HÉBERT Alexandre [Dictionnaire des anarchistes]

Par Guillaume Davranche

Né le 4 mars 1921à Alvimare (Seine-Inférieure), mort le 16 janvier 2010 à Rezé (Loire-Atlantique) ; cheminot ; anarchiste individualiste, syndicaliste et lambertiste.

Alexandre Hébert
Alexandre Hébert
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Muni d’un CAP de serrurier, Alexandre Hébert fut embauché aux chemins de fer de Sotteville-lès-Rouen peu avant 1936. Il entra aux Jeunesses socialistes, et fut brièvement secrétaire de la section de Sotteville et membre du bureau fédéral de la Seine-Inférieure. Il s’inscrivait alors dans la tendance Gauche révolutionnaire de Marceau Pivert, mais se sentait assez mal à la SFIO. Le défilé paramilitaire des Jeunesses socialistes à l’occasion de leur conférence nationale de Creil, le 30 mars 1937, l’écœura. Délégué au congrès socialiste de Royan, il rendit sa carte SFIO pour rejoindre quelque temps le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP).

La rencontre avec Louis Dubost* le fit passer à l’anarchisme et il adhéra au groupe libertaire d’Elbeuf. Ce fut également Louis Dubost qui l’amena à la franc-maçonnerie. À la fin de sa vie, il appartenait toujours à la Grande Loge de France. Militant CGT, il dénonça en 1939 le pacte germano-soviétique.

Sous l’occupation allemande, Alexandre Hébert continua à participer aux réunions du groupe anarchiste d’Elbeuf, jusqu’à ce que le Service du travail obligatoire l’envoie à Munich, en Allemagne, où il resta du 1er novembre 1942 au 13 décembre 1943 comme cheminot. À son retour, il se fit embaucher au petit entretien SNCF à Vernouillet-Verneuil (Seine-et-Oise), où il resta jusqu’à la fin de la guerre.

À la Libération, Alexandre Hébert prit contact à Paris avec Louis Louvet* et Simone Larcher* qui animaient le périodique individualiste Ce qu’il faut dire. Muté à Nantes par la SNCF, il milita au groupe Francisco Ferrer de la Fédération anarchiste (FA), qui se réunissait 33, rue Jean-Jaurès. Il participa au IIIe congrès de la FA à Angers, du 9 au 11 novembre 1947. Mais le groupe Francisco Ferrer, selon Alexandre Hébert, « ne répondait pas aux besoins d’un anarchiste, par ailleurs militant ouvrier ». Quelques années plus tard, il participa donc à la fondation d’un groupe Fernand Pelloutier « dont le titre lui-même était tout un programme », indépendant de la FA.

Membre du comité de grève des cheminots en juin 1947, il participa à l’assemblée générale constitutive du Comité d’action syndicaliste (CAS) réunie le 27 juillet 1947 à la mairie de Paris 10e. En novembre-décembre 1947, il ne participa pas à la grève et le CAS de Nantes invita « tous les cheminots à constituer un mouvement syndical libéré de toute influence politique étatique ou religieuse ». En 1947-1948, il fut un des principaux artisans de la scission de la CGT-FO dans le département et devint secrétaire général de l’UD-FO, poste qu’il devait conserver jusqu’en 1992. En mars 1948, il participa à la fondation de la Fédération FO des cheminots, fut élu conseil national et confirmé comme membre suppléant en 1950. Cependant, en désaccord avec le secrétaire général de la fédération, Alexandre Hébert devait pratiquer la politique de la chaise vide dans les congrès cheminots jusqu’en 1963, année où Robert Degris devint secrétaire général de la fédération.

Jusqu’en 1969 environ, Alexandre Hébert participa à l’animation de l’opposition de gauche au sein de la CGT-FO, et plus particulièrement de sa sensibilité anarchiste. Au premier congrès de la nouvelle confédération, les 12 et 13 avril 1948, salle de la Mutualité à Paris, il soutint les propositions de la minorité révolutionnaire, qui étaient de trois ordres. Primo, que la nouvelle organisation, pour être réellement pluraliste, ne se nomme pas CGT-FO, Force ouvrière n’étant que le nom de sa tendance réformiste. Secundo, qu’elle ne s’affilie pas à la Fédération syndicale mondiale. Tertio, que la commission administrative confédérale soit élue par le congrès, « émanation directe de la base », expliqua Hébert en séance, et pas par le comité confédéral national (CCN). Il réclama enfin que la nouvelle organisation retire de son préambule la reconnaissance de « l’État démocratique comme la seule forme d’État dans laquelle le syndicalisme puisse vivre libre », arguant qu’en ces temps de nationalisations, l’État tendait à remplacer le patronat. Toutes ces propositions furent mises en minorité.

