JACQUEMIN Eugène [Louis, Eugène, dit] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron, Guillaume Davranche

Né le 12 mai 1876 à Paris ; mort le 26 août 1930 à Dommartin-lès-Toul (Meurthe-et-Moselle) ; maréchal-ferrant ; syndicaliste anarchiste, puis réformiste.

Eugène Jacquemin
Eugène Jacquemin
La CGT, 1925.

Eugène Jacquemin avait été condamné le 26 novembre 1894 à Paris à 6 mois de prison pour « coups et blessures ». Il habitait en 1897 au Pré-Saint-Gervais (64 rue de la Villette). Il devait être le gérant du bulletin La Banlieue anarchiste, organe des groupes de Pantin et du Pré-Saint-Gervais, dont la parution fut annoncée pour le 15 août 1898, mais dont nous ne savons s’il a été publié.

Un Jacquemin fut délégué POSR des Lilas au congrès de la salle Japy en 1899 — y a-t-il une parenté ?

Jacquemin fut secrétaire du syndicat CGT des maréchaux-ferrants de la Seine en 1909, et un orateur dans les meetings de la CGT. Il siégea également au comité fédéral de la Fédération de la maréchalerie où il représentait la tendance révolutionnaire face au socialiste Hardy, de tendance plus modérée. Le 6 octobre 1909, la Fédération de la maréchalerie se transforma en Syndicat national des ouvriers maréchaux-ferrants de France et des colonies, avec Jacquemin comme secrétaire. Le 13 janvier 1910, le syndicat lança la grève de la maréchalerie de la Seine pour la journée de neuf heures et un relèvement des salaires. Quinze cents ouvriers y prirent part, et Jacquemin figura au comité de grève.

Jacquemin fut un des fondateurs du Groupe libertaire de l’Est parisien lors d’une réunion tenue le 15 mai 1910 au Pré-Saint-Gervais.

Il fut délégué par 6 syndicats de maréchaux-ferrants au congrès confédéral de Toulouse, en octobre 1910. Il siégea également, au titre des Maréchaux-ferrants, au comité confédéral de la CGT — jusqu’à la fusion en 1912 du Syndicat des maréchaux-ferrants dans la fédération des Métaux — et intégra, de 1910 à 1912, la commission des grèves et de la grève générale.

Le 13 novembre 1910, délégué par le groupe libertaire de l’Est parisien, il fut un des fondateurs de la Fédération révolutionnaire communiste (FRC), dont il fut jusqu’en 1914 un des principaux animateurs. Il participa au congrès régional du 4 juin 1911 et y vanta le sabotage des trains pour contraindre les compagnies à réintégrer les cheminots révoqués. De juin à novembre 1911, il fut gérant du Libertaire en remplacement de Dudragne*. En janvier 1912, il fut un des quatre chefs d’équipe des Bakounistes, « groupe d’action » de la FRC (voir Jean Fleur). En avril-mai 1912, il fut membre du Comité antiparlementaire révolutionnaire (voir Henry Combes). Le même mois, il fut un des fondateurs des Amis du Libertaire. Jusqu’à la guerre, il prit la parole dans de nombreux meetings de l’organisation anarchiste. Il signait parfois ses articles « Mainjacques ». Il est possible qu’il ait également utilisé la signature « Jakmin ».

En mai 1911, il participait au Groupe intersyndical pour la propagation de la langue internationale (GIPLI), qui professait l’ido.

Le 27 mars 1912, il comparut devant les assises de la Seine en tant que gérant du Libertaire, pour un dessin de Claudot* paru dans le numéro du 30 septembre 1911. Cela lui valut d’être condamné à un an de prison pour « provocation de militaires à la désobéissance ». Il fut écroué à la Santé début mai 1912. Il bénéficia vraisemblablement d’une libération anticipée due à une amnistie.

En novembre 1912, Jacquemin fonda, avec Édouard Boudot et Édouard Sené, le journal Le Réveil anarchiste ouvrier, dont le gérant fut Jean Labbat*, puis Charles Bervilitas. Le journal parut jusqu’en décembre 1913. Son siège était fixé à l’adresse de Jacquemin lui-même, 23, rue du Garde-Chasse, aux Lilas. Eugène Jacquemin y écrivit généralement sous le pseudonyme d’Eugène Maréchal.

De janvier à décembre 1913, il fut membre de la commission exécutive de l’union des syndicats de la Seine.

À partir d’avril 1913, Jacquemin organisa la diffusion, avec Sené et Jaklon, d’une brochure de 36 pages tirée à 2.000 exemplaires et intitulée En cas de guerre. Surnommée par la police « la Brochure rouge », elle expliquait les moyens pratiques de saboter la mobilisation et fut envoyée à de nombreux groupes anarchistes et syndicats. Certains paquets furent découverts par la police en février-mars 1914 dans différentes villes de France.

Le 13 mai 1913 il fut incarcéré 48 heures pour « port d’arme ». À l’époque, un rapport de police (Arch. Nat. F7/13053, juin 1913) le décrivait « toujours habillé en ouvrier, mais en ouvrier propre. Il n’a pas l’aspect d’un travailleur exerçant son métier manuel (maréchal-ferrant) ».

Le 1er juillet 1913, suite à la vague de « mutineries » dans les casernes du printemps, le ministère de l’Intérieur faisait interpeller 22 militants de la CGT, la plupart de la fédération du Bâtiment. Parmi eux, deux membres de la FCA : Jacquemin et Jean Labbat. Eugène Jacquemin était à ce moment membre de la commission exécutive de l’union des syndicats de la Seine et trésorier du syndicat des maréchaux-ferrants.

En octobre 1913, l’ensemble de la rédaction du Réveil anarchiste communiste étant sous les verrous, c’est l’épouse d’Eugène, Émilie Jacquemin qui assura l’intendance du journal.

