SERGE Victor [KIBALTCHICHE Victor Lvovitch, Napoléon, dit] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Michel Dreyfus, Nicole Racine, notice revue par Anne Steiner

Né le 30 décembre 1890 à Ixelles (Bruxelles, Belgique), mort le 17 novembre 1947 à Mexico (Mexique) ; journaliste, traducteur, essayiste, poète, romancier ; anarchiste individualiste rallié à la révolution bolchevique, en 1919, puis opposant au régime.

Victor Kibaltchiche (1913)
Victor Kibaltchiche (1913)
DR

Victor Kilbatchich, fils d’intellectuels russes exilés, naquit à Ixelles dans la banlieue de Bruxelles, où il passa la plus grande partie de son enfance, au sein d’un foyer désuni et pauvre. Ses parents, qui avaient une piètre opinion des écoles laïques comme des écoles confessionnelles, se chargèrent eux-mêmes de sa formation intellectuelle. A quinze ans, Victor entra en apprentissage chez un photographe et quitta le domicile familial pour vivre seul.

C’est à cette époque qu’il se lia d’amitié avec Raymond Callemin* et Jean De Boë*, mêlés plus tard aux agissements de la bande à Bonnot*, formant avec eux et un troisième garçon nommé Luce Courbe « une bande d’adolescents plus unis que des frères ». Ensemble, ils commencèrent à militer dans la section d’Ixelles des Jeunes gardes, organisation de jeunesse du POB, Parti ouvrier belge, mais par dégoût du réformisme, ils s’en éloignèrent rapidement pour se tourner vers le mouvement anarchiste. Les quatre amis fréquentèrent le milieu libre L’ Expérience, fondé peu auparavant par Emile Chapelier*, un ancien mineur borain, à Stoeckel, près de Bruxelles. Un journal d’esprit individualiste, Le Communiste, devenu plus tard Le Révolté, y était publié par les compagnons. Victor y collabora sous le nom de plume de Le Rétif qu’il conserva pendant toute sa période individualiste.

La colonie, qui avait quitté Stoeckel pour Boisfort, se désagrégea sous le poids des tensions internes, des pressions extérieures et des difficultés économiques en avril 1908. Dans les mois qui suivirent, Victor continua à militer au sein du Groupe révolutionnaire de Bruxelles (GRB), anarchiste, avec ses amis de jeunesse. En 1909, après avoir témoigné à Gand au procès d’un ancien colon russe de Boisfort accusé d’avoir monté un laboratoire secret à Bruxelles et d’avoir abattu deux agents, Victor Serge quitta la Belgique pour la France.

Il s’installa dans un premier temps à Armentières, dans le département du Nord, travaillant chez un photographe. Peu de temps après, il partit pour Paris où il vécut essentiellement de leçons particulières et de traductions. Il participait aux Causeries populaires et à de nombreux débats et conférences de la scène anarchiste parisienne. Il devint également un collaborateur régulier de l’hebdomadaire individualiste l’anarchie. Avec quelques amis, il fonda le groupe La Libre recherche, qui voulait se situer au-dessus des querelles de chapelle qui déchiraient le mouvement et qui se réunissait au quartier latin.
En juillet 1911, il accepta de prendre avec Rirette Maîtrejean*, devenue sa compagne, la direction de l’anarchie, prenant la suite de Lorulot* qui avait transféré depuis l’année précédente le siège du journal, dans un pavillon à Romainville.

Bien vite des conflits éclatèrent au sein de cette petite communauté de vie et de travail. Les « théories scientistes » professées par les collaborateurs de l’ancienne équipe, parmi lesquels Raymond Callemin, Octave Garnier* et Edouard Carouy*, n’étaient pas partagées par Victor et Rirette et la question de l’illégalisme les divisait, Victor réprouvant, non pas le vol pratiqué de façon occasionnelle, mais l’illégalisme devenu fin en soi en place et lieu de la lutte politique. En octobre 1911, ils firent sécession et Rirette rapatria le siège du journal à Paris, rue Fessart, dans le XIXe arrondissement.

