Né le 27 octobre 1888 à Gouliaï-Polié (Ukraine), mort le 25 juillet 1934 à Paris ; ouvrier agricole ; anarchiste, dirigeant du mouvement insurrectionnel paysan en Ukraine de 1917 à 1921 ; réfugié en France et un des rédacteurs de la Plate-forme.

Nestor Makhno (1932)
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Né dans une famille de paysans pauvres, ses parents falsifièrent la date de naissance de leur fils Nestor pour retarder d’un an son envoi au service militaire (d’où l’erreur de certaines sources qui le font naître en 1889). Ayant un peu fréquenté l’école, Nestor Mikhnienko devint très tôt révolutionnaire. Surnommé Makhno, il milita au sein du groupe anarchiste communiste de Gouliaï-Polié formé dans l’effervescence de la révolution de 1905. Arrêté en septembre 1907 pour activités « terroristes », il ne fut relâché qu’au bout de dix mois, faute de preuves. Il échappa à la peine de mort en raison du jeune âge que son état-civil falsifié lui attribuait.
Arrêté dans le cadre du démantèlement du groupe anarchiste communiste de Gouliaï-Polié, il fut condamné à mort le 26 mars 1910 pour le meurtre d’un commissaire de police. Ayant fait croire qu’il était né en 1889, donc encore mineur, sa peine fut commuée en travaux forcés à perpétuité. Pendant les sept années suivantes, il vécut dans l’« université révolutionnaire » qu’était la prison des Boutyrkis, à Moscou. Il y rencontra Piotr Archinov, étudia les théories socialistes et anarchistes, et contracta la tuberculose.
Libéré par la révolution de février 1917, Nestor Makhno revint à Gouliaï-Polié, où il organisa des soviets de paysans et d’ouvriers. En septembre 1918, alors que les armées austro-allemandes occupaient le pays avec l’appui de féodaux ukrainiens, Makhno organisa une guérilla contre les forces d’occupation. Ses succès firent sa renommée et il parcourut bientôt avec ses troupes toute l’Ukraine méridionale. En janvier 1919, un congrès décida la transformation des groupes de guérilla en Armée insurgée Makhnoviste (ou Makhnovstchina), atteignant 50 000 hommes. A cette époque, il devint le compagnon de Galina Kouzmenko, une institutrice révolutionnaire de Gouliaï-Polié qui devait s’occuper, un temps, du service de renseignement de la l’Armée insurgée.
Durant la guerre civile, la Makhnovstchina, arborant le drapeau noir et se revendiquant du communisme libertaire, lutta successivement contre les nationalistes ukrainiens de Petlioura, les armées blanches du général Denikine et l’Armée rouge. Nestor Makhno, dont le courage au feu impressionnait vivement ses hommes, était surnommé le Batko (« le père »). À deux reprises — au printemps 1919 puis à l’automne 1920 —, la Makhnovstchina noua une alliance avec l’Armée rouge. Mais après la défaite complète du général blanc Wrangel en Crimée, les bolcheviks entreprirent, en novembre 1920, de liquider leurs alliés de la veille. Malgré tout la Makhnovstchina tint tête plusieurs mois à l’Armée rouge, mais en ne cessant de perdre du terrain.
Avec Galina Kouzmenko et les débris de son armée — environ 250 hommes —, Makhno se réfugia en Roumanie le 26 août 1921. Expulsé de Roumanie en avril 1922, il se rendit en Pologne où il fut arrêté aussitôt et interné dans un camp de réfugiés. Sa fille Hélène y naquit le 30 octobre 1922. L’État polonais, voyant en lui avant tout un activiste ukrainien, et craignant à cette époque un mouvement séparatiste en Galicie, fit en novembre 1923 un procès à Makhno pour « trahison contre l’État de Pologne ». Acquitté le 1er décembre 1923, il ne fut libéré que le 4 janvier 1924. En juillet, il passa à Dantzig (actuelle Gdansk) où il fut emprisonné par les autorités locales, s’évada et réussit à gagner Berlin. En avril 1925, Makhno parvint enfin à Paris où il retrouva Galina et sa fille Hélène (surnommée Lucie en français).
Makhno et les siens furent tout d’abord hébergés chez des amis russes à Saint-Cloud, puis deux mois chez Georges Friquet* à Romainville. La famille s’installa enfin, le 21 juin 1926, au 18, rue Jarry, à Vincennes. Nestor y vécut sous son vrai nom de Nestor Mikhnienko.
Vers 1927, ayant besoin de repos, Makhno fut hébergé quelques mois, avec sa femme et sa fille, au lieu-dit La Maison blanche, au bord de la rade de Brest. Un camarade du groupe UA de Brest avait mis une maisonnette à sa disposition, et par souci de discrétion, il fut déclaré citoyen bulgare à la mairie.
