MAHÉ Anna, Rose, Marie [Dictionnaire des anarchistes]

Par Guillaume Davranche, Dominique Petit, Anne Steiner, Michel Chevance

Née le 31 juillet 1882 à Bourgneuf-en-Retz (Loire-Inférieure), morte le 8 novembre 1960 à l’hôpital de Clichy-La Garenne (Seine, Hauts-de-Seine) ; institutrice puis typographe ; individualiste puis anarchiste-communiste.

Fille d’un cordonnier et d’une fille de sabotier, Anna Mahé eut la possibilité, tout comme son frère jumeau Émile, de poursuivre ses études au delà du brevet élémentaire et d’intégrer l’École normale d’instituteurs de Nantes. Elle obtint le brevet supérieur en juillet 1900 et fut nommée institutrice adjointe au mois de septembre suivant. Son travail était apprécié de la directrice de l’école comme de l’inspecteur d’académie qui notait qu’elle faisait preuve d’autorité et était aimée de ses élèves.
À la rentrée 1902, elle fut affectée comme institutrice titulaire à l’école des Sorinières, commune rurale du sud de Nantes. À l’issue de cette année scolaire, une enquête portant sur le contenu de l’enseignement d’Anna Mahé fut diligentée par l’inspection académique de Nantes. L’inspecteur, qui examina les cahiers journaliers, estima que son enseignement, à partir du mois de mai 1903, était devenu hostile à la société et à ses institutions, ce qui constituait une faute professionnelle. Il lui reprochait également le niveau trop élevé de son enseignement scientifique. Il plaida cependant pour l’indulgence, étant donné l’extrême jeunesse d’Anna. Le contenu du rapport d’inspection, pointant des propos antimilitaristes, antipatriotiques, hostile à la propriété, montre qu’Anna Mahé était gagnée aux idées libertaires, au moins depuis le printemps 1903. Peut-être était-ce sous l’influence de sa sœur aînée Armandine qui venait de s’installer à Paris et qui fréquentait le milieu individualiste. Peut-être avait-elle été imprégnée de ces idées dans sa prime jeunesse, au sein de sa famille, ou du fait de l’entourage de celle-ci à Nantes.
Anna ne rejoignit pas sa classe à la rentrée 1903 et envoya à l’inspecteur d’académie un certificat médical attestant de troubles respiratoires, rédigé par le docteur Adrien Meslier. Elle résidait alors rue Christiani, Paris 18e arr. Un congé maladie de trois mois avec traitement lui fut accordé. Elle le fit renouveler à deux reprises. En réalité, Anna ne souffrait d’aucune affection pulmonaire mais elle était enceinte. N’étant pas mariée, il était impensable qu’elle reprenne son poste. Dans cette région où la concurrence de l’école privée était extrêmement forte, les institutrices laïques se devaient d’être irréprochables, et l’Inspection académique n’aurait pas accepté sa grossesse, d’autant plus qu’Anna était déjà suspecte à ses yeux.
Elle s’installa alors définitivement à Montmartre et abandonna sa carrière d’institutrice, ne pouvant accepter d’inculquer à ses élèves des principes auxquels elle ne croyait pas. Le 26 avril 1904, elle mit au monde un enfant prénommé Émile Marcel, déclaré à la mairie du XVIIIe arrondissement, de père et mère non dénommés. Libertad, compagnon de sa sœur Armandine depuis juillet 1903, en était le père. Tous trois, partisans de l’amour libre et plural, vivaient ensemble en bonne intelligence, 30 rue Muller, à Montmartre. L’enfant fut appelé Minuscule ou Minus par ses parents, qui ne voulaient pas lui imposer de prénom.
Sa brève expérience d’enseignement permit à Anna de nourrir une critique très argumentée de l’école républicaine du point de vue des contenus comme des méthodes. Elle se montra particulièrement sensible au volume horaire considérable consacré à l’orthographe aux dépens d’autres disciplines, plus formatrices à ses yeux, comme la biologie, la physique et la chimie. Aussi se prononça-t-elle pour une réforme de l’orthographe. Dès 1904, elle écrivait dans Le Libertaire des articles en « ortografe » simplifiée. Très impliquée dans le mouvement des causeries populaires initié par Libertad, elle participa à ses côtés, en avril 1905, à la fondation de l’hebdomadaire l’anarchie qui, selon sa volonté, s’écrivit sans capitale initiale. Elle y rédigea de très nombreux articles, souvent consacrés à l’éducation et l’enseignement, mais pas exclusivement.