Finalement, la justice choisit de disjoindre Labbat et Jacquemin des autres accusés, et d’instruire séparément leur procès pour un article du Réveil anarchiste ouvrier incitant les conscrits à une « grève générale militaire » si on ne les libérait pas au bout de deux ans et non trois. Le 22 novembre 1913, la 8e chambre du tribunal correctionnel les condamna par défaut à 15 mois de prison pour Jacquemin, et 5 mois pour Labbat. Leur avocat, Pierre Laval, n’avait pas réussi à obtenir que le procès se tînt cour d’assises. La peine de Jacquemin fut ramenée à un an sur opposition, le 29 janvier 1914.

Le journal reparut pour 3 numéros du 1er avril au 1er mai 1914 sous le titre Le Réveil anarchiste.

En 1914, Jacquemin fut mobilisé au 45e régiment d’infanterie, et envoyé dans un bataillon disciplinaire dans le Sud oranais. C’est de là qu’en juin 1915, il écrivit à Léon Jouhaux qu’il approuvait la position majoritaire de la CGT ralliée à l’union sacrée.

Après guerre, il fut chargé de réorganiser la CGT en Meurthe-et-Moselle. Délégué au congrès confédéral de Lyon du 15 au 21 septembre 1919, il affirma : « anarchiste j’étais avant la guerre, et anarchiste je suis demeuré ». Il regretta que l’ancienne majorité révolutionnaire de la CGT soit désormais divisée, et fit le vœu qu’elle se réconcilie et se reconstitue « non pas vers la droite, mais vers la gauche, comme nous l’avons toujours été ».

Au congrès confédéral CGT de Lille (juillet 1921), il déclara n’appartenir à aucune tendance, mais condamner la politique confédérale et les éventuelles exclusions des CSR. Il demanda néanmoins le maintien de la CGT au sein de l’internationale d’Amsterdam. L’Humanité du 26 juillet 1921 le traita de « révolutionnaire qui vient prendre son mot d’ordre chez les réformistes ». Quelques mois plus tard, lors de la scission, il demeura à la CGT.

Il occupa à l’époque plusieurs responsabilités syndicales locales : trésorier du syndicat du bâtiment de Nancy (1921), trésorier de l’UD (fin 1921 à avril 1926), secrétaire de l’union interdépartementale de Meurthe-et-Moselle - Meuse - Vosges (1923), secrétaire de l’UD des Vosges (1924-1926). Un rapport de police du 30 juillet 1921 le qualifiait de « libertaire dangereux, antimilitariste, partisan de l’action directe, très intelligent, très actif, orateur à la parole persuasive ».

Il fut à Nancy à l’origine de la fondation de nombreuses coopératives ouvrières dont l’Imprimerie ouvrière dont il fut le directeur et qui, à partir de janvier 1921, imprima Le Réveil ouvrier, organe de l’UD dont il était le gérant depuis 1919. Dans le numéro du 27 août 1921, il terminait en ces termes un article sur le chômage : « Travailleurs, n’acceptez plus le chômage ! Prenez l’usine, prenez la mine ! » Cela lui valut d’être condamné le 3 décembre à 2 mois de prison et 2 000 francs d’amende pour « excitation au vol et au pillage ». Lors de l’audience, Jacquemin revendiqua son anarchisme.

Parallèlement il intervint dans le soutien à de nombreuses grèves : grève des tanneurs à Annonay (septembre 1923), grève au Havre (octobre 1923), grève des dockers à Dunkerque (juin-octobre 1926). Adversaire de toute scission syndicale (Cf. un article dans La Révolution prolétarienne, août 1925), il réussit à maintenir, au moins dans un premier temps, l’unité au sein de l’UD de Meurthe-et-Moselle.

Tombé malade, il réduisit ses activités à partir de 1928 et s’installa dans une ferme à Dommartin-lès-Toul avec sa famille. C’est sans doute à ce moment qu’il adhéra au Parti socialiste, puisqu’il fut le délégué de Toul au congrès de la fédération socialiste de Meurthe-et-Moselle le 25 mai 1930.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article154936, notice JACQUEMIN Eugène [Louis, Eugène, dit] [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron, Guillaume Davranche, version mise en ligne le 10 mars 2014, dernière modification le 29 décembre 2014.

Par Jean Maitron, Guillaume Davranche

Eugène Jacquemin
Eugène Jacquemin
La CGT, 1925.

SOURCES : État civil de Dommartin-lès-Toul — Arch. Nat. F7/13053 — Arch. PPo BA/1702 — AD Meurthe-et-Moselle, en particulier 1 M 641 —La Guerre sociale du 26 janvier 1909 et du 11 mai 1910 — La Voix du peuple du 7 mai 1911 — Le Matin du 23 juillet 1913 — L’Humanité du 13 octobre 1909, du 2 juillet, du 9 et du 23 novembre 1913 et du 26 juillet 1921 — La Révolution prolétarienne, 10 septembre 1930 — La CGT, op. cit. — R. Franon, « Le Mouvement ouvrier en Meurthe-et-Moselle. Lumières et contrastes, 1919-1920 », mémoire de maîtrise, université de Nancy, 1969 — Articles nécrologiques parus dans Le Réveil ouvrier, 6 septembre 1930, La Voix du Peuple, 1930, La Lorraine ouvrière et paysanne, 20 septembre 1930, Le Populaire de l’Est du 1er septembre 1930 — Bernard Georges et Denise Tintant, Léon Jouhaux, PUF, 1962 — Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste en France, Gallimard, 1975 — René Bianco, « Cent ans de presse... », op. cit. — Guillaume Davranche, Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914), L’Insomniaque/Libertalia, 2014 — Notes de Rolf Dupuy.

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