Né à Scrignac (Finistère) le 22 mars 1864, mort à Charleroi (Pennsylvanie) le 31 mars 1937 ; émigré aux États-Unis en 1880 ; mineur, puis journaliste ; coopérateur, anarchiste, puis syndicaliste révolutionnaire et socialiste. Sans doute la figure la plus remarquable du mouvement révolutionnaire franco-américain.

Né en pays bretonnant (le breton fut sa langue maternelle), Louis Goaziou était le fils d’un ouvrier sabotier pauvre et illettré et d’une mercière itinérante qui eurent au total dix enfants, dont six moururent en bas âge. Sa mère étant décédée lorsqu’il avait deux ans, son père se remaria, puis quitta Scrignac entre 1871 et 1876.
Louis Goaziou fréquenta l’école primaire et se révéla très bon élève. Son père l’envoya alors dans un autre village vivre avec trois sœurs non mariées, et il fut placé dans une institution religieuse dans le but de se préparer à la prêtrise. Il devait plus tard écrire qu’il avait été « élevé pour ainsi dire dans une église [et] ayant vécu presque continuellement parmi les curés jusqu’à mon départ de Bretagne » Si cette éducation lui permit d’acquérir une excellente maîtrise de la langue française, il semble aussi avoir rencontré au cours de sa scolarité des « exemples de curés peu ragoûtants » qui lui firent perdre la foi.
Louis Goaziou partit pour les États-Unis en 1880 à l’âge de 16 ans, en compagnie de trois autres garçons de son âge. Installé en Pennsylvanie, il se fit mineur d’anthracite, un métier qu’il devait exercer durant une vingtaine d’années. Peu satisfait toutefois de son nouveau sort, il s’était décidé à retourner en France au bout de trois ans lorsqu’il rencontra une jeune fille dont il s’éprit immédiatement et qu’il épousa bientôt. Il décida alors de s’établir définitivement aux États-Unis.
Le métier de mineur était alors l’un des plus durs et l’un des plus dangereux, mais les mineurs constituaient aussi l’une des corporations les plus pugnaces. En 1882, quoique totalement ignorant des questions syndicales ou politiques, le jeune Louis Goaziou participa à sa première grève à Houtzdale (Pennsylvanie). Ce mouvement se prolongea durant près de deux mois. En mai 1884, il fut de nouveau impliqué dans un arrêt de travail qui dura plusieurs semaines.
L’année suivante, Louis Goaziou partit travailler à MacDonald (Pennsylvanie). Ce fut là qu’il fit véritablement connaissance avec le mouvement révolutionnaire, d’abord par le biais de la lecture du Révolté de Jean Grave, qui passait de main en main dans la communauté francophone, puis par l’étude de diverses brochures de propagande libertaire et révolutionnaire. Cette même année, il franchit un pas supplémentaire en adhérant à l’International Working People’s Association (IWPA, l’« Internationale noire »), dont une section s’était constituée à Sturgeon (Pennsylvanie). Il y fit son apprentissage politique et ses classes de militant révolutionnaire, durant une période d’extrême tension sociale et de montée des luttes, dont les événements du Haymarket à Chicago le 4 mai 1886 constituèrent le tragique point d’orgue.
Le 11 novembre 1887, jour où plusieurs dirigeants ouvriers membres de l’IWPA, dont Auguste Spies et Albert Parsons, furent pendus à Chicago, Goaziou manqua de peu d’être lynché pour avoir publiquement protesté de leur innocence (il devait faire quelques années plus tard la connaissance de Lucy Parsons, la veuve d’Albert, à l’occasion d’une tournée de propagande).
À peu près à la même époque, il fonda à Houtzdale un groupe anarchiste francophone baptisé Ni dieu ni maître comprenant une douzaine de membres. De mai 1886 à septembre 1887 il resta en contact étroit avec la rédaction du Révolté à Paris, à qui il envoyait à intervalles réguliers des correspondances et des souscriptions.
Louis Goaziou commença alors à s’intéresser de très près au mouvement syndical. Ayant adhéré à la Chevalerie du Travail — ce qui lui valut de perdre son emploi et de rester plusieurs mois au chômage — il se convainquit que l’organisation des ouvriers au sein d’unions de métier était la clef de leur émancipation. Louis Goaziou, qui se définissait alors comme un communiste-anarchiste, fut dès lors et pour les vingt-cinq années suivantes un militant révolutionnaire d’envergure nationale.
Louis Goaziou fut certainement l’un des militants franco-américains les plus américanisés. Fait remarquable, il apprit très vite l’anglais, au point qu’il put, dès 1886, faire fonction d’interprète dans une réunion ouvrière ; puis il ouvrit en 1895 des cours d’anglais pour la population francophone de Charleroi où il accueillit jusqu’à 45 élèves, et quelques années plus tard, il était à même d’écrire des articles d’excellente tenue dans diverses publications de langue anglaise. Plus que par le travail, qui le plongea pourtant dans un univers alors essentiellement anglophone, ce fut par sa participation au mouvement ouvrier, au sein d’organisations largement pluriethniques se réclamant de l’internationalisme, et par l’action syndicale qu’il s’inséra dans la réalité américaine — quand bien même ce fut essentiellement pour la critiquer.
On notera pourtant que sa formation doctrinale avait commencé par la lecture d’une feuille et de brochures de langue française qui l’avaient converti à l’anarchie et avaient fait de lui un rationaliste conscient.
