à 1908, il fut notamment l’un des animateurs d’une petite CGT belge qui ne parvint pas à s’imposer.
Issu de la bourgeoisie libérale, fils de Gustave Fuss, avocat, conseiller communal et échevin à Scharbeek, et d’Augustine Amoré, une Française native de Poitiers, il était également le neveu par alliance du vieux leader libéral progressiste Paul Janson.
Orphelin dès l’âge de 10 ans, élevé dans la famille de Paul Janson, Henri Fuss aurait, selon la police, résidé à la fin du XIXe siècle à Paris 5e, au 28 rue Vauquelin.
Inscrit en sciences naturelles et mathématiques, puis en école d’ingénieur à Liège, il milita avec les étudiants libéraux et à la Libre-Pensée, mais c’est finalement vers l’anarchisme qu’il se tourna, sous l’influence du géographe Élisée Reclus*, qui enseignait alors à l’Université nouvelle de Bruxelles.
Après l’échec de la grande grève générale de 1902, le mouvement anarchiste se développa en dénonçant les atermoiements du Parti ouvrier belge (POB). Un congrès général anarchiste eut lieu à Liège en mai 1902, puis un second plus décisif, en octobre 1904 à Charleroi. Entre-temps, en 1903, Henri Fuss avait abandonné ses études « afin de pouvoir vivre plus en accord avec son idéal » dira-t-il, et était devenu typographe et reporter au Petit Bleu.
Lors du congrès de Charleroi, où la tendance communiste libertaire apparut prédominante, deux orientations furent validées : d’une part la structuration du mouvement anarchiste, dont Georges Thonar* allait être la cheville ouvrière ; d’autre part le lancement d’une confédération syndicaliste révolutionnaire sur le modèle français, dont Henri Fuss serait un des protagonistes.
Le congrès de Charleroi approuva un manifeste-programme rédigé par Georges Thonar, « Ce que veulent les anarchistes », qui servit de référence à la fondation d’une Fédération amicale des anarchistes de Belgique, dont Thonar fut le secrétaire. Henri Fuss y adhéra, sans doute via le Cercle d’études sociales d’une quinzaine de membres auquel il appartenait alors. De novembre 1904 à mars 1905, il fut l’éditeur à Forest-Bruxelles du journal L’Utopie, qui eut 13 numéros,
En parallèle, Henri Fuss mit sur pied une petite structure syndicale destinée à être l’embryon d’une future CGT : l’Union des travailleurs bruxellois. Georges Thonar et Émile Chapelier* y adhérèrent.
Un congrès syndicaliste révolutionnaire tenu à Charleroi les 11 et 12 juin 1905 vota la création d’une Confédération générale du travail (CGT) belge, et un comité confédéral provisoire fut nommé, avec pour secrétaire Léopold Preumont*. En juillet 1905, son organe, L’Action directe vit le jour, hébergée par l’Union des mineurs révolutionnaires du bassin de Charleroi.
En parallèle, la Fédération amicale des anarchistes s’étant éteinte, une nouvelle organisation, le Groupement communiste libertaire (GCL) vit le jour en juillet 1905 (voir Georges Thonar). Henri Fuss y adhéra.
L’Union des travailleurs bruxellois et Henri Fuss préparèrent le congrès fondateur de la CGTB, qui se tint à Bruxelles le 28 janvier 1906.
La CGT belge, de tendance nettement libertaire, resta cependant, à côté des puissantes organisations syndicales affiliées au POB, à un stade squelettique. Ses principales bases étaient l’Union des mineurs révolutionnaires de Charleroi et la Fédération du travail de Liège, elle-même composée de plusieurs syndicats de mineurs.
La CGT subit les persécutions policières dès sa création. En février 1906, les locaux de L’Action directe furent perquisitionnés et plusieurs militants poursuivis.
Pour sa part, Henri Fuss fut poursuivi pour un article antimilitariste paru dans le numéro du 1er février 1906 où il appelait les soldats à tirer sur leurs officiers. Le 31 mars il fut condamné à trois mois de prison par la cour d’assises du Hainaut, malgré une campagne de protestation. De nombreux camarades de Bruxelles, Gilly et Liège se virent refuser l’accès à la salle d’audience. Le 20 mars, après qu’il eut présidé un meeting antimilitariste à Bruxelles, le logement de Fuss avait été perquisitionné. Il logeait alors avec Émile Allard et le compagnon russe E. Kalantarov.
Au congrès de juin 1906 de la Fédération du travail de Liège (affiliée à la CGT), où il jouait un rôle central, Fuss proposa que les groupes antimilitaristes soient partie intégrante de l’organisation syndicale, et soumit l’idée de créer une caisse antimilitariste distincte.