Un mois plus tard, Alexandre Hébert cosignait avec plusieurs responsables FO et CNT le « manifeste d’Angers » (voir Albert Périer) qui appelait au « regroupement » de « tous les syndicalistes quelle que soit leur appartenance » pour « défendre les intérêts des travailleurs en-dehors de toutes influences politiques, confessionnelles ou étatiques ».

Au début des années 1950, tandis qu’il évitait de prendre parti dans le conflit entre les tendances Joyeux* et Fontenis au sein de la FA, il noua des liens avec Pierre Lambert, du Parti communiste internationaliste (PCI). Alexandre Hébert racontera plus tard qu’il cherchait surtout à attirer les militants trotskistes à la CGT-FO pour renforcer son UD.

Il débutait là, néanmoins, une carrière hors norme de compagnon de route du trotskisme lambertiste. Sans être adhérent au PCI ni même trotskiste, Alexandre Hébert participait en effet régulièrement aux réunions du bureau politique du parti, où il était même autorisé à voter, sous le pseudonyme d’Ernest. Il ne devait adhérer formellement au Parti des travailleurs qu’en 1991, tout en continuant à se dire individualiste et anarcho-syndicaliste.

Durant les grèves insurrectionnelles de Nantes et Saint-Nazaire de l’été 1955, Alexandre Hébert continuait à entretenir des relations aussi bien avec la FA de Maurice Joyeux qu’avec la Fédération communiste libertaire (FCL) de Georges Fontenis et le PCI de Lambert.

À la différence de la CGT, de la CFTC ou de son rival de FO Saint-Nazaire, Paul Malnoë, Alexandre Hébert approuva le sac de locaux patronaux, le 9 mai, par des grévistes nazairiens. « À la violence patronale ont répondu les violences ouvrières. Vivent les violences ouvrières ! » écrivit-il dans Le Monde libertaire d’octobre 1955.

En 1956, les militants du groupe Fernand Pelloutier regroupés autour d’Alexandre Hébert et ceux du PCI de Lambert créaient à Nantes le Comité de liaison et d’action pour la démocratie ouvrière (Clado), qui édita 7 numéros d’un mensuel, Commune (avril 1957-mars 1958).

Pendant la guerre d’Algérie, Alexandre Hébert fréquenta, avec le PCI, le vieux leader nationaliste Messali Hadj. Cette même année, au congrès confédéral de la CGT-FO, il soutint, avec les lambertistes, l’intervention du secrétaire général Robert Bothereau et de son dauphin André Bergeron, en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Cette intervention préalablement concertée marquait un tout premier rapprochement avec la direction de la centrale réformiste.

Mais c’est le coup d’État de De Gaulle en mai 1958 qui entraîna la première dissociation spectaculaire d’Alexandre Hébert d’avec la gauche de la CGT-FO, dont il avait jusque là été une des figures de proue. Pour commencer, il ne s’associa pas à l’Appel des 58 syndicalistes (Delsol, Bérégovoy, Labi, Lequenne, Gibelin...) publié par La Révolution prolétarienne de septembre 1958, qui dénonçaient le coup d’État. Il réédita cette dissociation au congrès confédéral FO de 1959. Alors que l’opposition de gauche était très virulente contre la direction de Robert Bothereau qui, contrairement à la CGT et à la FEN, était restée attentiste face au coup d’État, Hébert choisit, pour la première fois, de voter pour le rapport moral. Il vota également une résolution — combattue par la gauche — rejetant toute collaboration avec « la CGT communiste ». Cette volte-face fut vertement commentée par Henri Lapeyre et Raymond Guilloré dans La Révolution prolétarienne. Il semble qu’elle était toutefois concertée avec les lambertistes qui, lors de ce même congrès, pour la première fois, choisirent de s’abstenir sur le rapport moral. Jusqu’en 1969, Hébert et les lambertistes restèrent cependant dans l’opposition.

En 1960, Alexandre Hébert cofonda, avec entre autres Serge Mahé* et Joachim Salamero* (alors militant CGT), l’Union des anarcho-syndicalistes (UAS) qui devait servir de comité de liaison entre les militants anarchistes de la CGT-FO et de la CGT, adhérents ou non à la FA. L’UAS édita le bulletin L’Anarcho-syndicaliste.