En fait cette dualité (ambiguïté ?) culturelle se perpétua tout au long de la carrière militante de Goaziou. Car paradoxalement, si Goaziou fut l’un des rares militants franco-américains a avoir exercé des responsabilités nationales au sein du mouvement ouvrier américain — au sein de la United Mine Workers (UMW), puis du Parti socialiste américain —, il fut aussi celui qui fit tout pour maintenir en vie durant plus d’un quart de siècle une presse révolutionnaire de langue française. Contrairement à d’autres, Goaziou refusa de renier son ethnicité et sa culture d’origine, prenant au contraire appui sur certaines valeurs et certaines conceptions propres aux milieux francophones radicalisés pour mieux agir dans le cadre de son pays adoptif.
Né Breton, ce fut également aux États-Unis qu’il se découvrit français et s’appropria pour l’assumer l’héritage culturel de son pays d’origine — sans pour autant renier sa bretonitude, fièrement réaffirmée à chaque fois que l’occasion lui en était donnée.
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, Louis Goaziou resta fidèle à ses idées communistes-anarchistes tout en militant en faveur de la syndicalisation des mineurs. Il anima plusieurs grèves à Hastings (Pennsylvanie), où il résida de 1888 à 1895, et fut élu vérificateur de pesée (checkweighman) par ses compagnons de travail de 1891 à début 1895. Ce témoignage de confiance fut d’ailleurs la cause directe de plusieurs conflits, certains propriétaires de mines refusant qu’un anarchiste connu comme tel occupe une fonction aussi sensible.
Pourtant, dès décembre 1896, Louis Goaziou prit clairement parti contre la propagande par le fait. Syndicaliste actif, il participa à toutes les conventions de délégués mineurs de la région Centre, ainsi qu’à la convention nationale de Columbus (1894), à l’occasion de laquelle fut votée la première grève générale des mineurs. Élu membre du bureau exécutif de l’UMW en 1899, il en fut nommé l’année suivante organisateur national.
Parallèlement, Louis Goaziou s’était lancé dans une carrière de journaliste. Prenant la relève d’Édouard David (un vétéran blanquiste de la période de la Première Internationale qui s’est ensuite rapproché des anarchistes et aux côtés duquel il avait activement collaboré au Réveil des masses), Goaziou consentit tous les sacrifices personnels pour faire vivre contre vents et marées une presse révolutionnaire d’expression française, lançant successivement Le Réveil des mineurs (1er novembre 1890-janvier 1893), L’Ami des ouvriers (1er août 1894-15 mai 1896), La Tribune libre (25 juin 1896-14 août 1900) et enfin L’Union des travailleurs, dont la parution débuta en mars 1901 et se poursuivit sans interruption jusqu’en septembre 1916.
À travers la lutte syndicale, mais aussi la profonde connaissance des réalités du terrain et des hommes qu’il acquit grâce à son expérience journalistique — notamment à l’occasion des nombreuses tournées de propagande qu’il effectua à travers les États-Unis et au Canada pour trouver des abonnés — Goaziou en arriva progressivement à la conclusion que si ses idées étaient pour l’essentiel justes, elles n’en étaient pas moins peu réalistes.
Les débats publics et contradictoires qui l’opposèrent en 1897-1898 au vétéran socialiste wallon Albert Delwarte semblent avoir marqué un tournant décisif. Le point culminant de cette confrontation fut l’assemblée générale des militants socialistes et anarchistes francophones qui se tint en 1898 à Pittsburg et dont Goaziou sortit convaincu que la seule différence majeure entre frères ennemis socialistes et anarchistes était leur attitude concernant le parlementarisme. Ébranlé, il déclara pour sa part n’être pas opposé par principe à l’action électorale, mais douter de son efficacité.
En tout état de cause il misait désormais sur la propagande : « La seule révolution sociale qui mettra fin à l’exploitation de l’homme par l’homme est cette révolution, lente il est vrai, qui s’accomplit chaque jour dans les idées. » (La Tribune libre, 27 octobre 1898).
Puis, au nom du pragmatisme, il en vint finalement à préconiser dès 1899 la voie de l’action politique et électorale, comme étant la seule forme de lutte à même de garantir à terme le triomphe de certaines idées qui allaient trop à l’encontre de la mentalité américaine pour être immédiatement applicables : « Désormais la question de la constitution d’un parti de classe est posée pour empêcher que les ouvriers ne fassent usage du droit de vote dans l’intérêt des partis bourgeois. Il faut désormais aller voter contre les candidats capitalistes », écrivait-il le 4 mai 1899 dans les colonnes de La Tribune libre. Il travaillait à cette date comme secrétaire de la verrerie coopérative de Bellevernon (Pennsylvanie).
En 1901, sans renier ses convictions passées et tout en continuant de faire montre d’une ouverture d’esprit et d’une tolérance jamais prises en défaut, Louis Goaziou adhéra au Parti socialiste américain, entraînant derrière lui toutes les grandes figures de la militance anarchiste franco-américaine : Julien Bernarding*, Henri Evertz*, Jean Brault*, David Mikol*, etc.
L’itinéraire de Louis Goaziou s’éloigna alors définitivement de l’anarchisme. Pour la suite, consulter Michel Cordillot, La sociale en Amérique. Dictionnaire du mouvement social francophone aux États-Unis, 1848-1922, Éditions de l’Atelier, 2002.

