SENÉ Édouard, Louis, Marie [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron, Guillaume Davranche

Né le 1er juin 1887 à Nantes (Loire-Inférieure) ; dessinateur, puis journaliste ; anarchiste et syndicaliste.

Édouard Sené (1912)
Édouard Sené (1912)
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Sergent au 25e régiment d’infanterie et en congé de convalescence, Édouard Sené fut appréhendé le 19 mai 1910 au cours d’une manifestation organisée par le Syndicat des employés de la région parisienne (voir Arthur Bodechon), place de la République, à Paris. En juillet, il fut réformé n° 1 pour blessures contractées en service.

Bonne plume, il collabora assez largement à la presse anarchiste et syndicaliste : Les Temps nouveaux,Le Libertaire,La Vie ouvrière. Le 9 décembre 1910, il fut élu à la commission de La Voix du peuple par la section des bourses de la CGT. À partir de 1911, il fut rédacteur à La Bataille syndicaliste. En 1912, il fut un des fondateurs, avec Eugène Jacquemin et Édouard Boudot, du Réveil anarchiste ouvrier. Au sein de la CGT, il était plutôt proche de la sensibilité de Griffuelhes et d’Yvetot* que de celle de Monatte et de Merrheim, même s’il sympathisait avec Francis Delaisi (Cf. son article « Le Delaisisme » dans Le Réveil anarchiste ouvrier du 15 mai 1913).

Sené assista à la conférence extraordinaire des fédérations nationales et des bourses du travail du 22 au 24 juin 1911 au nom des bourses du travail de La Seyne-sur-Mer (Var) et de Vannes (Morbihan). Il représenta de nouveau la bourse du travail de La Seyne à la conférence extraordinaire spéciale des fédérations et des bourses du 1er octobre 1911.

Le 29 septembre 1911, il fut convoqué avec Auguste Dauthuille* aux assises de la Seine pour deux articles parus dans Le Libertaire du 6 mai. Sené était accusé d’injures envers l’armée pour un article anticolonialiste sur le Maroc. Tous deux refusèrent de se rendre à la convocation, pour ne pas avoir à s’asseoir à côté de l’ex-gérant, Jean Dudragne*. Ils furent condamnés par défaut, Dauthuille à trois mois de prison et 500 francs d’amende, et Sené à trois ans de prison et 3 000 francs d’amende. Sur opposition, il repassa aux assises le 12 mars 1912 et sa peine fut ramenée à un an de prison et 500 francs d’amende.

De mars à mai 1912, il appartint au Comité antiparlementaire révolutionnaire — impulsé par la FRC — qui mena une campagne abstentionniste à l’occasion des élections municipales de mai. Ce comité rassemblait 25 personnalités anarchistes et/ou syndicalistes révolutionnaires (voir Henry Combes).

À la même époque, Sené orchestra, à La Bataille syndicaliste, la campagne pour la libération de Victor Bintz*. Quelques temps plus tard, au café du Croissant, Maurice Pujo vint le trouver et lui demanda des informations sur l’affaire — celle-ci l’intéressait parce qu’elle mettait en cause un officier franc-maçon, Rognoni. Sené, par antimaçonnisme, et dans l’idée que l’appoint de L’Action française dans la campagne ne serait pas négligeable, accepta de transmettre à Pujo certaines pièces du dossier.

Arrêté le 2 août 1912 suite à sa condamnation aux assises, Sené fut écroué à la prison de la Santé. Durant son incarcération, il continua d’écrire pour La Bataille syndicaliste. En septembre, il reçut à la Santé la visite de Maurice Pujo, à qui il fit passer, comme promis, les pièces du dossier Bintz.

En octobre, il fit campagne dans La Bataille syndicaliste contre la venue à Paris du roi d’Espagne Alphonse XIII, assassin de Francisco Ferrer. Dans le numéro du 11 octobre, il écrivit : « Si Fonfonse ose venir, il y aura du peuple dans la rue... Dieu merci, on sait encore siffler à Paris. On y a aussi conservé la mémoire des formules chlorates qui font des viandes royales un salmigondis libérateur. » Cet article entraîna une plainte de l’ambassade d’Espagne, qui devait conduire à une nouvelle inculpation de Sené.

Le lundi 11 novembre 1912, il fut condamné aux assises à un an de prison et à 3 000 francs d’amende pour un article sur un accident mortel survenu au 31e d’infanterie. Il était alors défendu par Mes Lafont et Pierre Laval.

En décembre 1912, suite à des attaques du comité Bintz (voir Émile Janvion) contre La Bataille syndicaliste, accusée d’avoir stoppé la campagne, Sené publia une mise au point. Il affirma que la campagne n’avait cessé qu’à la demande de Bintz lui-même, et nia qu’il y ait eu un quelconque « complot maçonnique » dans cette affaire. Mais Janvion poursuivit sa campagne de dénigrement et révéla que Sené s’était abouché à L’Action française. Suite à ces révélations, Sené fut tancé par les responsables de La BS.