À partir de l’automne 1906, Henri Fuss participa à la préparation du congrès anarchiste international d’Amsterdam en confectionnant, avec Georges Thonar, le Bulletin de l’Internationale libertaire, qui eut 5 numéros entre octobre 1906 et juillet 1907.
Il est probable qu’à cette époque, Henri Fuss correspondait régulièrement avec les « chefs syndicalistes » de la CGT française – notamment Pierre Monatte*.
L’année 1907 fut celle d’un vigoureux débat sur le syndicalisme révolutionnaire et l’avenir de la CGT belge. En effet la CGT apparaissait jusque-là comme une minuscule confédération d’obédience libertaire, et la question se posa d’un regroupement avec des syndicats indépendants du POB et politiquement neutres, comme les diamantaires d’Anvers, l’Union verrière de Lodelinsart et la Fédération de la laine peignée de Verviers. L’obstacle étant que ces trois puissants syndicats indépendants étaient très loin d’être libertaires ou même révolutionnaires. S’associer avec eux supposait renoncer à l’orientation libertaire de la CGT, pour faire naître un pôle syndical indépendant du POB dans lequel les anarchistes seraient une composante minoritaire.
Henri Fuss-Amoré, qui en juin 1907 avait repris la direction de L’Action directe, pencha cependant pour cette solution, de plus en plus convaincu que l’unité ouvrière devait prévaloir sur les affinités politiques. En août 1907, au congrès international d’Amsterdam – dont il présida les premières séances – il représenta la Fédération du travail de Liège et appuya la thèse syndicaliste de Pierre Monatte contre celle de Malatesta. Il cosigna ensuite les motions Dunois et Nacht-Monatte sur le syndicalisme. À son retour d’Amsterdam, Henri Fuss fit un compte-rendu du congrès dans L’Action directe du 8 septembre, et y affirma que les anarchistes n’avaient pas « la prétention de vouloir diriger le mouvement ouvrier ; ils ne cherchent pas à créer des syndicats anarchistes ; ils ne veulent pas diviser la classe ouvrière en groupements d’opinion divers, ils veulent l’union des travailleurs dans la lutte de classes, ils veulent simplement, mais résolument participer à celle-ci en lutteurs dévoués jusqu’au bout, propager par leur exemple l’esprit de révolte le plus audacieux et orienter ainsi les masses ouvrières par les chemins les plus directs à quoi tout homme aspire, du communisme et de l’anarchie ».
Le 25 octobre 1907, il fut condamné par la cour d’appel de Liège à 50 francs d’amende pour outrage à la police.
Vers la fin de l’année 1907, les négociations entre la CGT et les syndicats indépendants se précisèrent, ce qui entraîna une controverse dans L’Insurgé, notamment entre Henri Fuss et Georges Thonar, controverse qui prit le tour d’un débat théorique sur le « néosyndicalisme ». Mais finalement les négociations aboutirent, le 19 avril 1908, à Liège, au congrès fondateur de la Confédération syndicale belge (CSB), qui atteint les 5 000 adhérents. Les syndicalistes indépendants – et notamment les 3 000 diamantaires d’Anvers, très corporatistes – y étaient prépondérants et, selon les mots de Christian Cornélissen* dans L’Insurgé du 29 avril 1908, « la nouvelle organisation est bien loin d’être révolutionnaire. Néanmoins tous les petits syndicats à base d’action directe existant dans le pays, et notamment la Fédération du travail de Liège, s’y sont ralliés dans l’espoir de l’orienter peu à peu dans leur propre sens ».
Las, le syndicalisme révolutionnaire allait en s’affaiblissant. Trop en difficulté, L’Action directe fusionna en novembre 1908 avec L’Insurgé pour donner L’Avant-garde, où Thonar et Fuss se retrouvèrent tous deux. L’Avant-garde se voulait organe de « concentration révolutionnaire » et voulait rassembler « tous ceux qui, socialistes, syndicalistes, anarchistes veulent coopérer à la lutte révolutionnaire contre l’État autoritaire et le capital exploiteur ». La tentative fut un échec – L’Avant-garde n’eut que 7 numéros – et Thonar tenta alors de relancer L’Insurgé, qui dut également s’arrêter au 7e numéro, en janvier 1909.
Sans doute découragé par cette impasse, Henri Fuss s’installa à Paris où vivait déjà son frère aîné Gustave. Du 20 décembre 1908 au 7 janvier 1909, il vécut au 35, rue de l’Arbalète, puis rue Vauquelin, chez un ami polonais venu de Belgique, Boleslaw Iwinski. À compter de janvier 1909, il travailla comme correcteur à l’imprimerie Alcan Lévy, 117, rue Réaumur et reprit, pour les achever, ses études de juriste.
