Né à Belmontet (Lot) le 25 août 1919, mort le 25 juillet 2007 ; psychologue social ; résistant, communiste révolutionnaire, trotskyste, communiste libertaire.

Issu d’une famille paysanne occitane de tendance socialiste, Robert Pagès perdit son père en 1922. Lycéen à Cahors, il fonda en 1935 une section locale de la Ligue internationale des combattants de la paix. Pendant ses études supérieures à Toulouse puis à Paris en 1937-1939, il devint marxiste. D’emblée critique à l’égard du Parti communiste et de son double langage (interprétation interne et propagande externe), il fut cependant conduit, en 1941, à y entrer par des responsables trotskystes de passage à Toulouse alors qu’il était mobilisé. Militant clandestin, il mit sur pied l’organisation régionale des étudiants communistes qui groupa une soixantaine de militants en groupes cloisonnés. En contact avec un militant trotskyste local (Gontarbert dit Sanya) qui lui transmettait La Vérité, organe du Parti ouvrier internationaliste, Robert Pagès rencontrait également des marxistes isolés tels Lucien Goldmann ou Joseph Gabel.
L’expérience militante (une grève d’étudiants mal engagée), la réflexion sur la relation entre la structure et les évolutions de l’URSS stalinienne d’une part et les mutations tactiques du Parti communiste, l’agitation purement chauvine de ce dernier, conduisirent Robert Pagès à rompre avec le PC en 1943 et à passer au POI (Parti ouvrier internationaliste) avec la quasi-totalité de l’organisation dont il était responsable. Outre la formation et la réflexion théorique, le groupe ainsi constitué fit une propagande « large » avec le journal Front ouvrier et mena une agitationen direction des soldats allemands, en coopération (difficile) avec la MOI (Main-d’œuvre immigrée, organisation de la CGTU). La réflexion du groupe rencontra celle des RKD (Communistes révolutionnaires d’Allemagne, avec Georges Scheuer* dit Armand) et celle de militants parisiens (Raymond Hirzel*) et lyonnais (Dudognon dit Rolland). Les problèmes de la défense inconditionnelle de l’URSS et d’un « capitalisme d’État impérialiste » furent approfondis et permirent de rendre compte des distorsions et contorsions du « marxisme » stalinien et d’une « tendance mondiale longue, compatible parfois avec des mécanismes de marché secondaires ». Cette évolution se traduisit pour le groupe toulousain (dont le secteur du Tarn avec Daniel Mothé-Gautrat) par la rupture avec le trotskysme. C’était là une conclusion organisationnelle qui devait devenir un peu plus tard, sur des positions politiques voisines, celle de Claude Lefort et Cornélius Castoriadis avec Socialisme ou Barbarie.
La délégation toulousaine au congrès du Parti communiste internationaliste (Paris, 1944) avec Robert Pagès et Jean Porte déclara sa rupture. En octobre 1944 eut lieu à Paris une Conférence de contact entre les RKD, les groupes parisiens, toulousain et lyonnais. Elle donna naissance à l’Organisation communiste révolutionnaire (OCR). Des Toulousains dont Robert Pagès vinrent à Paris. R. Pagès contribua à fonder et rédiger le journal Pouvoir ouvrier (14 n°), la revue Marxisme (1 n°), puis Communisme (11 numéros, 1 suppl. et 3 n° spéciaux, de mars 1945 à juillet 1946) dont six numéros réalisés après le départ des RKD. Sous pseudonyme, R. Pagès était alors manœuvre spécialisé dans une usine métallurgique de Puteaux (Seine) d’où il fut licencié après une grève. Mais l’unité des communistes révolutionnaires ne dura guère, il y eut même pendant quelque temps deux Pouvoir ouvrier, un groupe de Paris ayant rompu avec les RKD et leurs amis. Des contacts furent noués internationalement avec des bordiguistes (eux-mêmes divisés), des luxembourgistes, des libertaires. Le fractionnement accéléra l’élaboration politique dans un noyau de l’OCR, groupé autour de Rodion (R. Pagès) et Pierre Gangnet, Annie Goldstern, Maurice Gouarin* (Yvon) avec les Toulousains. Il publia irrégulièrement de 1946 à 1949 le Bulletin d’études révolutionnaires tandis que l’OCR se transforma en 1947 en Groupe d’études et de coopération égalitaire (GECE).
A travers la critique du marxisme-léninisme et l’analyse historique et socio-économique collective, R. Pagès se rapprocha de certains courants libertaires : le CLE (avec le Bulletin du Cercle libertaire des étudiants, Paris, 5 numéros d’avril à décembre 1949) et André Prudhommeaux*. Entre-temps, par la recherche scientifique, militante d’abord puis intégrée institutionnellement, R. Pagès était devenu en 1950 sociopsychologue au CNRS. II mena son activité syndicale dans le milieu des chercheurs (Syndicat national des chercheurs scientifiques de la FEN) où il milita parfois à la commission administrative, parfois au Bureau élargi (en 1968) ou dans un rôle d’élu au Comité national du CNRS. En 1968-1969, il anima une tendance radicale qui fusionna avec la tendance 1 (« gauchiste » au sens large). Par ailleurs il participa à un comité d’action de quartier (1968) sur lequel N. Daum a publié un livre d’entretiens rétrospectifs. Plus ou moins associée au travail scientifique, la réflexion politique de R. Pagès s’est traduite depuis 1951 par des articles ou des textes séparés. Selon Robert Pagès, sa conception de « l’expérimentalisme social » se rattachait historiquement à la lignée de Charles Fourier et du coopératisme expérimental de Jean-Baptiste André Godin.
En 1978, il publia chez Spartacus un choix d’articles d’André Prudhommeaux, L’effort libertaire, 1 : Le principe d’autonomie, qu’il préfaça. Il participa à la rencontre internationale anarchiste de Venise en 1984, ainsi qu’au colloque Anarchica à Lyon en 1987 . En 1989, il préfaça la thèse de Tomás Ibañez qu’il avait dirigée (Poder y Libertad, Barcelone).

ŒUVRE (choix) : Collaboration aux périodiques cités dans la notice. — « André Prudhommeaux et le choix de l’autonomie (1902-1968) ». Préface au recueil d’André Prudhommeaux, L’effort libertaire, Paris, Spartacus, 1978. — « Nouveaux savoirs, vieilles ignorances et vieilles discordances entre sexes siamois », "Amour courtois, suzeraineté fluctuante et liberté", communications pour le colloque Anarchica à Lyon, 1987. — « La liberté, la guerre et la servitude », in Un anarchisme contemporain vol. 1 : Les aventures de la liberté, Lyon 1985.

SOURCES : Renseignements communiqués par R. Pagès. — Des révolutionnaires dans un village parisien, propos recueillis par Nicolas Daum, Paris, Londreys, 1988. — Notes de R. Dupuy — J.P. Deconchy, Hommage à Robert Pagès (1919-2007) sur le Site www.robert-pages.com — André Demailly, « Robert Pagès », Documentaliste - Sciences de l’information 2006, vol. 44, n° 4-5.

ICONOGRAPHIE : Centro Studi Libertari-Archivio Pinelli, Milan (en compagnie d’Alain Thévenet et Eduardo Colombo)

Marianne Enckell

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