LE PEN Julien [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron, Jean-Luc Pinol, notice révisée par Sylvain Boulouque et Guillaume Davranche

Né à Melrand (Morbihan) le 21 juin 1878, mort le 4 février 1945 à Paris ; ouvrier électricien ; syndicaliste anarchiste puis réformiste.

De la Première à la Seconde Guerre mondiale, le parcours de Julien Le Pen fut intimement lié au syndicalisme dans le bâtiment, marqué par l’apogée de l’anarcho-syndicalisme, puis par son rapide déclin.

Fils d’un quartier-maître, Julien Le Pen s’installa à Paris où, à partir de 1907, il fréquenta la CGT et milita aux Jeunesses syndicalistes.

Fut-il mobilisé ? En 1917, il était en tout cas à Paris, membre du Comité de défense syndicaliste (CDS) où il représentait le syndicat des monteurs-électriciens.

En mai 1920, au moment de la grève des cheminots, il était membre de la commission exécutive de l’union des syndicats de la Seine et de celle de la Fédération du bâtiment. Il fit alors partie des militants envoyés en tournée d’agitation dans plusieurs régions.

Lors de l’assemblée général des syndicats minoritaires, tenue à Orléans en marge du congrès confédéral d’octobre 1920, il participa à la fondation des Comité syndicalistes révolutionnaires (CSR) et intégra leur comité central. Il habitait alors 7, rue de Trétaigne, à Paris.

Au sein de la commission exécutive de la fédération du Bâtiment, le bras de fer se durcissait entre majoritaires et minoritaires. Lors du conseil national fédéral du 26 décembre 1920, 5 minoritaires — Barthe, Le Pen, David, Maucolin et Fève — prirent prétexte d’un article de L’Atelier jugé insultant pour la mémoire de Vergeat* et Lepetit* pour donner leur démission. Après une brève crise, une élection partielle fut organisée les 27 et 28 mars 1921 pour pourvoir les 5 postes vacants, mais elle tourna au désavantage des minoritaires. Le Pen, candidat à sa propre succession, n’obtint que 8 voix sur 22 et fut éliminé. Il devait cependant retrouver sa place deux mois plus tard.

Au congrès fédéral qui se tint du 16 au 21 mai 1921 à Dijon, Julien Le Pen présenta, avec Henri Jouve*, la motion sur l’orientation syndicale qui, en recueillant 125 voix contre 96, renversa la direction réformiste. Le Pen fit alors partie de la commission exécutive provisoire qui prépara le congrès confédéral de Lille. Au conseil national fédéral du 23 juillet, il fut élu secrétaire à la propagande par 181 voix et, dans la foulée, fut délégué au congrès de Lille de la CGT en juillet 1921.

Après l’exclusion des CSR prononcée par le comité confédéral de la CGT en septembre 1921, la minorité réunit une conférence extraordinaire les 22 et 23 décembre 1921 à Paris. Le Pen y participa, et fit partie de la délégation qui proposa une conciliation à la direction réformiste de la CGT. Le refus que celle-ci opposa entraîna la scission et la naissance de la CGTU.

Julien Le Pen œuvra alors activement à l’organisation de la Fédération unitaire du bâtiment. Il se rendit notamment en Bretagne en février 1922 pour épauler Quemerais* et, en avril, négocia le ralliement de la Confédération des travailleurs du monde (CTM), petite scission « anarcho-syndicaliste » de la CGT surtout implantée dans le bâtiment à Marseille (voir Louis Boisson).

Le Pen fit ensuite partie du comité de rédaction de La Bataille syndicaliste, organe de la tendance syndicaliste révolutionnaire de la CGTU, qui parut en mai et juin 1922, en vue du congrès confédéral de Saint-Étienne, auquel il fut délégué.

Lors de la grève de la métallurgie au Havre à l’été 1922, Le Pen fut envoyé par la Fédération du bâtiment pour soutenir le mouvement. Après les affrontements sanglants du 26 août, il fut arrêté et emprisonné avec d’autres responsables de la CGTU, dont Célestin Ferré*.

Pendant ce temps, au sein de la CGTU, les tensions ne faiblissaient pas entre et communistes et « anarcho-syndicalistes » pour reprendre le terme employé par leurs adversaires.

Lors de l’assemblée générale du Syndicat unique du bâtiment (SUB) de la Seine, le 3 juin 1923, Henri Jouve et Le Pen attaquèrent violemment les tentatives de noyautage du PC et mirent les communistes en nette minorité, leur motion recueillant 2000 voix contre 60.

Au congrès tenu du 4 au 7 juillet 1923 à Paris par la fédération CGTU du bâtiment, Le Pen fut l’un des signataires de la motion affirmant « l’attachement de la fédération à l’indépendance syndicale », qui fut une nouvelle défaite pour les communistes. En septembre 1923, il participa à la relance de La Bataille syndicaliste en vue du congrès confédéral de Bourges, durant lequel il fut un des porte-parole de la minorité.