En février-mars 1909, il collabora à l’éphémère quotidien La Révolution, d’Émile Pouget* puis, à partir d’octobre, au bimensuel syndicaliste révolutionnaire de Pierre Monatte, La Vie ouvrière. Il y signa dès le premier numéro sous le nom d’Henri Amoré.
Pendant ce temps, la CSB végétait. Le syndicat des diamantaires d’Anvers, uniquement préoccupé de ses intérêts corporatistes, lui donna en janvier 1910 le coup de grâce en passant un accord de coexistence avec les syndicats anversois affiliés au POB.
Fin 1910, Henri Fuss-Amoré fut embauché comme secrétaire à l’Association internationale pour la lutte contre le chômage fondée le 22 septembre 1910 lors d’un congrès international à la Sorbonne réuni sous les auspices de l’ancien président du conseil Léon Bourgeois. Il fut également secrétaire de rédaction de sa revue trimestrielle.
Il restait cependant lié au mouvement ouvrier belge. Il donna des articles au journal anarchiste éclectique L’Émancipateur, qui parut de septembre 1910 à mars 1913. Le 31 décembre 1911, il soutint une controverse « centralisme ou fédéralisme » contre le socialiste Louis de Brouckère. Son discours fut publié par l’Union des syndicats de la province de Liège dont le journal, L’Action ouvrière, comptait Fuss parmi ses collaborateurs. Et quand une nouvelle CSB fut fondée à Liège, les 19 et 20 octobre 1913, sur des bases d’action directe et d’indépendance vis-à-vis du POB, Henri Fuss-Amoré s’en fit le promoteur dans La Vie ouvrière.
Le 25 mai 1912 il épousa une doctoresse polonaise, Frania Alden, dont il eut une fille, Mimi.
Au début de la Première Guerre mondiale, Henri Fuss devint fonctionnaire à l’Office de placement et de statistique du travail du département de la Seine. Le 28 février 1916, il fut l’un des signataires belges – avec Jules Moineau* – du « Manifeste des seize » (voir Jean Grave) en faveur de la guerre contre « l’impérialisme allemand ». Il collabora alors à La Bataille, ex-Bataille syndicaliste, devenu organe cégétiste d’union sacrée. En 1917, Henri Fuss fut engagé volontaire dans l’artillerie belge.
Démobilisé le 1er février 1919 avec le grade d’adjudant aspirant sous-lieutenant, il devint fonctionnaire au ministère belge de l’Industrie, du Travail et du Ravitaillement. En 1920, il partit travailler à Genève, au Bureau international du travail, où il resta seize ans.
Rappelé à Bruxelles par le gouvernement Van Zeeland, et malgré les réticences du roi Leopold III à signer sa nomination en raison d’une peine de prison pour objection de conscience, il fut nommé en 1935 Commissaire royal au chômage, puis directeur général du ministère du travail en 1938.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il rejoignit la résistance et participa à la reconstitution du parti socialiste belge clandestin. À partir d’octobre 1941, en tant que haut fonctionnaire, il fut la cheville ouvrière de la « concertation sociale » clandestine entre patronat et syndicats chrétien et socialiste pour jeter les bases du "pacte social" de 1944.
À son décès, en 1964, il était considéré comme un des « pères » de la Sécurité sociale belge.

SOURCES : Arch. Nat. F7/13065. — Arch. de la Ville de Bruxelles, dossier 16870, rapport confidentiel du 10 février 1906 et Pol 209VIII. — René Bianco, Cent ans de presse… , op. cit. — Pierre Monatte, La fondation de La Vie ouvrière, La Révolution prolétarienne, octobre-novembre-décembre 1959, janvier 1960. — Maxime Steinberg, À l’origine du communisme belge : l’extrême gauche révolutionnaire d’avant 1914, Fondation Joseph Jacquemotte, 1985. — Jan Moulaert, Le Mouvement anarchiste en Belgique 1871-1914, Quorum, 1996. — Ariane Miéville et Maurizio Antonioli, Anarchisme et syndicalisme. Le congrès anarchiste international d’Amsterdam (1907), Nautilus/Le Monde libertaire, 1997. Koen Vleminckx, Henri Fuss (1882-1964) : la Sécurité sociale comme instrument de paix et de justice sociale, Revue belge de sécurité sociale, 1er trimestre 2009 — S. de Coster, Biographie nationale, vol.40, supplément XII, Bruxelles, 1977 — Notes de Jean Puissant.

Guillaume Davranche, Rolf Dupuy

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