La guerre avait laissé Makhno physiquement diminué. Il y avait reçu « onze blessures » selon les souvenirs de Nicolas Faucier. Selon ceux de Louis Lecoin, « son corps n’est que cicatrices et des morceaux de mitraille circulent sous sa peau ». Avant de passer en Roumanie, il avait eu le pied droit criblé des éclats d’une balle dum-dum. En 1928, il se soumit à une opération chirurgicale pour extraire ces éclats, mais ce fut un échec. Il refusa néanmoins d’être amputé et boita pour le restant de ses jours. La doctoresse Madeleine Pelletier* s’occupa de lui.
Ne supportant pas longtemps la station debout, atteint de surcroît de la tuberculose, Makhno éprouva de grandes difficultés à assurer son existence. Il travailla un moment comme aide-fondeur au 6, rue Jarry à Vincennes, puis comme tourneur chez Renault à Boulogne-Billancourt. Mais, fondamentalement, sa santé dégradée l’empêcha de travailler. Il survécut grâce au salaire de Galina, ouvrière dans une usine de chaussures à Paris, puis blanchisseuse, femme de ménage et enfin gérante d’une petite épicerie. Makhno apportait un revenu d’appoint en effectuant de menus travaux de peinture en bâtiment ou de cordonnerie. Pour le secourir, des camarades de l’Union anarchiste communiste (UAC) lancèrent dans Le Libertaire du 6 avril 1929 un appel à « une solidarité de longue haleine en faveur de Makhno ». La souscription permanente collectée par le Comité Makhno, dont Nadaud* était le secrétaire, permit de lui verser un secours de 250 francs par semaine — le salaire d’un ouvrier qualifié.
En 1929, la famille Makhno descendit à Aimargues (Gard), où le groupe anarchiste l’avait invité. Sa femme et sa fille restèrent un an dans la ville, où Lucie fut scolarisée. Puis Galina, excédée par les contrôles quotidiens de la gendarmerie, préféra regagner la capitale.
À ces difficultés matérielles s’ajouta la souffrance morale de la proscription. Galina souffrait de l’exil, et sans doute du déclassement de celui qu’elle avait connu quand il était le Batko Makhno. En 1926-1927, elle le quitta pendant quelques mois. Selon Ida Mett*, elle aurait alors écrit à Moscou pour obtenir l’autorisation de revenir vivre en URSS, mais la demande aurait été rejetée. Elle retourna alors avec Makhno, mais leur ménage n’en fut pas plus heureux. « Très souvent, devant le monde, racontera Ida Mett, elle faisait son possible pour le compromettre et le blesser moralement. Ainsi une fois, en ma présence, elle a dit au sujet d’une personne : c’était un vrai général, pas comme Nestor [...]. »
Makhno parlait très mal la langue de son pays d’accueil, et en-dehors du milieu des réfugiés russes, il ne parvenait guère à se faire comprendre, même des militants français, pour qui il était une légende vivante. « Nous bavardions souvent, se souviendra Nicolas Faucier, mais il parlait un si mauvais français que toute conversion sérieuse était impossible et les détails de son épopée, que chacun était avide de connaître, nous échappaient à peu près totalement. Puis il repartait, nostalgique [...]. »
Malgré toutes ces difficultés matérielles et morales, Nestor Makhno poursuivit son activité politique. Dès 1925, il participa aux travaux du Groupe des anarchistes russes à l’étranger (voir Piotr Archinov) qui édita la revue Diélo Trouda (« La Cause du travail »).
À partir de juin 1926, le Diélo Trouda publia, sur plusieurs numéros, un projet de « Plate-forme d’organisation de l’union générale des anarchistes ». Le texte restera célèbre dans le mouvement anarchiste international sous le nom de « Plate-forme organisationnelle des communistes libertaires » voire de « Plate-forme de Makhno et Archinov », bien que la rédaction ait été effectuée collectivement par la rédaction du Diélo Trouda. En octobre 1926, la « Plate-forme » fut éditée par la Librairie internationale, préfacée par Archinov, dans une traduction française de Voline.
Aux partisans de la « Plate-forme » s’opposèrent les partisans de la « Synthèse » (voir Voline et Sébastien Faure), en un débat qui divisa fortement le mouvement anarchiste français de 1925 à 1931. À l’époque, Makhno se brouilla fortement avec Voline, qu’il tenait pour un intellectuel donneur de leçons.
Les 12 et 13 juillet 1926, Makhno et Archinov assistèrent au congrès de l’Union anarchiste, qui se rebaptisa à cette occasion Union anarchiste communiste (UAC), et tous deux y donnèrent leur adhésion.