En 1965, Alexandre Hébert fut exclu de l’UAS pour avoir soutenu publiquement la candidature à la mairie de Nantes d’un républicain, franc-maçon comme lui et pro-Algérie française, André Morice. Les lambertistes le désavouèrent également, mais du bout des lèvres selon Voix ouvrière, qui dénonça la collusion de l’OCI avec la « bureaucratie syndicale » de FO à Nantes. Néanmoins il semble qu’Hébert fut écarté, à cette époque, des réunions du PCI.

En Mai 68, Alexandre Hébert, toujours secrétaire de l’UD FO, fut accusé par d’autres militants de la gauche de FO de n’avoir pas saisi la portée du mouvement de grève générale. Mais, malgré une tentative de le débarquer, il se maintint à son poste. Après cela le parti lambertiste, rebaptisé en 1965 Organisation communiste internationaliste (OCI), se réconcilia avec Hébert et l’invita de nouveau à ses réunions de direction, cette fois sous le pseudonyme d’Armand.

Le congrès confédéral FO de 1969 marque le ralliement définitif d’Hébert et des lambertistes à la direction de la centrale. Quelques mois auparavant, le général de Gaulle avait annoncé un référendum sur son projet de réforme du Sénat qui, fusionné avec le Conseil économique et social, aurait conduit un certain nombre de syndicalistes à devenir sénateurs. Au congrès, davantage qu’une position pour le Oui ou pour le Non, l’opposition de gauche (Guilloré, Joyeux, Salamero, René Dumont, Malnoë...) demanda à la CGT-FO de promettre clairement qu’en cas de victoire du Oui, elle n’enverrait personne siéger au Sénat. Le secrétaire général, André Bergeron, refusa de promettre quoi que ce soit, mais annonça que FO appellerait à voter Non. À la surprise des autres opposants, Alexandre Hébert et Pierre Lambert votèrent la résolution de Bergeron. Selon Vincent Présumey, « Cette alliance [avec Bergeron] a fait du courant syndical dont Pierre Lambert et Alexandre Hébert étaient les deux principaux représentants, une sorte de “gauche officielle” de FO qui, à partir de 1969, a voté régulièrement les rapports moraux et d’orientation de Bergeron, et a placé ses partisans et alliés à tous les échelons de l’appareil confédéral. » Dans le compte-rendu qu’il fit du congrès pour Le Monde libertaire, Joyeux considérait Hébert comme un « trotskiste ».

L’année suivante, l’UAS — dont Hébert n’était plus membre — disparut. Son assemblée générale des 5 et 6 septembre 1970 à Chef-Boutonne (Deux-Sèvres) décida de sa fusion au sein de l’Alliance syndicaliste révolutionnaire et anarcho-syndicaliste (ASRAS) animée entre autres par Jacky Toublet. Alexandre Hébert collabora quelques temps à Solidarité ouvrière, organe de l’ASRAS, mais ses liens avec l’OCI l’empêchèrent d’y jouer un rôle.

Alexandre Hébert se détacha donc de l’ASRAS. Le sigle UAS étant désormais disponible, il le ressuscita en 1975, avec un groupe de proches dont son épouse Maïté Pestel-Hébert, Joachim Salamero, Hervé Hochard, Marc Prévôtel* et Serge Mahé. Cette UAS « 2e manière » fut d’emblée satellisée par l’OCI. En-dehors des références constantes à la Charte d’Amiens et à Fernand Pelloutier, l’expression de l’UAS colla ainsi de façon croissante aux thématiques lambertistes : contre le « gauchisme » de la CFDT et le « stalinisme » de la CGT, pour la défense de la laïcité, de l’école publique, pour l’exclusion des jeunes filles voilées des collèges, pour la république « une et indivisible » contre l’Europe supranationale, pour l’abrogation du traité de Maastricht ou contre la Charte européenne des langues régionales.

Hébert fut à l’époque membre de la Libre Pensée, et intervint à son congrès de Colomiers, du 23 au 27 août 1978. En 1981, comme l’OCI, il soutint la candidature de François Mitterrand, mais s’en mordit bientôt les doigts et voua au président socialiste une haine tenace. En 1989, il soutint la candidature de Marc Blondel à la tête de FO.

En février 1991, il participa à Barcelone, avec Joachim Salamero, au congrès fondateur de l’Entente internationale des travailleurs et des peuples (EIT, lambertiste), dans laquelle ils saluèrent « un pas en avant vers la reconstruction d’une véritable internationale ouvrière ». L’UAS adhéra à l’EIT en octobre 1996, mais n’adhéra pas en tant que telle au Parti des travailleurs (nouveau nom de l’OCI en 1991). Hébert et Salamero y adhérèrent individuellement pour y représenter une « tendance anarcho-syndicaliste » qui n’exista que sur le papier.

