Né à Anzio (États pontificaux) le 18 octobre 1844 ; mort à Paris le 30 avril 1918. Aventurier garibaldien, anarchiste puis socialiste.

Amilcare Cipriani (vers 1900)
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Vétéran des campagnes garibaldiennes, internationaliste emprisonné par la monarchie italienne, héros populaire dans la péninsule, rallié au socialisme libertaire dans les années 1880, sa légende assurait à Amilcare Cipriani le respect et l’amitié de toutes les tendances du mouvement ouvrier. Mais, plus aventurier que doctrinaire, il ne joua pas de rôle-clef dans le mouvement anarchiste international, et rejoignit définitivement le socialisme vers 1900.
Grandi à Rimini où son père était fonctionnaire des douanes, Amilcare Cipriani se forma dans le milieu révolutionnaire romagnol, fortement marqué par les conspirations et l’hostilité envers le gouvernement pontifical. À 15 ans, galvanisé par l’idée de l’unification italienne, il s’engagea dans l’armée piémontaise, participa à la bataille de San Martino (1859) et fut promu caporal. Peu de temps après il déserta pour suivre Garibaldi dans l’expédition des Mille en Sicile, et fut promu capitaine. Après un retour à l’armée régulière, il se joignit de nouveau à Garibaldi dans l’expédition sur Rome arrêtée à Aspromonte (1862). Pour éviter d’être capturé, il se réfugia en Grèce. Tout le reste de sa vie devait être marqué par cette expérience initiale de l’épopée garibaldienne : une forte sensibilité à la question nationale, à la dimension militaire de la révolution et un républicanisme dont il ne se départira jamais totalement.
En 1864, il était à Londres pour le meeting fondateur de la Première Internationale, puis s’installa en Égypte pour trois ans. À Londres, il épousa la Française Adolphine Rouet, dont il eut une fille. Adolphine mourut peu après et il perdit tout contact avec sa fille, qu’il ne retrouva, par hasard, qu’en 1908.
En 1866, il était de nouveau au côté de Garibaldi en Italie pour la Troisième Guerre d’indépendance, puis il s’embarqua pour la Crète révolté contre l’Empire ottoman. Il s’y lia avec le révolutionnaire français Gustave Flourens.
Installé en France en 1870, il se joignit au mouvement républicain. Pendant la guerre franco-prussienne, il fit évader Flourens de la prison de Mazas et se prit part aux combats contre les Prussiens. Il joua un rôle de premier plan au cours de la première période de la Commune, tant militaire que politique. Le 2 avril, après un échange de feu avec les Versaillais au cours duquel Flourens fut tué, Cipriani fut arrêté, conduit à Versailles et condamné à mort. Il échappa à l’exécution grâce à un contre-ordre de Thiers qui craignait des représailles contre les otages de la Commune. Emprisonné d’abord à Belle-Isle, puis à Cherbourg, il fut à nouveau condamné après la chute de la Commune, mais finalement déporté en Nouvelle-Calédonie en mai 1872.
À Nouméa, où il resta pendant huit ans, il sympathisa avec Henri Rochefort et Louise Michel. Amnistié en 1880, il rentra en Europe où il milita au sein de la fédération italienne de l’ex-Première Internationale, passée à l’anarchisme. Il se lia à l’époque avec Benoît Malon*, malgré son évolution légalitaire. Ils devaient correspondre pendant longtemps.
Fin 1880, il fomenta, avec l’anarchiste Carlo Cafiero, un soulèvement antimonarchiste dans la péninsule (manifeste « Agli oppressi d’Italia »). Arrêté en janvier 1881, il fut condamné en février 1882 à 25 ans de réclusion et envoyé au pénitencier de Longone. Débuta alors une vaste campagne pour sa libération, qui réunit républicains, radicaux, anarchistes et socialistes. De France parvinrent les protestations de Rochefort, Louise Michel et Édouard Vaillant.
Amilcare Cipriani ne fut libéré qu’en 1888 et s’installa en France.
En 1889, il fut délégué aux deux congrès socialistes internationaux de Paris — le guesdiste et le possibiliste — par des dizaines de groupes socialistes et anarchistes italiens. Il collaborait alors au journal anarchiste L’Attaque, animé par Ernest Gegout* et Charles Malato.
En 1890, il prit part au mouvement d’opinion contre les dangers de guerre franco-italienne, et adhéra à l’Union des peuples latins, qui se transforma bientôt en Fédération universelle des peuples. Ce fut le début d’une longue campagne de dénigrement contre lui menée par le groupe anarchiste italien Gli Intransigenti, basé à Paris et Londres, et qui devait être poursuivie jusqu’en 1896 par le groupe de L’Anonymat.