En 1926-1927, Makhno fut visé par le roman haineux de Joseph Kessel, Makhno et sa juive, le dépeignant en tyran antisémite et sanguinaire. Il consacra plusieurs articles à combattre la légende de « pogromes Makhnovistes » pendant la guerre civile. Le 24 juin 1927, le Club du Faubourg organisa à ce sujet un débat contradictoire à la salle des Sociétés-savantes, mettant en présence Makhno et Kessel. Ce dernier ne put, pour se défendre, qu’invoquer « le droit du romancier à la fiction ». Cette attaque cependant ne fut pas isolée et, jusqu’à la fin, Makhno devait passer beaucoup de temps à réfuter, de façon systématique et presque obsessionnelle, des rumeurs malveillantes sur son compte ou des légendes en cours de fabrication sur la révolution ukrainienne, émanant de l’appareil de propagande soviétique ou, dans une moindre mesure, de certains anarchistes comme Voline.
À la même époque, Makhno prit part aux réunions-débats sur la « Plate-forme » organisées par le Diélo Trouda. Le 12 février 1927, suite à une réunion tenue dans un café au 62, rue de la Roquette, à Paris 20e, il fut élu avec le Polonais Ranko* et le Chinois Chen (voir Wu Kegang) à un comité provisoire en vue de la création d’une internationale anarchiste fondée sur la « Plate-forme ».
Le 20 mars 1927, le projet de « Plate-forme » fut débattu et amendé lors d’une conférence internationale tenue à la salle de cinéma Les Roses à L’Haÿ-les-Roses. Y participaient les groupes UAC de Saint-Denis (dont René Boucher*), de Paris 3e-5e-6e-13e, de Paris 19e (dont Pierre Lentente*) ; la Jeunesse anarchiste (dont Pierre Odéon* et Nicolas Faucier) ; le Groupe des anarchistes russes à l’étranger (dont Makhno, Archinov) ; la Fédération anarchiste ibérique ; les groupes polonais (dont Ranko, Walecki) et bulgare ; un groupe italien « plate-formiste » (dont Viola Bifolchi) ; le groupe italien de Pensiero e Volontà, critique sur la « Plate-forme » (dont Fabbri, Berneri, Hugo Treni/Fedeli) ; enfin de nombreux camarades à titre individuel comme Achille Dauphin-Meunier, Séverin Férandel* ou Chen. Pierre Le Meillour*, absent, envoya une lettre de soutien à la « Plate-forme ».
Les militants français et italiens de Pensiero e Volontà firent adopter quelques amendements au texte, mais ils n’apparurent pas dans la circulaire que Makhno et Ranko envoyèrent le 1er avril 1927, tenant pour acquise la constitution d’une Fédération communiste libertaire internationale. Suite à cette maladresse, le projet capota.
La précipitation de Makhno était peut-être due à la menace d’expulsion qui pesa sur lui suite à la conférence de L’Haÿ-les-Roses. En effet, au cours des débats, la police avait fait irruption dans la salle et arrêté l’ensemble des participants. Pris dans le coup de filet, Makhno fit l’objet d’un arrêté d’expulsion le 16 mai 1927. Auparavant, Jean Piot, rédacteur en chef de L’Œuvre, lui avait obtenu plusieurs sursis, mais son influence avait semble-t-il trouvé ses limites. Makhno demanda alors de l’aide à Louis Lecoin, qui à ce moment dirigeait la campagne de soutien à Sacco et Vanzetti. Il lui avoua « sans fausse pudeur » qu’il craignait surtout de reperdre sa femme Galina, qui venait de revenir, et qui était lasse de « courir sur les routes de l’exil ». Grâce aux contacts de Lecoin à la préfecture de police, et sous réserve d’une neutralité politique absolue de Makhno, l’arrêté d’expulsion fut suspendu pour une période de trois mois reconductible, à partir du 19 octobre 1927.
Entre-temps, Makhno avait participé, le 21 juillet 1927, au banquet offert par le Comité international de défense anarchiste pour fêter la libération d’Ascaso, Durruti* et Jover, retenus jusque là par les autorités françaises. Suite à cela, les trois révolutionnaires espagnols s’entretinrent avec Makhno, chez lui à Vincennes, pendant plusieurs heures, et discutèrent des enseignements de la révolution en Russie et de l’avenir de la révolution en Espagne. Makhno y affirma sa confiance dans le prolétariat ibérique : « En Espagne, leur dit-il, vous avez un sens de l’organisation qui nous faisait défaut en Russie, or c’est l’organisation qui assure le triomphe en profondeur de toute révolution. »
Par la suite, l’épée de Damoclès d’une expulsion s’il se mêlait de politique empêcha Makhno de participer librement aux manifestations, meetings et congrès. Il se consacra donc essentiellement à la rédaction d’articles théoriques et historiques sur la Révolution russe, dont la traduction et la présentation en français ne furent achevés qu’en 2010 par son biographe Alexandre Skirda. Makhno entreprit également la rédaction de ses mémoires avec l’aide d’Ida Mett. Le premier tome parut dans une traduction de Walecki, en 1927. Coûteux, l’ouvrage se vendit mal, ce qui compromit la publication des deux tomes suivants, prêts dès 1929, mais qui ne paraîtront qu’après la mort de leur auteur.
