HUMBERT Jeanne [Henriette, Jeanne, née Rigaudin] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron, notice complétée par Rolf Dupuy

Née le 24 janvier 1890 à Romans (Drôme), morte le 1er août 1986 à Paris ; militante libertaire et néomalthusienne.

Née dans un milieu petit bourgeois, Jeanne Rigaudin fut ensuite élevée à Tours par l’ouvrier tisseur anarchiste Auguste Delalé*, le compagnon de sa mère, qui l’influença grandement. Quand ce dernier fut licencié suite à ses activités militantes, la famille s’installa à Paris où ils furent aidés par Alfred Fromentin*.

C’est en 1908 que Jeanne fit la connaissance à la Ligue de la régénération humaine du militant libertaire et néo-malthusien Eugène Humbert* qu’elle épousa en 1924 et dont elle eut une fille en septembre 1915. Dans une entrevue avec F. Ronsin, elle évoquait ainsi cette rencontre : « J’avais souvent vu et entendu Humbert dans les nombreuses réunions où j’allais avec mes parents, mais je n’avais jamais eu l’occasion de lui parler… ma rencontre avec Humbert eut lieu presque par hasard… Humbert, qui venait de se séparer de Robin, [m’emprunta une machine à écrire achetée par Fromentin], puis me demanda d’effectuer pour lui quelques travaux de secrétariat. J’avais 18 ans et j’étais loin de soupçonner la vie qui s’ouvrait devant moi » (Le Monde, 22 juin 1980). Elle bénéficia de leçons de sténographie données par Miguel Almereyda*, devint dès sa naissance en 1905 la marraine laïque de son fils, le futur cinéaste Jean Vigo* auquel elle restera très attachée jusqu’à son décès prématuré.

Pendant la Première Guerre mondiale elle rejoignit Eugène qui s’était réfugié en Espagne et y resta jusqu’à l’armistice.

Pionnière de la lutte pour la contraception et collaboratrice directe de Génération Consciente puis de la Grande Réforme (Paris, mai 1931- août 1939) , les journaux fondés par son compagnon, elle eut, comme lui, à souffrir de la répression liée à la loi de 1920 réprimant les procédés contraceptifs et la propagande antinataliste. Le 27 octobre 1921, elle fut condamnée avec Eugène à deux ans de prison et 3000 Francs d’amende et internée à Saint-Lazare et à Fresnes. A peine libérée, elle fut condamnée à une nouvelle peine de deux ans pour « complicité d’avortement ».

De 1932 à la déclaration de la guerre, elle fut membre de la Ligue Internationale des Combattants de la Paix (LICP) fondée par Victor Méric* et fit de nombreuses réunions pour ce mouvement. Elle collaborait également à cette époque à la revue Controverse (Paris, 11 numéros et un supplément de janvier 1932 à novembre 1934), qui reproduisait essentiellement les conférences données par Louis Louvet* et Simonne Larcher* dans le cadre des « Causeries populaires », ainsi qu’au bulletin Lucifer (Bordeaux, 1929-1931 puis 1934-1935) édité par Aristide Lapeyre*. Elle fut aussi l’auteur de plusieurs articles de l’Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure*. Jeanne Humbert parcourut toutes les provinces de France pour y donner plus d’une centaine de conférences en faveur du contrôle des naissances et du pacifisme. Lors d’une conférence de la LICP à Vire en Normandie, elle déclara : « Et d’abord les femmes ne doivent plus faire d’enfants tant que les patries auront le droit de les assassiner » (citation extraite du livre La patrie humaine de V. Margueritte), ce qui lui valut d’être poursuivie et à nouveau condamnée le 18 juillet 1934 à trois mois de prison et 100 Francs d’amende, sous la pression du journal clérical et réactionnaire La Croix du bocage. Toutefois, elle ne fut pas emprisonnée suite à la protestation de nombreux intellectuels.

Pendant la guerre elle se réfugia chez sa fille Claude à Lisieux, où Eugène fut arrêté et emprisonné avant de mourir sous un bombardement à Amiens le 25 juin 1944.

