Né le 10 juin 1819 à Ornans (Doubs), mort le 31 décembre 1877 à la Tour-de-Peilz (Suisse). Artiste peintre, fondateur du réalisme en peinture, ami de Proudhon et communard, proche de la Fédération jurassienne.

Courbet était le petit-fils, du côté maternel, d’un révolutionnaire de 1793, le grand-père Oudot, qui ne manqua pas de raconter « sa » révolution à Gustave. Ce dernier était l’aîné et unique garçon de cinq enfants ; ses sœurs lui servirent souvent de modèles.
Lors de sa scolarité en internat à Besançon, il fit une rencontre importante, celle de Max Buchon, admirateur de Victor Hugo et fouriériste convaincu. C’est Buchon qui transmit à Courbet les premières idées d’un socialisme utopiste et révolutionnaire.
En 1839, il étudia le droit à Paris mais abandonna très vite pour se consacrer uniquement à la peinture. Années de travail intense de 1844 à 1851 durant lesquelles l’artiste cherchait son style. C’est aussi la période où il fréquentait régulièrement la brasserie Andler où se retrouvent les personnalités et intellectuels les plus farouchement opposés à la monarchie. C’est sans doute là que Courbet vit pour la première fois Pierre-Joseph Proudhon*, mais on y croisait aussi Baudelaire, Daumier et Vallès.
Lors des journées révolutionnaires de Février et Juin 1848, Courbet se contenta d’observer les évènements avec un certain scepticisme qu’il exprima dans une lettre à ses parents datée du 26 juin 1848 : « Je ne me bats pas pour deux raisons : d’abord parce que je n’ai foi dans la guerre au fusil et au canon et que ce n’est pas dans mes principes. Voilà dix ans que je fais la guerre de l’intelligence, je ne serais pas conséquent avec moi-même si j’agissais autrement. ». Convaincre par les idées et non par les armes : affirmation précoce du pacifisme de Courbet qui ne se démentit jamais.
En 1851, le peintre ornanais présenta au salon officiel trois tableaux majeurs : Un enterrement à Ornans, Les Casseurs de pierres, et Les Paysans de Flagey revenant de la Foire. Pour ces trois chefs-d’œuvre, Courbet utilisait des grands formats réservés traditionnellement à la « grande » peinture d’histoire, et, à la place des héros antiques et des grands de ce monde, il choisit de mettre en scène des gens « ordinaires », qui viennent dire un dernier adieu à l’un des leurs (Un enterrement à Ornans) ou évoquait les conditions inhumaines faites aux Casseurs de pierres, tableau qui constitue une allusion directe aux travaux d’intérêt général institués par la République de 1848 que Proudhon a aussi dénoncés. Face aux parisiens, Courbet imposait aussi la province (Ornans, les paysans de Flagey), la province et ses habitants avec leurs vêtements démodés.
Montrer celles et ceux qu’on ne montre jamais, ces classes laborieuses qui font trembler les bourgeois, c’était, pour Courbet, ainsi qu’il le revendiquait, « mettre l’art au service de l’homme ». Il n’est pas étonnant que ce peintre-là ait intéressé Proudhon qui entendait parvenir à « la libération de l’homme par l’homme ».
Dans son tableau L’Atelier, réalisé en 1851, Courbet rendit hommage à ceux qui ont soutenu sa peinture : Buchon, Proudhon, Baudelaire et Champfleury y figurent en bonne place.
Courbet partageait avec Proudhon un anticléricalisme viscéral qui s’exprima notamment en 1863 par un tableau intitulé Le retour de la conférence (aujourd’hui détruit) où l’on voit deux curés visiblement ivres, en train de chevaucher un âne. Le tableau fut évidemment censuré et Proudhon prit sa défense dans son ouvrage sur la fonction de l’art dans la société, Du principe de l’art et de sa destination sociale. Courbet insista tout au long de la rédaction pour y inclure ce qu’il nomme ses « litanies », sortes d’aphorismes parmi lesquels on peut lire : « Le mot Dieu doit être proscrit du langage et on doit s’éloigner des idées qui s’y rattachent (…) » ou encore « Bannir toutes espèces de religions sous toutes espèces de formes ».
