PADROS Jaume [VILAJUANA PADROS Juan, dit] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Claire Auzias, Rolf Dupuy

Né à Barcelone (Espagne) le 7 octobre 1890, mort à Prades (Pyrénées- Orientales) en 1982 ; ouvrier du textile puis ouvrier fraiseur ; militant anarcho-syndicaliste catalan (CNT – CGT – CGTU) de la région Rhône-Alpes.

Né dans une famille ouvrière catalane installée à Poblenou, un quartier de Barcelone, où son père travaillait comme ouvrier tonnelier et où sa mère possédait une patente pour vendre de la viande d’agneau, Jaume Padros - dont le nom complet était Juan Vilajuana Padros - eut une enfance relativement insouciante jusqu’à l’âge de 8 ans où il devint orphelin de père et où sa mère commença à s’endetter et à devoir déposer les biens de la famille au mont-de-piété. Padros dut alors quitter l’école après à peine deux ans de scolarité et commença à travailler à l’usine de blanchissage, teinture et apprêts de Poble Nou où il adhéra très rapidement à la société ouvrière de résistance. En 1901, il participa activement à une grève de la métallurgie qui devint rapidement une grève générale. Il se définissait alors comme républicain et fut fortement influencé par la pensée libertaire et anticléricale de Francisco Ferrer* : « J’étais républicain et enthousiasmé par un homme qui a été un entraîneur de masses dans les meetings parce qu’il a fait de l’anticléricalisme plus que ne pouvait en faire la Libre pensée. » Après avoir assisté à une conférence de Ferrer il commença de plus en plus à s’intégrer dans le mouvement ouvrier d’où allait surgir la CNT.

En 1905, à l’âge de 15 ans, il organisa la Jeunesse républicaine de son quartier et participa à la troupe théâtrale ouvrière locale. En 1909, lors de la grève générale insurrectionnelle en Catalogne, connue sous le nom de « semaine sanglante », il participa sur les barricades aux émeutes à Poble Nou. Á l’issue de cette insurrection contre la guerre du Maroc, le pédagogue libertaire Francisco Ferrer et quatre autres militants furent condamnés à mort et exécutés dans les fossés de la citadelle de Montjuich.

J. Padros, en accord avec sa mère, s’insoumit en 1911 et se réfugia en France, d’abord à Marseille puis à Lyon où il allait vivre la plus grande partie de sa vie. Dès son arrivée et ne trouvant pas de travail dans le textile, Jaume Padros entra comme manœuvre à l’usine Berliet de Monplaisir où il y retrouva quatre ou cinq ouvriers tourneurs catalans qui l’amenèrent à l’anarchisme et où, l’année suivante, il participa à la première grève menée en France contre l’introduction de pointeuses. Il adhéra également au syndicat CGT des métaux de la rue Villeroy où militaient de nombreux compagnons lyonnais qui le firent définitivement évoluer vers l’anarcho-syndicalisme. Il fréquenta les réunions du groupe communiste libertaire Villette-Paul Bert qui se tenaient au café Chamarande, 24 rue Paul Bert.

Après une semaine de grève en juin 1912, Padros quitta Berliet et, sur recommandation d’un camarade qui allait lui apprendre le métier sur le tas, entra chez Pilain, comme perceur. Hormis un intermède de neuf mois (septembre 1914 à juin 1915) qu’il passa à Barcelone, Jaume Padros fut étroitement mêlé de 1912 à 1920 aux activités du syndicat des métaux où il se lia particulièrement aux compagnons Nicolas Berthet*, Henri Raitzon* et Nury*. Il fréquenta également les soirées antimilitaristes et musicales ainsi que les excursions champêtres du groupe de propagande par la chanson le Nid rouge (1916-1922) où il rencontra Jeanne et Albert Chevenard*, les principaux animateurs du groupe.

De 1916 et 1920 il occupa avec sa compagne Marie Louise un logement au quartier du Transvaal (Grange-Blanche) où ils recevaient fréquemment chaque dimanche la visite de compagnons et de leurs familles.

En 1917, J. Padros était ouvrier fraiseur chez Visy, usine automobile versée à la production de guerre. Il y participa au mouvement de grève mené à l’hiver 1917 par les ouvriers de l’armement.

En septembre 1919 il assista au Congrès de la CGT tenu à Lyon : « il s’est tenu aux abattoirs de Gerland qui n’étaient pas encore terminés : dehors il y eut à peu près 2000 personnes et j’ai compté une douzaine de femmes dont Marie Guillot et madame Chevenard ». A l’issue du congrès, J. Padros qui considérait Jouhaux comme « un traître », tout comme G. Dumoulin* accusé « d’avoir trahi la confiance de Monatte », resta dans la minorité qui s’était opposé à la guerre. Lors des grèves de l’immédiate après-guerre, J. Padros, qui était alors père de trois enfants, participa activement à ces mouvements et aux soupes communistes installées dans les jeux de boules ou les groupes scolaires pour ravitailler les grévistes.