Deux mois plus tard, le 21 décembre, un garçon de recettes de la Société générale était attaqué rue Ordener, premier fait d’armes de la « bande à Bonnot » dans laquelle se retrouvaient impliqués plusieurs des anciens compagnons de Romainville. Alors qu’il s’était trouvé plus d’une fois en contradiction avec les partisans de l’illégalisme, Victor prit la défense de ses anciens compagnons dans les colonnes de l’anarchie. Le 31 janvier 1912 il fut arrêté et inculpé de recel d’armes volées puis d’association de malfaiteurs. Il comparut devant la Cour d’Assises de la Seine en février 1913 et fut condamné à cinq ans de réclusion et à cinq ans d’interdiction de séjour. Tous ses amis de jeunesse furent durement frappés : guillotiné comme Callemin, mort sous les balles comme Valet*, ou condamné au bagne comme De Boë. Lui-même, incarcéré à la prison de Melun, connut des conditions de détention d’une dureté extrême qu’il a décrit avec beaucoup de justesse et de sensibilité dans un roman publié en 1930 à Paris, Les Hommes dans la prison. C’est en prison qu’il épousa, le 3 août 1915, Rirette Maîtrejean, qui avait comparu à ses côtés mais avait été acquittée.

Libéré le 31 janvier 1917, mais faisant l’objet d’un arrêté d’expulsion, il partit le 13 février pour Barcelone, ville devenue le refuge de nombreux déserteurs allemands, français et russes, anarchistes pour la plupart. Eprouvé par sa détention, il vécut pendant ces mois d’exil une grave crise intérieure, taraudé par le remords confus d’échapper à la guerre. Il continua à donner des textes aux journaux individualistes Les Réfractaires, Pendant la mêlée et Par-delà la mêlée, mais l’indifférence de ses camarades pour la révolution russe de février 1917, et pour la question sociale en général, ne lui semblait pas acceptable. Travailleur dans une imprimerie, il se lia aux syndicalistes catalans et notamment à Salvador Segui. Sous le nom de Victor Serge qu’il allait conserver, il collabora à Tierra y Libertad ainsi qu’à Solidaridad obrera.

En août 1917, il regagna Paris pour tenter de se mettre à la disposition de l’état-major russe, mais sa démarche échoua. Le 2 octobre 1917, il fut arrêté par la police et fit l’objet d’une demande d’internement administratif, en tant qu’étranger indésirable, coupable d’infraction à arrêté d’expulsion. Il fut détenu à Fleury-en-Bière (Seine-et-Marne) puis à Précigné (Sarthe). Les conditions de vie dans ces camps étaient effroyables : la faim, le froid et les maladies décimaient les détenus. Victor se lia au Groupe révolutionnaire russe juif qui comptait de nombreux anarchistes et continua à collaborer à La Mêlée de Pierre Chardon*.

Le 26 janvier 1919, à la faveur d’un échange de prisonniers franco-russe, il put enfin s’embarquer à Dunkerque à destination de la Russie. Pendant la traversée, il fit la connaissance d’Alexandre Roussakov*, un tailleur russe, anarchiste, et de sa fille Liouba qu’il épousa très peu de temps après. Arrivé à Petrograd, il choisit de se mettre au service de la révolution et adhéra au Parti communiste russe en mai 1919. Dans une lettre écrite de Petrograd le 6 octobre 1920 et publiée dansLle Libertaire du 7 novembre, il expliquait que « le temps n’est plus où l’on pouvait se croire un anarchiste parce qu’on était végétarien », et qu’il fallait aujourd’hui « en acceptant toutes les nécessités de la lutte – organisation, usage de la violence, dictature révolutionnaire – demeurer au sein du vaste mouvement communiste ». Chargé de travailler au ralliement des anarchistes français à la IIIe Internationale, il fit éditer par la Bibliothèque du travail, en 1921 la brochure Les Anarchistes et l’expérience de la révolution russe. En 1921, il participa à la fondation d’une colonie rurale, près du lac Ladoga, avec entre autres son beau-père Roussakov et le Français Marcel Body*. Confrontés à la faim, à la fatigue, et à l’hostilité farouche des paysans de la région, les colons mirent fin à l’expérience au bout de trois mois. Nommé chef du département de la propagande en Europe centrale, Victor Serge séjourna en Allemagne et en Autriche de 1923 à 1925.