Chaque année elle organisait des séjours libertaires à Chatelaillon (Charente-Inférieure), « cette plage de sable fin que les bourgeois ne nous reprendront pas car nous faisons bonne garde », et incitait les compagnes et compagnons à y envoyer leurs enfants. Elle organisait également les promenades libertaires dominicales autour de Paris. Le 9 octobre 1905, elle participa, avec Libertad, à une manifestation de l’Association internationale antimilitariste (AIA) à la gare de l’Est, à l’occasion du départ de la classe des conscrits. Arrêtée avec l’étudiante russe Falck, elle fut relâchée.
En janvier 1906, le local du 22 rue du Chevalier de la Barre fut inauguré. Cette vaste bâtisse à un étage pouvait abriter le matériel nécessaire à l’imprimerie du journal au sous-sol, des salles de réunion pour les causeries populaires au rez-de-chaussée, et des chambres pouvant accueillir habitants permanents et hôtes de passage à l’étage. D’après un rapport de police d’octobre 1907, sept ménages y vivaient de façon permanente à ce moment là et faisaient bourse commune. Il y avait là, outre Anna Mahé et son nouveau compagnon André de Blasiis, sa sœur Armandine compagne de Henri-Pierre Martin dit Japonet, et Libertad, alors compagnon de Jeanne Morand. En février 1908, un conflit opposa Armandine Mahé et Henri-Pierre Martin à Libertad qu’ils accusaient de vivre de la vente du journal sans rien attribuer aux collaborateurs qui écrivaient, corrigeaient, composaient et imprimaient l’anarchie. Anna Mahé soutint Libertad.
Le 7 janvier 1908, elle fut citée comme témoin à décharge dans un procès de Libertad devant les assises pour provocation au pillage et à l’incendie. Il fut acquitté. Mais les tensions redoublèrent au sein des membres de la rédaction des Causeries. Durant l’année 1908, Miguel Almeyreda organisa chez lui, 44, boulevard de Barbès, des réunions avec ses amis et des membres des causeries populaires dont Anna Mahé et Japonet. Dès cette époque, les positions d’Anna Mahé commencèrent à s’éloigner de l’individualisme pur et dur. En octobre 1908, une grave bagarre éclata devant le 22 rue du Chevalier de la Barre. Libertad reçut un coup de pied dans le ventre et dut s’aliter. Un mois plus tard, il décédait à l’hôpital Lariboisière, sans avoir reçu aucune visite, à l’exception de celle de Mauricius, preuve de l’existence d’un certain froid entre lui et les autres membres de la rédaction, dont les sœurs Mahé.
Le 24 octobre 1909, Anna Mahé participa à une réunion avec Georges Durupt, Eugène Péronnet, Goldsky, Pierre Ruff et Malato, où l’on discuta du lancement de la revue Les Révoltés. Le 12 septembre 1910, elle fut désignée à la commission de réorganisation du Libertaire qui réorienta l’hebdomadaire pour en faire un organe exclusivement anarchiste communiste favorable au syndicalisme révolutionnaire. Dès cette époque, et jusqu’en juillet 1911, elle fut employée comme comptable à l’imprimerie communiste L’Espérance.
En octobre 1910, à l’occasion de la grève des cheminots, elle fut arrêtée pour un article antimilitariste intitulé « Conseils d’une mère à son fils », paru dans Le Libertaire du 2 octobre. Après plusieurs mois de prison préventive, elle passa en procès le 24 février 1911 devant la cour d’assises de la Seine avec le gérant du Libertaire Émile Dulac. Ils furent défendus par les avocats Berthon et Ducos de la Haille, et acquittés. À l’audience elle avait déclaré être une « mère antimilitariste ».
Le 3 janvier 1911, André de Blasiis reconnaissait l’enfant de Libertad, le petit Émile dit Minus, et lui donnait son nom. En janvier 1912, Anna, André et l’enfant vivaient au 34, rue de Prony à Asnières. Ils furent soumis à une perquisition dans le cadre de l’enquête relative aux bandits tragiques et André de Blasiis, inculpé de complicité de vol d’une machine à écrire, fut condamné à six mois de prison et à cinq ans d’interdiction de séjour. À ce moment, de Blasiis vivait de son métier de cordonnier à domicile et Anna se chargeait de livrer les chaussures aux clients, elle préparait aussi des enveloppes pour des entreprises, utilisant pour cela la fameuse machine à écrire, laissée d’après elle par un compagnon.