Malgré tout, Courbet devint un peintre reconnu, reçu dans certains salons huppés de Paris et de la province. Artistiquement, c’était le temps des grands paysages, des scènes de chasse et des tableaux sensuels comme Le Sommeil, l’Origine du monde ou La femme au perroquet, Jo, la belle Irlandaise. Autant d’hymnes à la nature et à l’amour libre sous toutes ses formes.
Le 22 juin 1870, on le nomma, à son insu et en son absence, Chevalier de la Légion d’Honneur. Sa réaction fut sans appel : dès le lendemain, il écrivitt au ministre des Beaux-Arts une lettre de refus exemplaire :
« … Mon sentiment d’artiste ne s’oppose pas moins à ce que j’accepte une récompense qui m’est octroyée par la main de l’Etat. L’Etat est incompétent en matière d’art. Quand il entreprend de récompenser, il usurpe le goût du public. Son intervention est toute moralisante, funeste à l’artiste qu’elle abuse sur sa propre valeur, funeste à l’art qu’elle enferme dans des convenances officielles et qu’elle condamne à la plus stérile médiocrité. La sagesse pour lui serait de s’abstenir. Le jour où il nous aura laissé libres, il aura rempli vis-à-vis de nous tous ses devoirs.
Souffrez donc, Monsieur, que je décline l’honneur que vous avez cru me faire. Laissez-moi terminer mon existence libre ; quand je serai mort, il faudra qu’on dise de moi : « Celui-là n’a jamais appartenu à aucune école, à aucune église, à aucune institution, à aucune académie, surtout à aucun régime si ce n’est le régime de la liberté. »
Notons qu’Honoré Daumier, distingué en même temps que Courbet, refusa cet « honneur » avec la même conviction.
Après le 4 septembre, Courbet devint président de la Commission artistique préposée à la conservation des musées nationaux et objets d’art. À ce titre, il s’adressa, le 14, aux membres du gouvernement de la Défense nationale pour demander la démolition de la colonne Vendôme. Et le 29 octobre, à l’Athénée, on lut des lettres de Courbet à l’armée allemande et aux artistes allemands — parues ensuite en brochure — dans lesquelles il suggérait l’édification d’une colonne d’un nouveau genre, la colonne des peuples : « Laissez-nous, écrivait-il, vos canons Krupp, nous les fondrons avec les nôtres ensemble ; le dernier canon, gueule en l’air, coiffé du bonnet phrygien, planté sur un piédestal acculé sur trois boulets et ce monument colossal, que nous érigerons ensemble sur la place Vendôme, sera notre colonne, à vous et à nous, la colonne des peuples, la colonne de l’Allemagne et de la France à jamais fédérées. »
Un mois après la proclamation de la Commune de Paris, Courbet fut élu conseiller municipal du 6e arrondissement et délégué aux Beaux-Arts. Au sein de la Commune, il s’opposa avec Vallès à la création d’un comité de salut public et dénonça les violences. Il fut élu président de la Fédération des artistes le 17 avril 1871. Il fit alors blinder toutes les fenêtres du Louvre pour en protéger les œuvres d’art, mais aussi l’Arc de Triomphe et la Fontaine des Innocents. Il prit des mesures semblables à la manufacture des Gobelins, à celle de Sèvres et fit même protéger la collection de Thiers.
Le 16 mai 1871, la colonne Vendôme fut démolie sur une décision de la Commune qui remontait au 12 avril, avant l’élection de Courbet. Le 27 avril, Courbet demanda que le décret soit exécuté, en spécifiant : « On pourrait peut-être laisser subsister le soubassement de ce monument dont les bas-reliefs ont trait à l’histoire de la République ; on remplacerait la colonne par un génie représentant la révolution du 18 mars. » Durant la semaine sanglante, Courbet se cacha, puis il fut arrêté le 7 juin 1871 et conduit à la Conciergerie avant d’être incarcéré à Versailles. Il comparut devant le conseil de guerre et fut condamné lors d’un premier procès pour « complicité de destruction de monument historique » à 6 mois de prison et 500 F d’amende. Ses ateliers avaient été pillés à Paris et à Ornans. Il fut transféré à la prison de Sainte Pélagie dans le 5e arrondissement de Paris.