En 1992, après s’être assuré de sa succession par son fils Patrick — lui-même trotskiste lambertiste — il quitta le secrétariat de l’UD-FO. Il continua néanmoins à exercer une influence certaine au niveau confédéral. Ainsi, le 10 novembre 1995, accompagné de Marc Blondel et de Pierre Lambert, il rencontra discrètement le président Jacques Chirac qui leur donna des garanties sur le plan Juppé de réforme des retraites. Cette rencontre fit gloser, d’autant que Jacques Chirac ne tint pas ses promesses, ce qui contribua à radicaliser la position de FO contre le plan Juppé.

En dépit de son appartenance à FO, à l’UAS et à la sphère lambertiste, Alexandre Hébert entretint occasionnellement des liens à droite et à l’extrême droite. En 1983, il prit part à une entreprise de déstabilisation électorale du maire socialiste Alain Chenard, qui permit au RPR Michel Chauty de prendre la mairie. Par la suite, il choisit comme bras droit Joël Bonnemaison, ancien responsable départemental du Front national (FN), journaliste à France 3 et responsable national du syndicat général des journalistes-FO. Alexandre Hébert fut, avec Jean-Marie Le Pen, témoin au premier mariage de Joël Bonnemaison.

En septembre 1999, il fustigea la CGT et la CFDT dans une interview à Français d’abord !, l’organe du FN. FO dut le désavouer publiquement.

Dans l’hagiographie fantaisiste et approximative que Joël Bonnemaison lui a consacré, Alexandre Hébert révélait sa vision du monde. Plus que la Guerre froide divisant le monde entre Moscou et Washington, sa grille de lecture était celle d’un partage du monde entre Moscou et le Vatican. Pour lui, FO était la seule centrale indépendante face à la CGT moscoutaire et à la CFDT vaticane. Il avait tendance à voir la main des cléricaux un peu partout : derrière la direction du PSU puis du Parti socialiste par exemple. Quant à sa conception syndicale, elle relevait moins d’un anarcho-syndicalisme rhétorique que d’une adhésion — mâtinée d’élitisme — à la politique légaliste et contractuelle de FO : « Je ne suis pas partisan de l’appel au peuple ! dit-il page 60. Je préfère largement la démocratie de délégation. Le référendum est condamnable, car il tend à remplacer le contrôle des partis et des syndicats. Cela dit, les grévistes (même les non-syndiqués) ont droit à la direction du mouvement. Néanmoins, chaque chose ayant une fin, la fin d’une grève, les accords qui la concluent, doivent être négociés par les organisations normalement habilitées à le faire. »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article154932, notice HÉBERT Alexandre [Dictionnaire des anarchistes] par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 10 mars 2014, dernière modification le 1er avril 2014.

Par Guillaume Davranche

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SOURCES : Lutte de classe n°4 (mai 1967) — Le Monde libertaire du 1er avril 1969 et du 1er septembre 1970 — Joël Bonnemaison, Alexandre Hébert, 50 ans de luttes syndicales, éd. du Rocher, 1995 — La Lettre à Lulu, décembre 1997 — Interview par François Delancourt dans Français d’abord, septembre 1999 — Karim Landais, Passions militantes et rigueur historienne, « Entretien avec Alexandre Hébert » le 7 avril 2004 — Collectif, L’Anarcho-syndicaliste, des anarchistes dans la lutte des classes de 1960 à aujourd’hui, éd. Les Groupes Fernand Pelloutier, 2005 — Témoignage de Georges Fontenis (2005) — Agone n°33 (2005), « L’action directe selon Alexandre Hébert » — Guillaume Davranche, « 1948 : les anarchistes rejoignent à regret la CGT-FO », Alternative libertaire, avril 2008 (version longue en ligne) — Nicolas de la Casinière, « Force ouvrière : La maison Hébert et fils », L’Express du 14 novembre 2002 — Vincent Présumey, « Pierre Lambert 1920-2008 » et « Compléments sur Pierre Lambert », Démocratie et Socialisme, février et mars 2008 — Nécrologie de Michel Noblecourt dans Le Monde du 7 janvier 2010 — Marc Blondel et Christian Eyschen, In memoriam Alexandre Hébert, 21 janvier 2010 — éléments de la notice du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français établie par Marie-Louise Goergen.

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