À son congrès de Paris, du 30 octobre au 1er novembre 1927, l’UAC adopta des statuts inspirés de la « Plate-forme » et se rebaptisa Union anarchiste communiste révolutionnaire (UACR). Il en résulta la scission d’une partie des synthésistes, qui créèrent l’Association des fédéralistes anarchistes (AFA, voir Pierre Lentente). Cependant, dès son congrès d’avril 1930, l’UACR abandonna la « Plate-forme » et revint au statu quo ante, malgré une lettre solennelle adressée par Makhno aux congressistes, dans laquelle il qualifiait de « balbutiement enfantin » les thèses synthésistes. Après le congrès, la nouvelle commission administrative de l’UACR, de tendance synthésiste, lui en tint rigueur et dès juillet 1930, Le Libertaire annonça qu’il cessait de s’occuper de la souscription pour Makhno, mais qu’on pouvait lui envoyer directement des fonds à son adresse : 146, rue Diderot, à Vincennes.
Lors du mouvement révolutionnaire de 1931 en Espagne, des militants espagnols lui proposèrent de venir prendre la tête d’une guérilla dans le nord de la péninsule. Il déclina l’invitation, mais écrivit deux articles à ce sujet.
A l’époque, Makhno continuait d’écrire dans le Diélo Trouda et d’autres journaux russophones, mais sa situation ne faisait que se dégrader. Sur la fin de la controverse « Plate-forme/Synthèse », il s’était brouillé avec Archinov, dont il estimait qu’il personnalisait trop le débat. Il fut néanmoins très affecté par le ralliement de son vieux camarade au pouvoir soviétique à la fin de 1931.
Le 16 mars 1934, Makhno, dont la santé était délabrée, dut être hospitalisé au pavillon des tuberculeux, à l’hôpital Tenon. Le Comité Makhno fut alors réactivé pour le secourir, mais il était trop tard. L’ancien Batko mourut le 25 juillet, à l’âge de 45 ans.
Nestor Makhno fut incinéré le 28 au cimetière du Père-Lachaise, en présence d’environ 500 personnes. Voline prononça son éloge funèbre. De nombreux articles nécrologiques lui furent consacrés dans la presse internationale.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Lucie Makhno fut envoyée au Service du travail obligatoire à Berlin. Sa mère Galina l’accompagna. Elles furent toutes deux arrêtées par les autorités d’occupation soviétique le 14 août 1945 et rapatriées à Kiev. Galina y fut condamnée à huit ans de détention dans un goulag en Mordovie. Elle en sortit le 7 mai 1954 et rejoignit sa fille en relégation à Djamboula, au Kazakhstan. Elle y mourut en 1978. Sa fille Lucie-Hélène Makhno travailla comme ouvrière, menant une existence difficile à cause de son patronyme. Elle mourut en 1993, toujours au Kazakhstan.

ŒUVRE : « Mon autobiographie » (publiée en feuilleton) dans Le Libertaire à partir du 12 mars 1926 (et nombreux autres articles) — La Révolution russe en Ukraine (mars 1917-avril 1918), La Brochure mensuelle, 1927, 360 p. [tome 1 des Mémoires de Makhno] — La Lutte contre l’État, Feuilles de documentation de Terre libre, n° 3, septembre 1934 — Mémoires et écrits. 1917-1932 [tome 1 et tomes 2 et 3 inédits des Mémoires de Makhno], prés. et trad. d’Alexandre Skirda, Ivrea, 2010.

SOURCES : Témoignage d’Ugo Fedeli dans Volontà n°4-5 (15 novembre 1948) et 6-7 (15 janvier 1949) ― Louis Lecoin, Le Cours d’une vie, auto-édition, 1965, pp. 148-149 — Nicolas Faucier, Dans la mêlée sociale, La Digitale, 1983 — Ida Mett, Souvenirs sur Nestor Makhno, Allia, 1983 — Alexandre Skirda, Autonomie individuelle et Force collective, auto-édition, 1987 — René Lochu, Libertaires, mes compagnons de Brest et d’ailleurs, La Digitale, 2003 — Alexandre Skirda, Nestor Makhno, le cosaque libertaire, Editions de Paris, 2005 ― Michel Falguières, Jean Jourdan, libertaire d’Aimargues, Nîmes, Coemedia, 2008 — notes de Marianne Enckell et Rolf Dupuy.

Sylvain Boulouque, Guillaume Davranche

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