ŒUVRE : Outre ses innombrables articles de journaux, Louis Goaziou est l’auteur d’une brochure maçonnique intitulée French Masonry, publiée à Larkspur (Col.), à une date inconnue mais postérieure à 1922 (Bibl. du GODF, BR 1882).

SOURCES : Correspondance in Fonds Augustin Hamon, IISG — Le Révolté, 29 mai, 10 juillet, 2 octobre, 9 octobre 1886, 1er janvier, 8 janvier, 26 février, 9 juillet, 10 septembre 1887 — UMW Journal, 5 septembre 1901 — Le Réveil des masses,passim — Le Réveil des mineurs (1er novembre 1890-septembre 1893), L’Ami des ouvriers (1er août 1894-15 mai 1896), La Tribune libre (25 juin 1896-14 août 1900), passimL’Union des travailleurs,passim, en particulier 27 février 1908, 9 juin 1910, 17 août 1911 — Notice nécrologique inBulletin de la Franc-Maçon... Mixte « Le Droit Humain », juillet-décembre 1937 — The Charleroi Mail, 6 avril 1937 — Rémy Boyau, Histoire de la Fédération française de l’Ordre maçonnique mixte international Le Droit humain, Bordeaux, Impr. Jarret, 1962 — René Bianco, Ronald Creagh, Nicole Riffaut-Perrot, Quand le coq rouge chantera. Anarchistes français et italiens aux États-Unis d’Amérique, Marseille, Éditions culture et liberté, 1986 — Nicole Riffaut-Perrot, « Paroles de mineurs : les militants anarchistes de Pennsylvanie, 1880-1914 », Bulletin de l’ARNA, n°2 (1991-92), p. 40-52 — Michel Cordillot, « Les socialistes franco-américains et les Canadiens », Bulletin d’histoire politique, Montréal, vol. 3, n°2 (hiver 1995), p. 83-101 et « L’apport des recherches sur les militants franco-américains au débat sur les migrations transatlantiques », Matériaux pour l’histoire de notre temps, janvier-juin 1994, p. 3-5 — Karine Pichon, « Conscience ethnique et conscience sociale : le cas de Louis Goaziou », Mémoire de DEA, Université Paris-VIII, 1995 — Notes de René Bianco et Karine Pichon.

ICONOGRAPHIE : Louis Goaziou figure sur la photo du store coopératif publiée dans L’Union des travailleurs en date du 17 décembre1908. Une autre photo figure dans le numéro spécial souvenir du 9 juin 1910.

Michel Cordillot, notice résumée par Guillaume Davranche

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