Hospitalisé au début de l’année 1872 à la clinique du Dr Duval à Neuilly pour y être opéré d’hémorroïdes qui le faisaient souffrir depuis son adolescence, c’est là qu’il peignit de mémoire son Autoportrait à Sainte Pélagie où il se représentait dans sa cellule avec le foulard rouge des Communards.
Il retrouva Ornans le 2 mars 1872. Le 24 mai 1873, le sinistre Mac Mahon fut élu président de la République. L’Assemblée nationale décida de rétablir la colonne Vendôme et que les frais en soient imputés à Courbet. On commença à saisir ses tableaux pour ce financement. Un nouveau procès s’ouvrit, revanchard, à la demande de Mac Mahon. Menacé de contrainte par corps, Courbet s’exila en Suisse, dans le Jura, à Genève, en Valais avant de s’établir à la Tour-de-Peilz, près de Vevey. Il fut condamné par contumace, le 26 juin 1874, à payer 323’091 francs pour reconstruire la colonne Vendôme, somme qui dépassait largement le budget du ministère de la culture ! Il fit appel depuis la Suisse avec l’aide d’amis fidèles, mais la cour d’appel confirma le jugement le 7 août 1875.
En Suisse, Gustave Courbet peignit de nombreux paysages et sculpta en 1875 un buste de la Liberté, que l’on voit encore sur des places publiques. Il se fit peu remarquer, politiquement parlant, et tout au plus peut-on noter sa présence le dimanche 1er août 1875 parmi les délégués de la Fédération jurassienne qui tenaient une assemblée dans la ville de Vevey. Ce « colosse bon enfant… nous chanta tout le soir, sans qu’on l’en priât, de sa rude voix de paysan, de rustiques et monotones mélodies franc-comtoises » (Gulllaume, L’Internationale, t. III, p. 295). Les anarchistes jurassiens le considéraient toutefois comme un des leurs : L’Avant-Garde écrivit peu après sa mort, le 12 janvier 1878 : « Ce qu’il faut que l’on sache surtout, c’est que Courbet a été un révolutionnaire : un révolutionnaire dans la république bourgeoise, puisqu’il fut membre de la Commune, mais un révolutionnaire, principalement et surtout, dans la république des arts. C’est lui, Courbet, qui a continué le long combat contre le légitimisme de l’Ecole et de l’Institut ; c’est lui, Courbet, qui a commencé la terrible lutte contre le romantisme bourgeois ; c’est lui, Courbet, qui a été le révolté contre la tradition, l’officiel, la bureaucratie, le gouvernement de la peinture. »
En octobre 1877, Courbet fut hospitalisé pour hydropisie. Le 26 novembre 1877, 42 de ses œuvres furent saisies et mises en vente à l’hôtel Drouot à Paris pour payer l’amende décidée par les tribunaux. Courbet en fut très affecté mais continua cependant à peindre et prépara l’exposition universelle de 1878 où son inscription avait été acceptée. En décembre 1877, son état de santé s’aggrava. Atteint d’une nouvelle crise d’hydropisie, Gustave Courbet mourut, assisté de son père le 31 décembre 1877. Il fut inhumé à la Tour-de-Peilz le 3 janvier 1878, en présence de quelque 400 personnes ; son compagnon de la commune Arthur Arnould* fit un discours aux funérailles. Sa dépouille fut transférée à Ornans en juin 1919.
L’accession du franc-comtois Jules Grévy à la présidence de la République en janvier 1879 permit l’abandon des poursuites du procès de la colonne Vendôme et réhabilita Gustave Courbet à la place d’artiste précurseur qui est désormais la sienne.

SOURCES : DBMOF — Correspondance de Courbet, établie par Petra ten-Doesschate Chu, Paris, Flammarion, 1996 — Pierre Chessex, « Un exilé politique de la Commune », in Swiss made : la Suisse en dialogue avec le monde, 1998, p. 105-118. — Michel Ragon, Gustave Courbet, peintre de la liberté, Paris, Fayard, 2004 — Charles Thomann, Le Mouvement anarchiste dans les Montagnes neuchâteloises et le Jura bernois, La Chaux-de-Fonds 1947.

Yolaine Guignat, Marianne Enckell

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