Après la guerre, Jeanne Humbert reprit la publication de La Grande Réforme (Lisieux, 32 numéros de mars 1946 à mars 1949), dont le gérant était Henri Brisemur, mais dont elle dut abandonner la publication faute de fonds et après « avoir vendu mes quelques bijoux que je tenais de ma mère, mes meubles, enfin tout » (cf. Le Monde) Dans les années 1950-1960 elle fut membre de La Ruche culturelle et libertaire, qui regroupait autour de May Picqueray* artistes, conférenciers et chansonniers libertaires. En décembre 1968, elle fut élue au bureau de ce regroupement. Elle aida en 1974 May Picqueray à fonder Le Réfractaire dont elle ne put assurer la direction, étant privée de ses droits civiques suite à ses condamnations.

En 1980, dans le journal Le Monde, elle déclarait : « Je lis toujours deux ou trois livres par semaine et, outre Le Réfractaire, j’envoie régulièrement des articles aux revues anarchistes La Rue, Le Monde Libertaire… Ce n’est pas maintenant que je vais changer, j’emmerderai le monde jusqu’au bout. » En 1981 le réalisateur Bernard Baissat* réalisa un film documentaire de 57 minutes, Ecoutez Jeanne Humbert, où elle raconte sa vie.

Jeanne Humbert est décédée à Paris le 1er août 1986.

Outre sa collaboration aux journaux strictement néo-malthusiens et titres cités ci-dessus, Jeanne Humbert a également collaboré après guerre à un très grand nombre de titres de la presse libertaire et pacifiste dont : Cahiers du socialisme libertaire (Paris, 1955-1963) de Gaston Leval*, Ce Qu’il Faut Dire (Paris, 1944-1948) de Simonne Larcher et Louis Louvet, Contre Courant (Paris, 1950-1968) de L. Louvet, Défense de l’Homme (Paris/Golfe Juan, 1948-1976) de Louis Lecoin* et Louis Dorlet*, L’Homme et la vie (Paris, 1946) de Manuel Devaldés*, Liberté (Paris, 1958-1971) de L. Lecoin, Le Monde Libertaire (Paris, 1954- ) organe de la Fédération anarchiste où elle fut en particulier l’auteur d’un article sur le centenaire de Nelly Roussel* (n°251, 12 janvier 1978) et de la nécrologie de May Picqueray (n°505, 17 novembre 1983), Les Nouvelles Pacifistes (Paris, 1949-1950), organe de la Confédération Générale Pacifiste, Pensée et Action (Bruxelles, 1945-1962) de Hem Day*.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article155210, notice HUMBERT Jeanne [Henriette, Jeanne, née Rigaudin] [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron, notice complétée par Rolf Dupuy, version mise en ligne le 15 avril 2014, dernière modification le 15 avril 2014.

Par Jean Maitron, notice complétée par Rolf Dupuy

ŒUVRE : En pleine vie (1931, 243 p.) — Le pourrissoir (1932, 185 p.) — Sous la Cagoule (1933, 212 p.) — Contre la guerre qui vient (Ed. de la LICP, 1933, 24 p.) — Eugène Humbert : la vie et l’œuvre d’un néo-malthusien (1947, 335 p.) — Sébastien Faure : l’homme, l’apôtre, une époque (Ed. du Libertaire, 1949, 263 p.) — Gabriel Giroud : Georges Hardy, disciple et continuateur de Paul Robin pionnier du néo-malthusianisme en France, fondateur de Régénération (Ed. de La Grande Réforme, 1948, 23 p.) — « Jean Vigo, cinéaste d’avant-garde », Contre-Courant 56, 1957 — Une Grande figure : Paul Robin, 1837-1912, La Ruche ouvrière, 1967 — Les problèmes du couple (1970) — Deux grandes figures du mouvement pacifiste et néo-malthusien : Eugène Humbert et Sébastien Faure (n° spécial de La Voie de la Paix, 1970, 30 p.).

SOURCES : Correspondance et témoignage de J. Humbert — Le Monde, 22 juin 1980 & 6 août 1986 — René Bianco, "Un siècle de presse anarchiste d’expression française 1880-1983", Aix-Marseille I, 1987 — Comptes rendus de la Ruche culturelle et libertaire — R. H. Guerrand & F. Ronsin, Le sexe apprivoisé : Jeanne Humbert et la lutte pour le contrôle des naissances, Ed. la Découverte, 1990 — note d’Anne Steiner — Les archives d’Eugène et Jeanne Humbert ont été versées à l’Institut international d’histoire sociale (Amsterdam). Une partie d’entre elles a été reproduite et est conservée à la bibliothèque Marguerite Durand (Paris).

ICONOGRAPHIE : Le Réfractaire, n°55, avril 1980.

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