Durant cette période, Cipriani était intégré au mouvement anarchiste, même si son désir d’unité de toutes les forces antimonarchistes et son vieux fond garibaldien étaient désapprouvés par Malatesta, entre autres. Faisant son portrait dans De la Commune à l’anarchie en 1894, Charles Malato devait résumer assez clairement le rapport de Cipriani à l’anarchisme : « L’amitié me ferait commettre un mensonge si je disais que Cipriani a épousé la doctrine anarchiste. Qu’il le veuille ou non, il est de tempérament dictatorial : mais son feu révolutionnaire n’est pas éteint et, si certains actes individuels le déconcertent, les premiers qui marcheront au combat général, anarchistes ou socialistes, le verront de leur côté. » (page 286).
En janvier 1891, il participa avec Malatesta au congrès anarchiste de Capolago. Le congrès fonda le Parti socialiste anarchiste révolutionnaire, qui prétendait associer anarchistes et socialistes antiparlementaires, relativisait l’insurrectionnalisme traditionnel et se prononçait pour l’action ouvrière de masse. Cipriani participa ensuite à la campagne pour le 1er Mai, qui devait se conclure par une forte répression et le démantèlement du parti. Le 1er mai 1891, c’est lui qui donna le signal du soulèvement à la foule, place Santa Croce in Gerusalemme, à Rome. L’émeute qui s’ensuivit échoua, avec des morts, des blessés et des centaines d’arrestations. Cipriani fut condamné à trois ans de réclusion qu’il accomplit à Perugia.
Libéré avant la fin de sa peine, il participa, en août 1893, au congrès socialiste international de Zurich. Il se solidarisa avec les anarchistes et socialistes antiparlementaires lorsqu’ils furent expulsés.
En 1893, durant les persécutions anti-anarchistes à Paris, il se réfugia quelque temps à Londres et à Bruxelles. À son retour en France, il collabora au Plébéien, « journal anarchiste communiste » d’Étienne Montulet qui parut de janvier 1895 à décembre 1896.
La dissociation progressive de Cipriani d’avec l’anarchisme coïncida avec sa dernière entreprise militaire : l’engagement, en 1897, au côté de la monarchie grecque en guerre contre l’Empire ottoman pour le contrôle de la Crète. Cette aventure lui fut vivement reprochée au sein du mouvement anarchiste.
À son retour, il s’établit à Paris où il trouva un travail de rédacteur d’abord à La Petite République, puis à L’Humanité. Il adhéra alors au mouvement socialiste français, auquel il participa activement durant les vingt dernières années de sa vie, sur des positions généralement à gauche.
Il continua également, dans certaines occasions, de s’associer aux anarchistes, par exemple après l’assassinat du roi Umberto Ier par Bresci, le 29 juillet 1900, qu’il approuva publiquement. Il fut également un des signataires de « l’affiche rouge » antimilitariste de 1905 (voir Roger Sadrin), et une des vedettes du procès qui s’ensuivit en décembre.
En 1914, Amilcare Cipriani soutint la campagne pour la libération de Masetti menée, en France, par le CDS et la FCAR.
Le 24 mai 1914, Amilcare Cipriani fut élu député à Milan, avec le soutien du Parti socialiste italien. Son refus de prêter serment à la couronne l’empêcha d’entrer au Parlement.
Lorsqu’éclata la guerre européenne, à l’été 1914, Cipriani prit position pour la guerre contre l’Autriche et l’Allemagne, appuyant l’interventionnisme italien de Benito Mussolini, Alceste de Ambris et Maria Rygier. Mais il semble que son adhésion à l’union sacrée se soit refroidie au vu de l’évolution catastrophique du conflit, ou du moins qu’elle n’ait pas été suivie par des actes de propagande en faveur de la guerre à outrance.
Cipriani, isolé et retiré de la vie publique, pauvre et malade, fut hospitalisé à Paris où il mourut le 30 avril 1918.

ŒUVRE EN FRANÇAIS : Les Romagnes et le peuple italien, Paris, 1893 (préface de Benoît Malon) — Le Régicide, réponse à mes calomniateurs, Paris 1900.

SOURCES : Actes des congrès socialistes de Paris (1889) — Charles Malato, De la Commune à l’anarchie, Stock, 1894 — préface d’Augustin Hamon à l’édition portugaise de Socialisme et Anarchisme, 1908 — René Bianco, « Cent ans de presse anarchiste », op. cit. — Gaetano Manfredonia, « L’individualisme anarchiste en France (1880-1914) »,thèse de 3e cycle, IEP de Paris, 1984 — Article de Pier Carlo Masini dans le Dizionario biografico degli anarchici italiani, Pise 2004.

Guillaume Davranche, Marianne Enckell

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