En janvier 1913, elle se rendit avec André de Blasiis au pays basque, et elle fut témoin au mariage du jeune frère de celui-ci, à Biarritz. De Blasiis faisant l’objet d’une interdiction de séjour de cinq ans dans le département de la Seine, il est probable qu’ils choisirent de s’installer dans la région. Le 25 janvier 1917, André de Blasiis se maria à Bayonne avec Elisabeth Damestoy, une jeune femme de 18 ans. Anna Mahé épousa, deux semaines plus tard, le 8 février 1917, à Bayonne, Pierre Georges Miremont, imprimeur, ancien secrétaire de la Bourse du travail de Bayonne. L’acte d’état civil indique qu’Anna Mahé exerçait alors la profession de comptable et qu’elle résidait, tout comme André de Blasiis et Pierre Georges Miremont à la villa Simone, dans le quartier Saint Léon, cohabitation qui indique la persistance d’une certaine liberté de mœurs, malgré la concession du mariage.
En 1921, Anna Mahé habitait avec son mari et son fils, le jeune Émile de Blasiis, à la villa Minus, dont le couple était propriétaire, dans le quartier Saint Léon. Elle y hébergeait Berthe de Blasiis, jeune sœur d’André, et son compagnon, au moment de leur mariage. Anna y vécut jusqu’à son départ de Bayonne en 1958. André de Blasiis, lui, rejoignit le département de la Seine dès 1924. Anna Mahé fut radiée du carnet B de la Seine lors de la révision de 1922 pour motif de disparition.
Pierre Georges Miremont fonda, dans les années 1920, les Manufactures réunies, entreprise spécialisée dans la bimbeloterie et la fabrication de jouets en bois. C’est là que fut conçu le Jokari ou Eskual Jokari, inspiré de la pelote basque. Miremont le fit breveter en 1939 en France, en 1942 aux États-Unis et en Suisse en 1948, ce qui assura au couple une certaine aisance. À la mort de son mari, en 1949, Anna Mahé hérita d’une usine (grosse fabrique artisanale) située dans le quartier Saint Léon, de la villa Minus sise dans le même quartier, et d’un magasin dans le centre ville de Bayonne. En 1952, Anna Mahé fit breveter le Jokari en Allemagne. En 1958, confrontée à de graves difficultés financières, elle vendit l’entreprise à la société Chikitoys qui récupéra les brevets. Âgée de 76 ans, elle quitta alors Bayonne et partit s’installer chez sa sœur Armandine à Colombes, preuve que les deux sœurs ont su maintenir une relation forte.
Elle y était toujours domiciliée au moment de son décès, le 8 novembre 1960, à l’hôpital Beaujon de Clichy La Garenne. Plusieurs personnes, dans son entourage amical et familial, à commencer par son fils Émile, l’enfant de Libertad, sont devenus militants ou sympathisants du Parti communiste français. Peut être en fut-il de même pour Anna. On retrouve dans ses activités artisanales et commerciales son goût de la pédagogie et de l’enfance, et dans ses mœurs, jusqu’en 1921 au moins, un certain anticonformisme, rappel de son engagement individualiste passé.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article154632, notice MAHÉ Anna, Rose, Marie [Dictionnaire des anarchistes] par Guillaume Davranche, Dominique Petit, Anne Steiner, Michel Chevance, version mise en ligne le 25 mars 2014, dernière modification le 10 mai 2019.

Par Guillaume Davranche, Dominique Petit, Anne Steiner, Michel Chevance

ŒUVRE : L’Hérédité et l’éducacion (ortografe simplifiée), préf. d’Albert Libertad, éd. L’Anarchie, Paris, 1908.

SOURCES : État-civil de Bourgneuf-en-Retz. — État civil de Paris .— État civil de Bayonne. — Archives départementales de Nantes. — Arch Ppo BA928. — Archives nationales F7 16 à 26, F7/14693 et 12723. — CAC Fontainebleau 940462/art33. — Le Petit Parisien et Le Matin du 9 octobre 1905. — Le Temps du 10 octobre 1905. — Le Matin du 8 janvier 1908. — Le Petit Parisien du 25 février 1911 et du 17 et 19 avril 1912. — Le Matin du 18 mai 1912. — Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste... op. cit. — Le Libertaire, Le Matin et L’Humanité du 25 février 1911. — L’Idée libre, article de Lorulot, janvier 1961. — Anne Steiner, Les En-Dehors, L’Échappée, 2008.

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