Née le 14 août 1887 à Saint-Mexant en Corrèze, morte à l’hospice de Limeil-Brévannes (Val de Marne) le 14 juin 1968, incinérée au Père-Lachaise ; anarchiste individualiste ; correctrice.

Rirette Maîtrejean (1913)
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Née en Corrèze en 1887, d’un père agriculteur devenu maçon à Tulle, Anna Estorges fréquenta l’école primaire supérieure et se destinait à la profession d’institutrice. Mais le décès prématuré de son père la contraignit à renoncer à ses projets. Pour échapper au mariage que sa famille prétendait lui imposer, elle partit pour Paris, à l’âge de seize ans. Elle travailla alors comme couturière sans renoncer pour autant à parfaire sa formation intellectuelle. Refusant l’enfermement dans la condition ouvrière, elle fréquentait la Sorbonne et les Universités populaires où elle connut des militants individualistes qui lui firent découvrir les causeries populaires animées par Libertad* et les siens.
Elle se maria en 1906 avec Louis Maîtrejean*, un ouvrier sellier, secrétaire du syndicat des mégissiers corroyeurs et participant assidu des Causeries. La même année, elle mit au monde deux enfants à dix mois d’intervalle, Henriette dite Maud en janvier et Sarah dite Chinette en novembre. Dès 1908, elle devint la compagne de Maurice Vandamme dit Mauricius* et anima avec lui des conférences. Ensemble, ils assurèrent pendant quelques mois la direction de l’hebdomadaire individualiste l’anarchie après la mort de Libertad. « Nous nous aimions sans le moindre remords, et d’ailleurs sans la moindre illusion, en amants provisoires qui ne se sont point engagés », a déclaré plus tard Mauricius qu’elle quitta bientôt pour vivre avec Victor Kibaltchiche (Victor Serge*), arrivé à Paris en 1909.
En juillet 1911, Victor et elle reprirent ensemble la direction de l’anarchie dont le siège avait été transporté par André Lorulot* à Romainville, dans la banlieue est de Paris. Ils étaient en conflit avec les anciens collaborateurs du journal sur bien des points : l’importance accordée aux régimes alimentaires et à l’hygiène de vie en général, et la question de l’illégalisme. Ils décidèrent de faire sécession et Rirette déménagea le journal rue Fessart dans le XIXe arrondissement de Paris en octobre 1911. Deux mois plus tard éclatait l’affaire Bonnot* dans laquelle plusieurs de leurs anciens compagnons étaient impliqués. Du fait de sa proximité avec les bandits tragiques, elle-même fut inculpée d’association de malfaiteurs et de recel d’armes volées. Elle accomplit une année de détention préventive à la prison de Saint-Lazare avant d’être finalement acquittée. Victor, lui, fut condamné à cinq ans d’emprisonnement et cinq ans d’interdiction de séjour. Ils se marièrent le 3 août 1915 à la prison de Melun.
En août 1913, elle publia ses souvenirs sous forme de feuilleton dans le journal Le Matin : elle y dressait de plusieurs de ses anciens compagnons des portraits cruels et réducteurs, tournant en dérision les théories illégalistes et le sectarisme des adeptes des régimes alimentaires végétariens et abstinents. D’après Mauricius (l’anarchie n°437), ces "souvenirs" avaient été rédigés par un certain Bourse, journaliste pigiste au Matin à partir des notes fournies par Rirette. C’est Miguel Almeyreda* qui aurait servi d’intermédiaire. Cette publication lui valut des critiques d’une violence extrême dans les colonnes de l’anarchie. Mauricius, Robert Lanoff*, et Michel Antoine* dit Levieux dans des textes extrêmement misogynes la décrivaient comme une prostituée tirée du ruisseau par Louis Maîtrejean et généreusement accueillie dans le milieu individualiste qu’elle avait trahi ignominieusement. Ces partisans de l’amour libre lui reprochaient le trop grand nombre de ses amants et sa prétention intellectuelle, la traitant de "paillasse dont l’opinion change avec chaque mâle", de "goule" et de "vendue"." Les critiques fusèrent de toutes parts, bien au delà du milieu individualiste, et Rirette Maîtrejean subit un ostracisme certain dans les années qui suivirent.
Victor Kibaltchiche fut expulsé de France aussitôt sa peine accomplie et se réfugia en Espagne. Leur relation amoureuse ne survécut pas à cette séparation prolongée, mais Rirette déploya toute son énergie à lui venir en aide lorsque, revenu en France, il fut incarcéré dans un camp d’internement à Fleury-en-Brière puis à Précigné dans la Sarthe pour infraction à l’interdiction de séjour d’octobre 1917 à janvier 1919. Plus tard, ils correspondirent et elle se soucia toujours de ce qui lui advint.
Après la parution des Souvenirs d’anarchie et les violentes attaques dont elle fit l’objet, elle observa une certaine réserve politique. Elle conserva cependant des attaches fortes dans le milieu libertaire, en particulier avec Armand* qui ne s’était pas joint à la curée, Georges Quesnel*, Georges Cochon*, Louis Maîtrejean, May Picqueray*. Elle fut également très liée à Henri Poulaille*. Devenue correctrice dans les années qui suivirent la Première Guerre mondiale, affiliée au syndicat des correcteurs, elle travailla à Paris Soir jusqu’en 1944, puis pour Libération jusqu’en 1953. Elle a connu Albert Camus* à Paris soir et fut une des rares personnes à assister à son mariage en 1941 à Lyon.
Atteinte de cécité dans sa vieillesse, elle passa les derniers mois de sa vie à l’hospice de Limeil-Brévannes où elle est morte le 14 juin 1968, entourée des siens. Le Monde annonça son décès et lui consacra une courte notice nécrologique.

ŒUVRE : Souvenirs d’anarchie, publiés sous forme de feuilleton dans Le Matin du 19 au 31 août 1913. Publié par La Digitale, Quimperlé 2005, suivi de "Commissaire Guillaume, ne réveillez pas les morts" (interview au magazine Confessions en 1937).

SOURCES : Etat civil de Tulle — Archives PPo : dossier Victor Serge, dossier Libertad (BA 928) — IFHS : fonds Armand 14 AS 209 à 14AS 211, fonds Vandamme 14 AS 458, Mémoires de Mauricius recueillis par Pierre-Valentin Berthier — l’anarchie (1905-1914)

Filmographie : Cinéastes de notre temps : Jean Vigo, un film de 1964 (1h30) réalisé par Jacques Rozier comportant une interview de Rirette Maîtrejean.

Anne Steiner

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