En 1920 il travaillait de nouveau chez Berliet et était devenu un agitateur de pointe, multipliant les prises de paroles dans les salles de quartier et à la Bourse du travail, et était si actif que le secrétaire de son syndicat, Antoine Garin, projeta de le faire entrer au comité du syndicat des métaux pour éditer un bulletin destiné aux ouvriers étrangers, une proposition qui enthousiasma Padro. Mais c’est alors qu’il fut expulsé de France pour « agitation révolutionnaire ». Ayant trois jours pour quitter Lyon, il monta à Paris où il trouva un emploi de métallurgiste qui ne dura que quelques mois avant que l’arrêté d’expulsion ne soit appliqué.

J. Padros, qui ne fut jamais amnistié de cette expulsion, retourna à Barcelone où il adhéra immédiatement à la CNT. Entre 1920 et 1925 il aurait résidé à Cerdanyola (Barcelone) où il travaillait à la coopérative La Constancia, organisa un Athénée et rencontra le théoricien libertaire F. Urales (qu’il n’apprécia guère). En 1921 il aurait été membre du Comité régional catalan de la CNT – avec José Negre – qui avait décidé d’attenter à la vie du premier ministre Dato. Après l’attentat, selon F. Montseny, Amor Archs, militante des groupes d’action et sœur de Ramon Archs assassiné par la police qui le considérait comme l’un des organisateurs de l’attentat, s’était réfugié au domicile de Padros à Cerdanyola avant de passer en France. En 1924 il était membre avec Plaja et Acracio Vidal du Comité pour la libération de Shum. En 1925, et sans doute pour échapper à la répression, il alla à Barcelone où il participa aux débats contradictoires (tertulias) animés par Plaja, Barthe, Magriña, Alaiz et Cinca.

En 1928, pour échapper à la terreur des pistoleros du syndicat libre, il se réfugiait en France, à Vienne (Isère), où il refusa d’adhérer à la CGTSR jugée trop faible et milita au syndicat CGTU des métaux jusqu’en 1938, choisissant de faire partie de « la fraction révolutionnaire » au sein de la CGTU. En 1938, il travaillait à l’usine Weitz où il avait été embauché grâce au compagnon P. Massoubre* et participa à la grève générale de la métallurgie du 30 novembre 1938, ce qui lui valut d’être licencié. Il participa également à Vienne à la troupe théâtrale espagnole patronnée par la CGTU au début des années 1930 et où il fit l’acteur notamment dans la pièce Les mauvais bergers d’Octave Mirbeau.

Pendant la période de l’entre-deux-guerres, J. Padros fut un lecteur régulier de l’organe bilingue franco-italien Le Réveil/Il Risveglio (Genève) publié par L. Bertoni* et de La Feuille (Saint-Genis-Laval, 1917-1939) publié par Jules Vignes*.

Lors de la déclaration de guerre, il aurait été interné au camp du Vernet d’Ariège et sous l’occupation il aurait participé à la réorganisation clandestine de la CNT espagnole en exil à laquelle il allait militer à la Libération. En 1951 il était membre du Comité pro presos en France et l’année suivante secrétaire de la FL-CNT de Lyon. Dans les années 1960 il fut l’orateur de plusieurs conférences données pat la CNT à Lyon et à Grenoble.

Comme plusieurs autres militants – dont Vicente Galindo dit Fontaura* – et lors des affrontements internes au mouvement espagnol, il fut exclu de la CNT en 1967 et se rapprocha de la tendance publiant le journal Frente Libertario. En 1970 il assista à la conférence tenue par cette tendance à Narbonne. En 1972 il participa à Saint-Imier à la commémoration du centenaire du congrès de l’Internationale antiautoritaire.

En 1968, après 53 ans d’union libre, sa compagne Marie Louise, avec laquelle il avait eu cinq enfants, décédait. J. Padros, qui était membre de la Libre pensée depuis les années 1920, lui fit rendre un hommage avec un drapeau rouge et noir lors de son incinération à La Guillotière.

Jaume Padros avait accumulé une riche documentation sur le mouvement libertaire et avait collaboré entre autres à Solidaridad Obrera (Paris, années 1950) , Atalaya (1958), Le Combat Syndicaliste et Espoir (années 1960) et Frente Libertario,

Remarié à l’âge de 86 ans avec Luisa Pujadas, il se retira à Prades (Pyrénées Orientales) à la fin de sa vie. Il y mourut en 1982 et fut incinéré à Lyon en présence de nombreux militants anarchistes et de la Libre pensée.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article154824, notice PADROS Jaume [VILAJUANA PADROS Juan, dit] [Dictionnaire des anarchistes] par Claire Auzias, Rolf Dupuy, version mise en ligne le 15 avril 2014, dernière modification le 15 avril 2014.

Par Claire Auzias, Rolf Dupuy

ŒUVRE : De uno a otro lado de los Pirineos (inédit).

SOURCES : M. Iñiguez, Enciclopedia…, op. cit. — C. Auzias, Mémoires libertaires…, op. cit. — Notes D. Dupuy — F. Montseny, Mis primeros cuarenta años..., op. cit. (selon Montseny, Vilajuana était le pseudonyme de Padros).

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