Le 29 janvier 1913, alors qu’il était toujours incarcéré, il fut de nouveau jugé par défaut par les assises de la Seine pour deux articles parus dans La Bataille syndicaliste : l’un contre Alphonse XIII, l’autre sur des exactions commises dans un régiment. Lui et le gérant de La Bataille syndicaliste, Eugène Morel, furent condamnés chacun à deux fois cinq ans de prison et deux fois 3 000 francs d’amende. La peine était énorme mais, à ce moment, Sené était malade et n’avait pu se rendre à l’audience. Le lendemain du verdict, il fut hospitalisé à Cochin. Un fonctionnaire de l’administration pénitentiaire l’ayant assuré que les délits de presse seraient prochainement amnistiés, le journaliste négligea de faire opposition. Malheureusement pour Sené, l’amnistie n’eut pas lieu, et il se trouva dans la perspective de passer dix ans en prison.

Une large campagne de presse — Le Rappel, L’Intransigeant, L’Action française, Le Libertaire, La Bataille syndicaliste, L’Œuvre, L’Humanité — réclama sa libération. Sous la pression, la chancellerie accepta d’examiner le cas Sené dans « un esprit de large bienveillance », en s’inspirant du jugement du procès à venir d’Eugène Morel qui, lui, avait fait opposition dans les formes.

Morel repassa en jugement le 9 octobre 1913, mais c’est Sené, convoqué comme témoin, qui fut la vedette du procès. Il reçut à cette occasion le soutien de Séverine, Anatole France, Urbain Gohier, Marcel Sembat et Gustave Téry. Après plaidoirie de Pierre Laval et Ernest Lafont, Morel fut acquitté. On attendit alors la libération de Sené, comme promis, mais la chancellerie tergiversa. Le 14 octobre, le Syndicat de la presse parisienne (patronat) intercéda en faveur de Sené auprès du garde des Sceaux. Le 17 octobre enfin, il fut gracié par le président de la république et libéré dans la journée.

Sené provoqua une petite crise au sein de La Bataille syndicaliste, en publiant le 6 mars 1914, un article annonçant que 10 prisonniers politiques — dont Pierre Ruff, André Mournaud, Édouard Boudot, Louis Lecoin et Roger Fourcade* — seraient « candidats de la liberté » aux législatives d’avril-mai. Or quatre devaient l’être dans des circonscriptions où ils mettraient en difficulté les socialistes Vaillant, Thomas, Rouanet et Groussier. L’Humanité s’indigna, et Jouhaux* puis Dumoulin* furent contraints de protester que cet article de Sené n’engageait pas la responsabilité de La Bataille syndicaliste.

Inscrit au carnet B, Sené fut mobilisé en 1914 au 25e régiment d’infanterie à Nantes, il fut affecté par la suite au 13e régiment d’artillerie, puis à une section d’automitrailleuses à Boulogne-sur-Seine. Il se rallia rapidement à la défense nationale ainsi qu’en témoigne la lettre que, mobilisé, il écrivit « à 800 mètres des tranchées allemandes », à Gustave Téry (cf. Le Journal, 8 novembre 1914) : « ...si notre verbiage semblait parfois déroutant, la qualité de notre sang restait bonne », écrivait-il. Il évolua cependant par la suite. En 1917, il était directeur du journal satirique Tacatacteufteuf, « périodique illustré publié par les groupes d’automitrailleuses », aux positions prudemment pacifistes.

Démobilisé à la fin des hostilités, Sené collabora, en novembre 1920, à L’Atelier. Il fut radié du Carnet B de la Seine lors de la révision de 1922 au motif qu’il ne faisait « plus l’objet d’aucune remarque au point de vue national ».

En 1929, il effectua un reportage en Allemagne comme collaborateur de Détective.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article154962, notice SENÉ Édouard, Louis, Marie [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron, Guillaume Davranche, version mise en ligne le 18 mars 2014, dernière modification le 26 janvier 2019.

Par Jean Maitron, Guillaume Davranche

Édouard Sené (1912)
Édouard Sené (1912)
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SOURCES : Arch. Nat. F7/13053 et 14693. — compte rendu du congrès CGT du Havre (1912). ― Le Libertaire d’août à octobre 1913. ― L’Humanité du 4 et du 6 janvier 1913, du 10 au 18 octobre 1913. ― La Bataille syndicaliste, 6 janvier 1913. — Tacatacteufteuf n°5, 1er juin 1917. ― Paul Mazgaj, The Action Francaise and Revolutionary Syndicalism, University of North Carolina Press, 1979. ― Victor Daline, Hommes et Idées, Éditions du progrès, 1983 — Guillaume Davranche, Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914), L’Insomniaque/Libertalia, 2014.

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