Après le congrès de Bourges de la CGTU, les minoritaires se dotèrent d’une nouvelle structure : la Minorité syndicaliste révolutionnaire (MSR), dont Pol Jouteau* et Lartigue furent les cosecrétaires. Julien Le Pen en fut nommé secrétaire à la propagande.

En décembre 1923, avec Boudoux, Jouteau, Courtinat, Parant et Mercenier, Le Pen participa à la fondation du Cercle syndicaliste Fernand Pelloutier, dont Boudoux fut le secrétaire.

L’assassinat de Clos* et Poncet* le 11 janvier 1924 à la Grange-aux-Belles devait provoquer le divorce entre anarcho-syndicalistes et communistes.

Le 17 février 1924, Julien Le Pen participa à la délégation du bâtiment CGTU qui proposa au bâtiment CGT une fusion dans l’autonomie. Les pourparlers se poursuivirent plusieurs mois en vain. Au conseil national fédéral des 27 et 28 juillet 1924, Le Pen défendit, avec Frago et Courtinat, le principe d’une poursuite des négociations. Leur motion ne recueillit que 3 voix contre 7, et les pourparlers furent rompus.

En juin 1924, le bureau de la MSR fut renouvelé. Julien Le Pen en devint alors cosecrétaire, avec Courtinat*.

La Fédération du bâtiment quitta officiellement la CGTU le 31 octobre 1924.

Les 1er et 2 novembre 1924, la MSR tint un congrès pour fixer sa conduite. Tandis qu’une minorité décidait de poursuivre l’opposition au sein de la CGTU, la majorité fondait l’Union fédérative des syndicats autonomes (UFSA), et Le Pen fut membre de son conseil d’administration provisoire (voir Lucien Huart). Il y fut confirmé par la conférence de l’UFSA du 28 juin 1925.

Du 18 au 20 juin 1925, Julien Le Pen fut délégué au congrès de Lyon de la Fédération autonome du bâtiment qui devait trancher un important débat : maintien dans l’autonomie ou retour à la CGT. Le Pen défendit la seconde option : « L’autonomie était un moyen. Le moyen, nous l’avons employé. Constatons franchement qu’il n’a pas donné les résultats qu’on en attendait [...]. Si nous voulons rentrer Rue Lafayette, ce n’est pas pour faire un mariage d’inclination mais pour faire unmariage de raison. Ne pas accepter l’union de nos forces [...] équivaut à un suicide [...] Craignons que, si les communistes entrent avant nous à la CGT, nous n’ayons que des difficultés pour y rentrer à notre tour. D’ailleurs n’avons-nous pas le droit d’y arriver avant eux et de travailler pour qu’ensuite, lorsqu’ils voudront y entrer, nous leur disions de laisser dehors la boue politique qu’ils traînent à leurs pieds. » Le Pen craignait par ailleurs que le maintien dans l’autonomie ne soit que le prélude à la constitution d’une « 3e CGT » : « Si nous avons une troisième CGT, déclara-t-il au congrès, c’est deux de trop que nous aurons. » La motion qu’il déposa, cosignée de Barthe, Pommier, Alliet et Cotinaux, préconisait « la fusion immédiate » avec la CGT. Elle obtint 29 voix. La motion pour le maintien dans l’autonomie cosignée par Boisson, Vagneron, Simon, Boudoux, Juhel, Pastergue et Malgloire obtint, elle, 30 voix. Il y eut également 3 abstentions. À une voix près, la Fédération du bâtiment restait donc dans l’autonomie. La nouvelle commission exécutive compta des militants des deux tendances, dont Julien Le Pen.

Finalement, le débat trouva son terme lorsqu’au congrès de Lyon des 16 et 17 novembre 1926, la Fédération autonome du bâtiment et l’UFSA cofondèrent la CGT syndicaliste révolutionnaire (CGT-SR). Une partie du SUB de la Seine rejoignit alors la CGT, emmenée par Antoine Pommier et Julien Le Pen qui prit officiellement sa carte le 1er janvier 1927.

Julien Le Pen attribua la création de la CGT-SR à « l’esprit de secte » dans Le Semeur de Normandie du 5 janvier 1927. La même année, avec Antoine Pommier, il s’investit dans le Comité de défense sociale (CDS) et prit une part active à la campagne pour Sacco et Vanzetti. Il devait également lutter, avec le CDS, pour la libération de Francesco Ghezzi, anarchiste italien emprisonné en URSS en 1931.

Au sein de la Fédération confédérée du Bâtiment, Julien Le Pen était désormais le principal représentant d’une petite minorité syndicaliste révolutionnaire.