Au début de l’année 1928, il fut exclu du parti bolchevik, puis emprisonné quelques semaines. Dès lors, les persécutions contre lui et sa belle-famille ne cessèrent plus. En 1933, il fut envoyé en relégation dans l’Oural avec son fils Vlady. Grâce à une mobilisation internationale, et particulièrement française, il fut libéré en 1936 et autorisé à quitter l’URSS. Il s’installa d’abord avec sa famille à Bruxelles et collabora à un certain nombre de revues belges et françaises. Sa libération fut chaleureusement accueillie par Trotsky qui espérait lui voir jouer un rôle important dans la structuration de la IVe Internationale, mais les deux hommes étaient en désaccord sur de nombreux points, à commencer par l’appréciation de la situation espagnole, Victor Serge prônant une alliance du POUM avec les anarchistes. Bientôt, la rupture fut consommée et rendue publique. En 1937, Victor Serge reçut enfin l’autorisation de s’installer en France où il put travailler comme correcteur et traducteur.

Fuyant l’avancée des troupes allemandes, il quitta Paris et se réfugia au Mexique avec ses enfants et sa nouvelle compagne, Laurette Séjourné. Sa femme, malade depuis de longues années, et internée en psychiatrie, resta en France. Dans sa dernière interview accordée à Mexico le 16 octobre 1947 à V. Pagès (Victor Alba) pour Combat, Victor Serge affirmait sa fidélité à un socialisme à visage humain d’esprit libertaire. Il mourut d’une crise cardiaque le 17 novembre 1947 alors qu’il se rendait chez son fils Vlady pour lui remettre son dernier poème.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article155084, notice SERGE Victor [KIBALTCHICHE Victor Lvovitch, Napoléon, dit] [Dictionnaire des anarchistes] par Michel Dreyfus, Nicole Racine, notice revue par Anne Steiner, version mise en ligne le 3 avril 2014, dernière modification le 21 août 2018.

Par Michel Dreyfus, Nicole Racine, notice revue par Anne Steiner

Victor Kibaltchiche (1913)
Victor Kibaltchiche (1913)
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ŒUVRE : L’œuvre de V. Serge se compose de nombreux romans, essais, pamphlets, poèmes, collaboration à de nombreux journaux, sans oublier un grand nombre de traductions. On se reportera pour en avoir une vision d’ensemble à la Bibliographie choisie établie par J. Rière in Mémoires d’un révolutionnaire 1901-1941, Paris, Éd. du Seuil, 1978, pp. 415-425 ainsi qu’à la Bibliographie choisie de Victor Lvovitch Kibaltchitch, dit Victor Serge, plus complète, également établie par J. Rière in Victor Serge. Vie et œuvre d’un révolutionnaire. Actes du Colloque organisé par l’Institut de sociologie de l’Université libre de Bruxelles (21-23 mars 1991).

SOURCES : Arch. PPo, dossier Victor Serge — Arch. CEDIAS — Arch. Henry Poulaille — Bibliothèque nationale : fonds Romain Rolland, Richard-Bloch, Marcel Martinet — Institut français d’histoire sociale — Arch. Association Victor Serge = DBMOF — Victor Serge (Victor Lvovitch Kibaltchiche). Notice autobiographique, pp. 104-108, in Pierre Pascal, Mon journal de Russie, tome II, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977 — Mémoires d’un révolutionnaire ... op. cit. —Carnets, préface de R. Debray, Actes-Sud, 1985. — Cahiers Henry Poulaille, n° 4-5, Hommage à Victor Serge pour le centenaire de sa naissance , mars 1991.

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