L’hebdomadaire Le Libertaire fut alors son porte-voix, et il y signa, pendant une dizaine d’années, une « tribune syndicale » où il commentait la vie et l’action de la CGT. A l’occasion, il donna également des articles à La Voix libertaire et, en 1931, à la revue Plus loin, du Dr Pierrot. Pendant la même période, il collabora également au journal antimilitariste Le Réfractaire et fut un des animateurs du journal de sa fédération, Le Travailleur du bâtiment. Ses articles s’inscrivaient dans la continuité de la Charte d’Amiens et de la pensée de Fernand Pelloutier, revendiquant un syndicalisme d’action directe, « se suffisant à lui-même », et devant jouer un rôle d’éducation de la classe ouvrière. Toujours hostile à la rééligibilité des fonctionnaires syndicaux, il veilla à la rotation du poste de secrétaire de son syndicat des monteurs électriciens.

Lors du congrès fédéral du bâtiment de 1927, il dénonça la « collaboration permanente » de la fédération avec le patronat. En 1929, il souligna l’importance de l’antimilitarisme. Plus généralement, il critiquait le réformisme et le syndicalisme de délégation pratiqué par la majorité de la CGT. La platitude du quotidien confédéral, Le Peuple, était un de ses angles d’attaque favoris et, jusqu’au congrès confédéral de 1933 inclus, il vota systématiquement contre le rapport moral.

Julien Le Pen était cependant en froid avec d’autres minoritaires : ceux de La Révolution prolétarienne de Pierre Monatte, auquel il ne pardonnait pas d’avoir aidé les communistes à s’emparer de la CGTU en 1922. Lors du congrès confédéral CGT de 1931, délégué par le bâtiment de Narbonne et par les monteurs électriciens de la Seine, il s’abstint sur la motion dite « des 22 » soutenue par Georges Dumoulin, et vota pour la motion d’unité concoctée par la majorité confédérale et les libertaires du syndicat des correcteurs (voir Louis Lecoin).

Extrêmement méfiant envers les communistes, il combattit l’unité syndicale au congrès confédéral de 1933. En 1935 néanmoins, il acceptait la réunification syndicale comme une nécessité face à la montée du fascisme. Membre de la commission administrative de l’union des syndicats de la Seine, il participa aux négociations de fusion avec les unitaires.

Au sein de la nouvelle CGT, les grèves de juin 1936 et l’afflux des adhésions bouleversèrent l’équilibre en faveur des communistes, et la guerre de tendances reprit. Au congrès du bâtiment tenu à Lyon du 13 au 15 septembre 1936, Julien Le Pen ne put que déplorer « la chasse aux militants confédérés » et la « corrida des organisations ex-unitaires contre les organisations ex-confédérées ». Ayant obtenu la majorité, les communistes évincèrent leur vieil ennemi de ses responsabilités fédérales. Quelque temps plus tard, il rejoignit la tendance anticommuniste de la CGT, groupée autour de la revue Syndicats, et devint secrétaire administratif de l’UD de la Marne.

Après le Pacte germano-soviétique et l’exclusion des communistes des responsabilités syndicales, Julien Le Pen reconstitua le syndicat des monteurs électriciens en janvier 1940.

Sous l’Occupation, Le Pen condamna la Charte du travail et participa à la résistance. Dans son étude « Julien Le Pen ou le paradoxe du syndicalisme libertaire », Sylvain Boulouque émet l’hypothèse qu’il participa au réseau Libération Nord.

À la Libération, après que les communistes l’aient évincé du secrétariat du syndicat des électriciens, il devint, pour peu de temps, délégué à la commission exécutive de la Fédération CGT du Bâtiment où il négocia les nouvelles conventions collectives. Il mourut d’une attaque, le 4 février 1945, dans les locaux fédéraux.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article155217, notice LE PEN Julien [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron, Jean-Luc Pinol, notice révisée par Sylvain Boulouque et Guillaume Davranche, version mise en ligne le 11 mars 2014, dernière modification le 1er avril 2014.

Par Jean Maitron, Jean-Luc Pinol, notice révisée par Sylvain Boulouque et Guillaume Davranche

SOURCES : État civil de Melrand — Arch. Nat. F7/13618, 13650, 13651, 13053 et 13652. — Arch. PPo. 300, rapport de février 1935. — Comptes rendus des congrès cités. — Le Libertaire, 15 février 1945 et 15 mars 1945. —René Bianco, « Un siècle de presse... », op. cit. — Boris Ratel, « L’anarcho-syndicalisme dans le bâtiment en France entre 1919 et 1939 », mémoire de maîtrise d’histoire sociale, université Paris-I, 2000 — Sylvain Boulouque, « Julien Le Pen ou le paradoxe du syndicalisme libertaire », IRL, printemps 2002.

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